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Lucas Belvaux : « Des salles de cinéma vont fermer… J’ai peur pour la profession »

"En France comme en Belgique, nous sommes face à des gouvernements qui ne soutiennent pas la culture. C’est une erreur politique gravissime et incompréhensible" explique Lucas Belvaux | © Photo by JEFF PACHOUD / AFP

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Lucas Belvaux est l’auteur et réalisateur du film Des hommes, adapté du très beau roman de Laurent Mauvignier et sorti ce 1er septembre. Une production franco-belge sélectionnée au Festival de Cannes.

 

Par Christian Marchand

Paris Match. La réussite de votre nouveau film Des hommes met en valeur un producteur belge, Patrick Quinet.
Lucas Belvaux. Cet homme défend fortement le cinéma belge. Nous avions déjà travaillé ensemble à cinq reprises. C’est un grand amoureux du 7e Art. Il y a peu de producteurs comme lui. Je m’entends extrêmement bien avec Patrick : il a toujours un regard à la fois aigu et bienveillant. C’est quelqu’un de très porteur et de très positif. Ensemble, nous cumulons nos volontés. Avec lui, je dirais même que je me sens plus fort. Il enlève un poids de vos épaules, et cette force que vous retrouvez, vous pouvez la consacrer à votre travail. Car ce film, c’est, en gros, quarante jours face caméra. Nous en avons tourné une moitié au Maroc et la seconde en France.

Défendre le cinéma dans la pandémie que nous connaissons est plus important que jamais ?
Aujourd’hui plus qu’avant, parce qu’on traverse une crise. En France comme en Belgique, nous sommes face à des gouvernements qui ne soutiennent pas la culture. C’est une erreur politique gravissime et incompréhensible. Il ne faut pas oublier que c’est la culture qui laisse des traces dans l’Histoire. Or, on risque de voir disparaître des acteurs et des actrices. Ils sont déjà désespérés. Des salles de cinéma vont fermer, des maisons de production et des compagnies théâtrales vont s’arrêter. C’est horrible. J’ai peur pour la profession. La France laisse mourir le cœur sensible d’un pays. Je ne comprends pas cet aveuglement.

 

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Votre film fait remonter des souvenirs de la guerre d’Algérie, un sujet toujours épineux. Vous ne craignez pas la polémique ?
Certains vont évidemment en profiter. Peut-être l’extrême droite se fera-t-elle un malin plaisir de hausser le ton. Ce n’est pas très grave. Quand le livre de Laurent Mauvignier est sorti, il y a eu des menaces de mort. C’était il y a dix ans. Tout cela est passé maintenant. Ce film est plutôt réparateur.

Emmanuel Macron a été le premier président à briser les tabous, en évoquant les tortures.
C’est un moment fort de la campagne électorale. Je suis en désaccord avec 98 % de sa politique mais sur l’histoire de l’Algérie, il a eu des gestes très courageux, notamment en affirmant que la colonisation est un crime contre l’humanité. Il risquait de perdre des voix, mais il l’a fait. Donc, sa conviction est profonde. Il y a eu aussi « l’affaire Maurice Audin », ce mathématicien mort torturé par l’armée française et dont le corps a disparu. La France ne l’a jamais reconnu. C’est Emmanuel Macron qui a fait sortir les archives. Il a réhabilité Maurice Audin. Ensuite, il y a eu l’histoire des têtes coupées dans les années 1860 : des militaires ont décapité les meneurs. Et ont ramené les têtes en France. Des crânes se trouvaient au musée de l’homme depuis 150 ans. Ahurissant. Depuis l’indépendance, l’Algérie les réclame. Maintenant, ça va enfin bouger.

Le film démontre encore une fois l’horreur dont l’humanité est capable. Cela laisse des marques profondes. Aimez-vous l’époque dans laquelle nous vivons ?
Assez moyennement. Je la trouve de plus en plus violente. Or, toutes les violences laissent des marques profondes, qu’elles soient intrafamiliales, institutionnelles, individuelles, collectives ou politiques.

 

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