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Rencontre avec Anne Coesens, la révélation coup de coeur de la série belge Pandore

Anne Coesens, révélation de « Pandore », la série à succès de la RTBF. Au palais de justice de Bruxelles, là où brille son personnage de la série « Pandore », la juge Claire Delval. | © Ronald Dersin

Séries

Paris Match a rencontré l’actrice belge avant le grand final de la saison ce dimanche soir sur la RTBF (20h55).

 

Texte Nadia Salmi
Photos Ronald Dersin

Un coup de cœur, un coup de foudre. Comme si la chevelure blanche qui la fait rayonner avait provoqué un éclair parmi les téléspectateurs. Pas facile de se faire remarquer, de montrer son talent, de crever le petit écran quand on est belge dans une série télé, face aux productions américaines et aux tournages français à gros budget. Même si des compatriotes ont ouvert la voie, qui, dans le grand public, connaissait, suivait, admirait Anne Coesens à sa juste valeur avant la diffusion de la série « Pandore » à la RTBF ? Formidable depuis toujours, la comédienne sort enfin de sa boîte et n’est que positivité.

Elle a interprété de nombreux rôles au théâtre, à la télévision, au cinéma. Mais c’est avec celui de Claire Delval, juge d’instruction dans la nouvelle série-événement de la RTBF, qu’Anne Coesens attire tous les regards… à 56 ans. Précision futile et en même temps essentielle, puisque cette actrice talentueuse est parvenue à faire de son âge un atout pour briller. Chez elle, pas d’artifices. Nul besoin. Son charisme est tel que quand elle apparaît à l’écran et dans le café où nous avons rendez-vous, on ne voit qu’elle. Mais quel est son secret ?

On aimerait le lui demander mais on sent très vite qu’elle ne trouvera pas la réponse. Anne Coesens n’est pas de celles qui prennent plaisir à s’envisager. La comédienne préfère parler des autres, réels ou fictifs. Alors, on débute l’interview avec ce qui la rassure. Qui sait s’il n’y a pas un peu d’elle dans l’héroïne en colère qu’elle vient d’incarner ? « C’est vrai que quand on est comédien, on a l’habitude de se cacher derrière un personnage… C’est là que je suis le plus à l’aise. Si on me demande qui je suis dans la vie, c’est compliqué. »

 

Un style qui donne encore plus d’éclat à son talent. Sûr qu’on retrouvera prochainement Anne Coesens
dans d’autres grands rôles. ©Ronald Dersin

On la comprend. Rien n’est plus ardu que de se résumer en quelques lignes. Mais il va bien falloir relever le défi, puisque nous sommes là pour dresser son portrait. Il y a tout à raconter : son enfance, ses débuts, son sens inné du jeu, ses récompenses, sa vie de famille. On veut tout savoir, pas en raison d’une curiosité mal placée mais parce qu’on a envie d’entrer, l’espace d’un instant, dans un univers qui promet d’être riche. Une chance : elle va nous accorder une matinée. Quelques heures de joie où l’on devine une femme chaleureuse et généreuse. Elle va en effet mettre de côté ses craintes, livrer ce qu’elle peut, transformant ainsi l’exercice de la promotion en petit moment de vie où le tutoiement s’invite gaiement. « Tout ce que j’avais envie de dire, je l’ai mis dans “Pandore”. Mais je n’ai pas l’âme d’une militante. Ça demande un investissement et une force que je n’ai pas nécessairement. Ma révolte, je la mets dans ce que je sais faire : jouer, et maintenant écrire. »

Une découverte précieuse qui nous amène sur le terrain de la création. Au générique de la série, on trouve en effet son nom dans la catégorie « scénariste ». La chose la plus folle qu’elle ait faite, selon elle. « Il y a tout de même une part d’inconscience. Au début, j’avais beaucoup de doutes. Mais j’ai réussi à les dépasser, grâce à Vania Leturcq et Savina Dellicour. Nous avons travaillé ensemble durant quatre ans, tous les jours, de 9 h à 17 h. »

« La société range les femmes dans des cases à partir d’un certain âge. Mon personnage n’a pas peur de vieillir physiquement »

Processus lent et nécessaire quand on veut traiter de thèmes actuels et pointus : le traitement des médias, l’activisme, la politique, la justice… Il faut se documenter sur tout, rencontrer les gens du métier. Mais pourquoi Anne Coesens a-t-elle choisi d’interpréter une juge tiraillée entre ses sentiments personnels et sa conscience professionnelle ? « C’est venu après avoir lu “L’Intérêt de l’enfant” de Ian McEwan, que j’ai adoré et qui aborde cet aspect-là. Je me suis demandé comment on pouvait garder l’étanchéité entre les deux sphères, ce qu’on pouvait faire quand on a un tel pouvoir et qu’on prend des décisions qui vont affecter la vie des autres. »

Vaste sujet qui donne à voir ce qui l’interpelle. Juste un peu. Alors on va plus loin, on affine, histoire de ne pas louper un détail qui pourrait avoir valeur d’information sur son rapport à la justice. Car l’écriture, c’est aussi un moyen pour cette artiste de ne pas dépendre uniquement du regard et du désir des réalisateurs. C’est la possibilité d’embrasser autre chose que des rôles convenus de faire-valoir, bonne à jeter quand ses cheveux virent au gris. « Comme la société range les femmes dans des cases à partir d’un certain âge, nous voulions en mettre une de 50 ans dans un rôle central, avec une identité forte, un vrai parcours et des enjeux. Claire n’a pas peur de vieillir physiquement. »

L’illustration la plus parfaite en est sa longue chevelure blanche, ode éclatante au temps qui passe et source d’inspiration pour la comédienne, qui depuis a décidé de ne plus recourir à la coloration. Elle a eu raison. Et ça la fait glousser comme une petite fille quand on le lui dit. Image insolite et rassurante. La maturité n’empêche pas de garder son âme d’enfant. L’occasion ici d’un rapide retour aux origines.

