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Le lien indigeste entre le régime nazi et les « one pot meals »

one pot meal

L'ingrédient secret du ragoût : la propagande nazie | © Unsplash @Brooke Lark

Food et gastronomie

Qu’ils soient garnis de viande ou de légumes et préparés à base de pâtes ou de pommes de terre, les one pot meals sont aussi savoureux que faciles à préparer, ce qui en a fait un incontournable des influenceurs food, qui s’amusent à le réinventer au gré des saisons et de leur inspiration. Sans savoir qu’avant eux, c’est le régime nazi qui avait adoubé le concept. 

Quand les nazis montent au pouvoir en Allemagne dans les années 30, le pays subit encore les effets désastreux de la crise de 1929. Après l’hyperinflation des années 20, les Allemands vivent une période de disette, qui menace la tradition nationale du rôti du dimanche. Et il n’y a pas qu’à table que la précarité se fait sentir : en 1933, le Winterhilfswerk, une récolte de charité lancée par les nazis pour récolter l’argent nécessaire à permettre aux pauvres et aux vétérans d’affronter l’hiver, rassemble un maigre butin. La solution imaginée par le régime nazi : le Eintopfsonntag, un ancêtre du « meatless monday » qui encourageait les Allemands non pas à faire une impasse hebdomadaire sur la viande mais bien à remplacer un festin du dimanche mensuel par un « one pot meal » (« eintopf » dans la langue de Goethe) et de verser l’argent ainsi économisé à la récolte de charité.

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Et pas question de ne pas prendre part à l’initiative, puisque chaque dimanche après-midi, dès la table débarassée, des percepteurs faisaient le tour des ménages pour récupérer l’argent. Une collecte auquel les restaurateurs étaient également invités à participer, le régime les ayant obligés légalement à offrir des Eintopf économiques au menu des dimanches désignés. Pour susciter l’enthousiasme du peuple autour de ce changement de menu, les nazis se lancent dans une campagne de propagande d’envergure, destinée à convaincre les Allemands que la participation à la campagne est un devoir national.

Eintopf
Adolf Hitler et Joseph Goebbels rassemblés autour d’un Eintopf – United States Holocaust Mémorial Museum

Les livres de cuisine dédiés aux one pot meals se multiplient et côtoient dans les librairies les livres pour enfants consacrés à ce repas rapide et économique. Sans oublier les photos d’Adolf Hitler posant devant un bol de ragoût fumant, sacrifiant le temps d’un cliché ses convictions végétariennes. Le peuple se prend au jeu, la choucroute au lard et aux fèves devient un plat national, et la campagne Winterhilfswerk récolte des centaines de milliers de Marks. Mais au-delà de la charité, c’est toute une mentalité que le régime veut changer.

Une seule marmite pour un seul peuple

Ainsi que l’explique la sociologue Alice Weinreb dans son ouvrage Modern Hungers: Food and Power in Twentieth-Century Germany, « la pratique des Eintopft, où tout était préparé dans une seule marmite, était supposée symboliser la création nazie d’un seul peuple, en mélangeant des ingrédients d’origines différentes pour créer un tout cohérent ». D’origines différentes, certes, autant que la Saxe et la Bavière puissent être qualifiées de différentes. Car pour que les Eintopf réussissent leur mission unificatrice, les recettes se devaient d’être patriotiques. Parmi les rouages de la propagande nazie, des nutritionnistes affirmaient en effet que le meilleur moyen de nourrir le corps aryen était à l’aide d’ingrédients indigènes, des pommes de terre au porc en passant par les légumes racine. Et le régime d’en remettre une couche à grands coups de campagnes d’affichage nostalgiques présentant le Eintopfsonntag comme un portail vers des temps heureux et plus simples, familles joviales attablées devant une marmite de ragoût fumant à l’appui.

Eintopfsonntag
Image de propagande pour le Eintopfsonntag – DR

Reste qu’entre le chaos provoqué par la deuxième guerre mondiale et le mécontentement de certaines familles cossues moyennement ravies d’avoir du abandonner de force leur rôti dominical, la tradition du Eintopfsonntag a progressivement périclité dans le 3e Reich. Pour mieux se réincarner ailleurs. Rebaptisés depuis « one pot meal » pour une pénétration plus aisée du répertoire de recettes mondial, les Eintopf se déclinent en variations végétariennes, exotiques ou 100% pâtes et séduisent par leur facilité de préparation. Plutôt que d’être pieusement mangés le dimanche en attendant la collecte d’argent, ils sont devenus un plat de semaine prisés, et les variations n’ont de cesse de se multiplier. Sur Google, le terme donne lieu à pas moins de 5 930 000 résultats tandis que sur Instagram, les clichés de #onepotmeals se comptent par centaines de milliers. Là où le Führer proclamait que « ceux qui ne mangent pas de Eintopf sont des parasites de la race aryenne », aujourd’hui, ce sont les chefs acclamés qui vantent ses bienfaits, avec des arguments autrement plus délicieux.

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Le genre culinaire n’en finit pas d’inspirer les auteurs de recettes – DR

Pour Jamie Oliver, « le principe de one pan cooking permet beaucoup de diversité et offre beaucoup de saveurs différentes pour les grandes familles, avec beaucoup moins de vaisselle en prime » tandis que la papesse du lifestyle US Martha Stewart affirme que ce mode de cuisson « offre des repas d’autant plus délicieux qu’ils dispensent de tout nettoyage désagréable ». Et Gesine Gerhard de souligner dans son livre Nazi Hunger Politics : A History of Food in the Third Reich que « le Eintopf est toujours un plat très populaire en Allemagne aujourd’hui et peut même être considéré comme un des piliers de la cuisine allemande. Ce qui n’empêche pas les Allemands d »aujourd’hui d’ignorer totalement le fait que ce sont les Nazis qui sont à l’origine de cette tradition ». Vous reprendrez bien un peu de propagande avec votre ragoût à la saucisse ?

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