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8 questions pour tout comprendre sur l’histoire de l’Ommegang

Les 4 et 6 juillet, la Grand’ Place de Bruxelles sera le somptueux théâtre naturel des représentations de l’Ommegang, avec un grand spectacle historique reconstituant l’accueil de Charles Quint en 1549. | © Les 4 et 6 juillet, la Grand’ Place de Bruxelles sera le somptueux théâtre naturel des représentations de l’Ommegang, avec un grand spectacle historique reconstituant l’accueil de Charles Quint en 1549. ©Carolas V

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L’historien Roel Jacobs connaît très bien les multiples facettes de l’Ommegang, 
pour en avoir analysé tous les rouages. Il nous en livre 
un éclairage passionnant.

Paris Match. Vous êtes un des historiens de l’Ommegang. Pourriez-vous nous dépeindre le contexte dans lequel cet événement s’est déroulé en 1549 ?
Roel Jacobs. Les origines de l’Ommegang se situent au milieu du XIVe siècle. Au départ, il s’agit d’une procession en honneur de Notre-Dame du Sablon, organisée par le grand serment des arbalétriers. Très vite, les différents corps constitués de la Ville rejoindront cette procession qui deviendra aussi, voire surtout, un cortège mondain. La sortie de 1549 en est un des exemples les plus célèbres. En cette année, l’empereur Charles Quint présente son fils et successeur, le futur roi Philippe II, à nos régions. A cette occasion, chaque ville s’investit pour se montrer de son meilleur côté. Bruxelles le fait en organisant un Ommegang plus resplendissant que jamais.

Vous rappelez qu’il s’agit d’une fête où le pouvoir vient regarder ce qui est organisé par la ville, ce qui est assez extraordinaire au XVIe siècle…
Aujourd’hui, le spectacle sur la Grand’ Place attire des touristes du monde entier, notamment par la présence d’une tribune impériale peuplée de descendants des nobles qui constituaient l’entourage de Charles Quint, il y a cinq siècles. Et c’est une chose vraiment très appréciable qu’ils se mobilisent chaque année dans ce but. Mais jadis, la noblesse ne s’installait pas sur des tribunes pour épater les touristes Japonais et Chinois, tout simplement parce qu’à l’époque, ces touristes ne venaient pas. L’empereur, ses sœurs et son fils étaient installés dans la chambre audessus du portail de la tour de l’hôtel de ville. Le magistrat de la ville les avait invités à assister de là à un spectacle sur la Grand’ Place, dont il était lui-même le régisseur. N’oubliez pas que nos régions, les PaysBas bourguignons, constituaient alors la région d’Europe la plus urbanisée après le nord de l’Italie. On ne pouvait gouverner ici, sans chercher et trouver un équilibre avec les élites urbaines locales. Voilà toute l’importance de l’Ommegang. Comme ses prédécesseurs, les ducs de Bourgogne, Charles Quint tendaient vers un pouvoir absolu. Mais les rapports de force faisaient qu’il devait participer à ces grands spectacles publics qui exprimaient l’équilibre difficile entre le pouvoir du prince et celui des villes.

Quel est le message qui fut donné à l’époque ?
L’Ommegang du XVIe siècle est un cortège, plus qu’une procession. Aujourd’hui d’ailleurs, la partie vraiment historique de l’événement, qui est soumise pour reconnaissance à l’Unesco, est le cortège qui descend du Sablon à la Grand’ Place. Pour un témoin contemporain, l’aspect le plus important de l’Ommegang n’était pas la dévotion à Notre-Dame du Sablon, mais le fait de savoir si les serments, les corporations militaires, avaient eu le droit de défiler armés. Symboliquement, les serments en armes représentent la ville en armes. Et la ville armée, c’est une ville qui existe politiquement : sans armes, on peut décider tout ce qu’on veut, mais on est incapable d’imposer le respect de ses décisions. Le prince, maître des forêts, exprimera cette même idée en cultivant la chasse. Chasser, c’est aussi prouver qu’on est armé. Contemplez au musée du Louvre à Paris la superbe tenture bruxelloise que les Français appellent improprement « Les belles chasses de Maximilien » et vous aurez tout compris. En fait, ces tapis représentent la cour de Bruxelles chassant en forêt de Soignes à l’époque de Charles Quint, Ce que les nobles expriment ainsi par la chasse, les élites urbaines l’expriment par les tirs de compétition des serments, qui utilisent l’arme la plus redoutable de l’époque, l’arbalète.

Charles Quint est interprété par le Marquis de Trazegnies, aux côtés de la Comtesse Marie de Lannoy dans le rôle de la Reine de France. ©Carolas V

Peu-ton parler de langage symbolique lorsqu’on replace l’Ommegang dans sa perspective historique ?
Dans l’Ommegang, rien n’est innocent. Les serments et leurs armes montrent symboliquement que la ville peut se défendre. Les représentants des corporations et leurs keersen (hampes portant leurs insignes) expriment le potentiel économique de la ville. En défilant tous ensemble, les corps constitués, qui dirigent la communauté urbaine dans toutes ses dimensions, montrent les liens qui les unissent. S’ils portent allégeance au prince en passant devant lui, ils font passer en même temps un message sans équivoque : le but premier de votre règne doit être l’épanouissement de la ville et de ses habitants.