Anne Coesens grandit à Bruxelles. Elle préfère jouer au football qu’à la poupée. Elle a un frère et des parents dont elle précise qu’ils sont restés ensemble. « C’était un chemin simple, tout tracé. Je me souviens que j’avais l’impression d’avoir une vie tellement banale… Mais c’est compliqué de parler de ça. » Anne s’interrompt en voyant le serveur arriver. Elle commande un thé sans théine, un rooibos, puis reprend le fil de la conversation. « Quand j’ai commencé à faire du théâtre, je pensais que je n’avais pas assez vécu de choses puissantes, pas connu assez de traumas pour jouer ce qu’on me proposait. Mais non, même quand l’enfance a l’air tranquille, on y arrive ! »

Le charisme d’Anne Coesens est tel que quand elle apparaît, on ne voit qu’elle. ©Ronald Dersin

Elle a 10 ans quand elle goûte aux joies des planches grâce à une amie qui l’emmène à un cours. Une révélation. Elle a trouvé là un moyen de s’exprimer. Sur scène, elle se sent à sa place en étant quelqu’un d’autre. Mais comme elle ne vient pas d’une famille artistique, elle met quelque temps de côté son rêve. « Il y avait une certaine peur de la part de mes parents, bien légitime. Ils m’ont demandé de faire d’abord des études pour assurer mon avenir. J’ai choisi ingénieur commercial à Solvay, parce que mes amis de l’athénée y allaient. Je me disais que ce serait plus facile entourée d’eux, que je pourrais louper quelques cours. »

La jeune femme a pensé à tout, sans jamais perdre de vue le but à atteindre. Il y aura le Conservatoire de Paris en 1992 et avant ça, celui de Bruxelles, où elle remporte le premier prix. « Ça rassure évidemment sur le fait que je ne me suis peut-être pas trompée. C’est toujours compliqué, la notion de légitimité. Je suis d’un naturel à douter, à tout remettre en cause. Encore aujourd’hui. Le trac reste là, je ne m’en défais pas. Je peux refaire éternellement une prise, cogiter toute la nuit sur une scène et craindre d’avoir loupé un truc. On ne sait jamais si on va parvenir à se fondre dans la peau du personnage, si le public va être réceptif. »

Un discours qui montre sa ténacité, mais aussi et surtout son humilité. Anne Coesens ne se réclame pas des Magritte qu’elle a remportés en 2011 et 2016. Elle pourrait et on l’écouterait volontiers. Mais non, chez elle, il n’y a pas de place pour les honneurs et l’idée de compétition. On saura seulement qu’elle est sensible à la reconnaissance du métier et qu’elle a toujours pu bénéficier de regards bienveillants. Elle cite d’abord Michel de Warzée, puis Annie Girardot et Rufus, qu’elle rencontre sur le téléfilm « Une soupe aux herbes sauvages » en 2001. « Ce tournage a été miraculeux. Je sortais d’un univers où la pression et la concurrence n’étaient pas toujours faciles à vivre au Conservatoire… Me retrouver dans la montagne avec deux comédiens que j’admire et qui me disent que tout va bien m’a aidée à retrouver le plaisir du jeu. »

 

Anne Coesens avec son partenaire Yoann Blanc (Mark Van Dijk dans « Pandore ») au Festival de Luchon voilà quelques jours et, en 2006, avec son époux Olivier Masset-Depasse et l’acteur Sagamore Stévenin, sur le tapis rouge d’un festival à Rome pour le film « Cages ». ©SIPA

L’autre rendez-vous marquant sera amoureux. Il s’appelle Olivier Masset-Depasse, il est cinéaste et la fait tourner dans deux courts et trois longs métrages. Alliance féconde et heureuse où le 7e Art est omniprésent. « On adore découvrir ce que font les autres et montrer des films qui nous ont plus à nos enfants. Mais je ne pense pas qu’ils suivront cette voie. L’aîné étudie la musique et le cadet est encore en primaire. »

Deux garçons qui font d’elle une « vieille jeune maman » comme elle s’amuse à le souligner. Et comme elle est douée pour positiver, elle ajoute, malicieuse, que les avoir eu tard permet de rester dans le coup. Preuve est faite quand on l’accompagne à notre shooting photo sur les lieux emblématiques de la série « Pandore ». Elle a une allure follement juvénile avec son jean et ses Converse. Anne Coesens, c’est un style décontracté chic. Pas de talons, pas de jupes. Le naturel et le confort sont indispensables. Elle ne suit pas la mode, juste ses envies et les valeurs qu’elle essaie de communiquer à ses enfants. « Il faut faire des choses pour soi et non pour faire plaisir ou impressionner les autres. Le tout est de trouver ce qui nous passionne, pour nous sentir en adéquation. »

Jolie formule qui reste en tête une fois qu’on l’a quittée. La matinée est passée vite, trop vite. On aimerait y retourner, rembobiner le film et appuyer sur pause quand elle prend la pose. Là, quelque chose d’étonnant est apparu. Face à l’objectif, elle a retrouvé le visage fermé de Claire Delval. Comme si c’était ce personnage qui seul méritait la lumière. Un comble. Il a fallu lui rappeler que nous étions là pour elle, Anne Coesens. Ce qui a généré des éclats de rire qui résonnent encore.

« Pandore » ce dimanche 13 mars à 20 h 55 sur la RTBF (2 derniers épisodes).

 

 

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