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Jean-Jacques Annaud : « Quand vous ne pouvez plus régler le problème de la surpopulation, de l’alimentation, c’est forcément la guerre »

Le réalisateur plaide pour les salles de cinéma ! « Les gens bouderont les salles si le cinéma ne profite pas de sa spécificité. Ils ont besoin de sortir de chez eux pour voir un film dans une grande salle avec d’autres gens. Rire ensemble est important. Et pour l’émotion, la taille de l’écran est cruciale." | © Marco Provvisionato /IPA/ABACAPRESS.COM

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Jean-Jacques Annaud revient au premier plan avec la très impressionnante superproduction Notre-Dame brûle, inspirée par l’incendie du 15 avril 2019. « Je craignais qu’il n’existât pas assez d’images variées pour construire un film de 90 minutes », nous explique-t-il.

 

Par Christian Marchand

Paris Match. Tourner un film comme Notre-Dame brûle est un vrai parcours du combattant. Qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Jean-Jacques Annaud. Il est important d’avoir des producteurs qui ne se sentent pas étranglés même si le budget est très cher. Il faut qu’ils sachent qu’il y a un espoir non seulement de ne pas perdre d’argent, mais d’en gagner. C’est naturel. Parfois, on me reproche ça en disant : « Il faut être un artiste et s’en foutre complètement des producteurs. » Eh bien, non ! Les gens qui hypothèquent leurs biens, leurs maisons, qui font des économies pour me permettre de tourner doivent être respectés.

Si vous n’aviez pas embrassé la profession de réalisateur, quel autre métier auriez-vous exercé ?
Celui de conservateur. Je me souviens très bien du moment où j’ai pris ma décision. C’était à l’Institut Michelet. Je suivais des cours d’histoire du Moyen Âge. Je me suis dit qu’il fallait quand même que je choisisse entre l’archéologie et le cinéma. Être cinéaste était un rêve un peu fou. J’avais 7 ans quand ce désir est né en moi. Après, comme j’ai fait l’école de cinéma, j’avais ma place réservée à la Cinémathèque. Tous les jours, je voyais trois films. Siège D2, quatrième rang au milieu ! Pendant des années, la place n’a jamais été vendue. Même si j’arrivais un peu en retard, elle était pour moi. J’ai été baigné par les images de grands classiques. Et je n’ai pas eu envie de faire ce que la presse française avait envie que je fasse : des films ou l’on discute pendant une heure et demie autour d’une table.

 La Victoire en chantant , votre premier film, a été mal accueilli en France. Pourtant, vous aviez été couronné par un Oscar du meilleur film en langue étrangère. Vous l’avez mal vécu ?
Et en Belgique, j’avais reçu le prix du Festival de Bruxelles, qui m’avait prédit un grand succès ! Plus tard, j’ai compris pourquoi la France n’avait pas apprécié mon long métrage. Les Français que je montre en Afrique sont ceux que j’ai découverts pendant mon service militaire. Et je me moque d’eux. Et peut-être même un peu plus que ça. Ils n’ont pas eu envie de voir le film, comme tous ceux qui avaient colonisé d’autres peuples. Ceci précisé, je pourrais vous citer pas mal d’œuvres qu’on disait ratées et pour lesquelles les gens faisaient la queue devant les cinémas.

Vous enchaînez avec trois grands films : La Guerre du feu, Le Nom de la rose et L’Ours. Inoubliable ?
Oui. Pourtant, j’étais convaincu que je me plantais. Qui aurait pu se passionner pour des inconnus au cul nu poussant des borborygmes dans un décor préhistorique ? Mais voilà : mené par une passion énorme, j’avais envie de sortir des sentiers battus.

 

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Vous créez du rêve. Le monde vous fait-il encore rêver ?
Aujourd’hui, c’est la débauche de la délation, de la désinformation… Le mauvais côté de l’humain ressort parce que le respect de l’autre et de sa vie privée n’existe plus. Notre monde est celui de la basse vengeance, de la haine gratuite. Je suis même étonné que personne n’ait vu la guerre arriver. C’est l’évidence. J’ai longtemps vécu aux États-Unis. Les USA ne sont plus les mêmes. C’est un pays complètement divisé, avec deux clans qui se haïssent. Quand je l’ai connue, l’Amérique était complètement unie derrière le drapeau. Cela forçait l’admiration, c’était un grand pays. Actuellement, c’est assez misérable et très triste. Nous avons vécu une période de paix unique dans l’histoire du monde. Mais quand vous ne pouvez plus régler le problème de la surpopulation, de l’alimentation, c’est forcément la guerre. Tout cela est inscrit dans la génétique. Le plus grand danger pour l’homme, c’est l’homme. Nous sommes notre pire ennemi, comme on est souvent le pire ennemi de soi-même.

Un peu d’optimisme pour terminer ?
(Rires) J’aime la Belgique. Les Belges sont des Français sans arrogance. Nous, avec une seule langue, nous nous divisons déjà. Et puis, j’ai des péchés mignons bien belges : les chicons au jambon, la gueuze et la Leffe. C’est pas beau, le bonheur ?

 

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« La télé n’est qu’un robinet d’eau tiède »

Jean-Jacques Annaud revient au premier plan avec la très impressionnante superproduction Notre-Dame brûle , inspirée par l’incendie du 15 avril 2019. « Je craignais qu’il n’existât pas assez d’images variées pour construire un film de 90 minutes », explique-t-il. « J’ai dévoré une série d’articles en français et anglais. J’ai construit trente pages de scénario qui n’étaient pas dans le bon ordre. J’ai envoyé ça à mon producteur et mon agent. Tous deux m’ont répondu : “C’est formidable. Nous sommes émus.” C’était le premier jet, mais j’ai senti en écrivant que tout allait bien. »

Jean-Jacques Annaud en profite par défendre le cinéma face aux plates-formes de streaming. « Les gens bouderont les salles si le cinéma ne profite pas de sa spécificité. Ils ont besoin de sortir de chez eux pour voir un film dans une grande salle avec d’autres gens. Rire ensemble est important. Et pour l’émotion, la taille de l’écran est cruciale. L’immersion compte énormément. La vérité, c’est que la télévision n’est qu’un robinet d’eau tiède. Vous avez envie d’y goûter un peu, ou bien vous pouvez fermer le robinet et vous coucher. Aller au cinéma, c’est autre chose. On prépare la soirée. On choisit un film. C’est complètement différent. Ce n’est pas gratuit comme la télévision, où vous pouvez changer de chaîne si ça ne vous plaît pas. Au cinéma, c’est le désir qui compte. »

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