S’agit-il déjà de démocratie ?
La création de la démocratie moderne est un processus qui ne fait que démarrer après l’abolition de l’Ancien Régime par la Révolution Française. Le suffrage universel pour hommes est postérieur à 1918, le droit de vote des femmes date de 1948 ! C’est donc un non-sens de parler en plein XVIe siècle de démocratie au sens où nous l’entendons aujourd’hui. A l’époque, la vie politique est l’apanage du prince et de trois élites : la noblesse, le clergé et les dirigeants des villes. Ce sont les divisions au sein de ces différentes élites qui déterminent les conflits. Il est néanmoins vrai que la lutte des élites urbaines contre les autres pouvoirs préfigure la lutte pour la démocratie moderne. Dans le duché de Brabant par exemple, ce sont les alliances entre élites urbaines qui ont imposé au fil des siècles un changement progressif du régime politique. Mais il faut bien dire que dans ce domaine, on constate parfois des reculs, autant que des progrès. ’histoire de l’Ommegang illustre bien ce phénomène. A partir du XVIIe siècle, les jésuites prennent en main la récupération de l’Ommegang par le régime. Le cortège de 1615 chante la gloire politique de l’archiduchesse Isabelle, plutôt que celle des élites urbaines. Vers la fin du siècle, les mêmes jésuites sont à la base de la mise en évidence du culte et de la procession du Saint-Sacrement de Miracle, au détriment de l’Ommegang. Cette sordide histoire exalte une persécution de la communauté juive de Bruxelles en 1370. Elle refait surface dans la Belgique indépendante et il faut attendre 1977 avant que le primat de Belgique, le cardinal Suenens, prenne officiellement distance de cette tradition. Il faut donc se féliciter du fait que nous reconstituons aujourd’hui l’Ommegang de 1549, plutôt que celui du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Et il faut aussi se féliciter du fait que l’Ommegang est redevenu une tradition vivante, contrairement à la procession du Saint-Sacrement de Miracle.

Vous expliquez que le 16è siècle a connu l’émergence de ce qui allait devenir par la suite la culture bourgeoise. Comment cela s’est-il passé ?
Le romantisme du XIXe siècle a présenté le XVIe siècle comme la mère de tous les changements dans des domaines aussi divers que l’économie, la politique et la religion. Si le romantisme a sans doute exagéré, le XVIe siècle est une période de grands bouleversements et donc aussi de grandes incertitudes. De ce point de vue, la comparaison avec notre époque semble d’ailleurs s’imposer. On découvre les autres continents, la communication est révolutionnée par l’imprimerie, la nouvelle noblesse de robe prend le dessus sur la vieille noblesse d’épée… Dans ce contexte, les villes deviennent les plaques tournantes d’une nouvelle économie mondiale et les élites urbaines s’imposent comme porteurs d’un nouveau modèle de société. Mais ils font cela… à l’envers. Plutôt que d’exalter leurs vertus, ils se moquent des moins nantis qui sont incapables de se comporter comme eux. Ces antimodèles, ce sont notamment les fous, les sauvages (toute l’humanité noneuropéenne) et les paysans. C’est ainsi que Pierre Bruegel, qui travaille à Bruxelles dans les années ‘60 du XVIe siècle, n’est pas du tout un admirateur de la vie campagnarde. Au contraire, il exprime les valeurs de son milieu urbain en accentuant la différence planétaire entre la vie dissolue des campagnards et les nouvelles normes qui régissent la vie des élites urbaines. Par conséquent, la grande fête bruegélienne qui termine aujourd’hui le spectacle de l’Ommegang sur la Grand’ Place appartient plus à la renaissance de l’Ommegang au XXe siècle, qu’à l’histoire du XVIe siècle.

©Carolas V

Qui était réellement Charles Quint ? Comment sa pensée politique a-t-elle évolué, notamment au fil de ses nombreux testaments ?
Charles Quint est important pour Bruxelles, parce que la ville était sa résidence principale. Dans sa vie active, de 1515 à 1555, il n’a connu que dix villes où il a passé plus de 2 % de ses nuitées. Bruxelles mène la liste avec 16 à 17 % (selon que l’on considère ou non les séjours et les chasses en forêt de Soignes). Suivent, Valladolid en Vieille Castille (ancien centre politique de l’Espagne) et Augsbourg dans le Saint-Empire (où se tenaient souvent les diètes impériales) respectivement avec un peu plus et un peu moins de 6,5 %. Gand en Flandre est neuvième avec 2 %. Mais cela ne signifie pas qu’en vrai Bruxellois, on ne peut dire que du bien de « notre empereur ». Pour moi, l’historien qui a le mieux compris Charles Quint est Ferdinand Seibt, un médiéviste allemand. Seibt explique comment une éducation dans la tradition des chevaliers de la Toison d’Or a chargé Charles d’un sens du devoir obsessionnel. Ne comprenant pas à quel point le monde dans lequel il vit change de fond en comble, il essaie d’utiliser son pouvoir considérable pour inverser l’irréversible.

Quel est le lien entre l’Ommegang et l’Europe ? Peut-on dire que Charles Quint a « fait l’Europe » ?
Charles Quint a passé sa vie à combattre les rois de France et d’Angleterre, ainsi que les princes protestants allemands. S’il se présentait aujourd’hui au Caprice des Dieux comme père de l’Europe, il ne serait sans doute pas applaudi sur tous les bancs. Cela n’empêche que lui, François Ier et Henri VIII sont les trois souverains qui, sous leurs règnes, ont vu basculer l’Europe du Moyen Age dans les Temps Modernes. Et c’est lui le plus puissant des trois. Par sa politique, il a obligé ses interlocuteurs de jeter les bases d’une nouvelle histoire européenne : les Français ont fondé une alliance stratégique avec les Ottomans, les Anglais ont inventé la « balance of power » et les Allemands ont cherché, contre sa volonté, un modus vivendi entre catholiques et protestants. Par la suite, l’Europe moderne est née dans la diversité et dans le pluralisme, à l’opposé du projet qu’il poursuivait. La reconstitution de l’Ommegang de 1549 est une occasion de rappeler tout cela et de célébrer l’importance de Bruxelles dans cette histoire, plutôt que de vanter les mérites de « notre empereur ».

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