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Excellence belge : Claude Van Veerdegem, le mystique du travail

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Nicolas et Claude : « Mon fils a intégré l’atelier et envisagerait la continuité. » | © DR.

Design et maison

Avec l’avènement de l’Art nouveau et de l’Art déco, Bruxelles a vu fleurir quantité de vitraux dans des bâtiments désormais classés. Le maître-artisan est l’un des rares à restaurer ce patrimoine, à l’image du chantier sur lequel il travaille actuellement au Palais des Beaux-Arts.

Comme le chantait Brel, il fut un temps où Bruxelles rêvait, le temps du cinéma muet. Ce temps-là était aussi l’âge d’or des vitraux. Le nombre d’ateliers bruxellois spécialisés dans l’art de jouer sur la transparence du verre coloré et la luminosité de l’environnement était alors à son apogée. Le travail, immuable, nécessitait de construire d’abord une maquette, ensuite agrandie sur un carton aux dimensions exactes du vitrail à créer; puis à reporter sur un calque le dessin des futurs plombs, à reproduire sur un papier très épais; enfin, à partir du dessin obtenu, de composer un puzzle dont chaque pièce était numérotée puis découpée pour être reportée sur le calque. Ces pièces ou «calibres» étaient regroupées par famille de couleurs et disposées en bandes sur des feuilles de verre avant d’être découpées au diamant.

L’un des experts en la matière s’appelait Jules Vosch, l’arrière-grand-père de Claude Van Veerdegem. En 1888, il avait installé son atelier rue Ulens, à Molenbeek, à proximité de la gare de marchandises de Tour & Taxis, idéale pour l’approvisionnement. En 1904, il s’établira définitivement rue de l’Été, à Ixelles. C’est tout naturellement que son fils reprendra l’entreprise familiale, d’autant plus florissante qu’avec l’Art nouveau, le carnet de commandes déborde. Et il débordera encore longtemps, car «de la fin du XIXe siècle au début du XXe, beaucoup d’églises sortaient également de terre», explique Claude, «et la mode du vitrail était telle qu’elle s’étendait jusque dans les belles demeures privées».

Le fils Vosch, le grand-père de Claude, travaillera jusque dans les années 1960 et sera notamment confronté aux importants travaux de restauration nécessaires après les destructions occasionnées par la Seconde Guerre mondiale. «Il avait une fille, ma mère, qui reprendra avec mon père l’affaire familiale, laquelle deviendra alors l’atelier Van Veerdegem-Vosch. J’ai pris le relais en 1984.»

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Les vitraux anciens sont devenus des pépites et les stocks, de véritables trésors. Claude veille sur le sien comme sur la prunelle de ses yeux. DR.

L’actuel vitrier d’art en convient: son travail aujourd’hui consiste à 80% de restauration et à 20% de création car les vitraux n’ont plus vraiment la cote sur le continent européen, si ce n’est en ce qui concerne la sauvegarde du patrimoine. Bruxelles en est un des centres historiques puisque, comme dans la ville de Nancy, l’Art déco et l’Art nouveau s’y sont exprimés avec une grâce et une volubilité sans pareille, créant un florilège de végétaux, d’arabesques et de volatiles au plumage coloré. «Aujourd’hui, je suis occupé par un chantier de restauration sur les portes du bâtiment des Beaux-Arts, signé Horta, ainsi que sur la rotonde et les portes de l’entrée royale.»

Le problème, c’est que ce savoir-faire bruxellois est en train de disparaître par manque d’apprentis, peu de jeunes étant à même de reprendre l’activité tout en achetant la maison et le stock de verres anciens, ô combien précieux. Ce qui n’arrange rien, c’est que ce dernier diminue à vue d’œil. Or, en Europe, on ne fabrique plus ces verres de couleur semi-industriels, devenus trop chers à produire en petites quantités. Alors, c’est le règne de la débrouille auprès des vitriers et des revendeurs. Les vitraux anciens sont devenus des pépites et les stocks, de véritables trésors. Claude veille sur le sien comme sur la prunelle de ses yeux et, avec un verre de 50cm sur 60, parvient à restaurer parfois plusieurs vitraux. 

Faute de matériaux et de relève, le métier semble aujourd’hui en voie de disparition. Quant aux vitraux modernes, eux aussi prennent le large. Quelques usines jouent encore le jeu pour le marché américain et les pays du Proche-Orient, mais cette production relativement confidentielle répond à des impératifs et des goûts différents, axés à la fois sur le design et une certaine exaltation du baroque et des couleurs. En Belgique, on a assisté à un dernier essor dans les années 1950 et 1960, avec des vitraux à motifs géométriques. Aujourd’hui, des techniques comme le «fusing» sont apparues et ouvrent de nouveaux horizons, mais leur maîtrise demande du temps.

Vitrailliste serait-il donc un métier en péril? «Quand j’ai repris l’atelier en 1984, j’ai sauté dans un train en marche», répond Claude. «Et ce train n’a jamais ralenti, car le nombre de chantiers de restauration en Région bruxelloise n’est pas appelé à se tarir. Au contraire! Encore faut-il vouloir préserver ce savoir-faire bruxellois, car la capitale de l’Europe possède un patrimoine exceptionnel en termes de vitraux d’art qu’il nous faut à tout prix conserver.» Aujourd’hui, se rassure-t-il, son fils Nicolas a intégré l’atelier et envisagerait la continuité.

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