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Comment les plastiques occidentaux empoisonnent la chaîne alimentaire en Indonésie

tofu

Vous ne regarderez plus jamais le tofu de la même façon. | © Pixabay/xay

Food et gastronomie

Pour fabriquer du tofu, les Indonésiens brûlent des déchets plastiques importés en grande partie de l’Occident. Une technique aux conséquences néfastes pour l’environnement et la santé.

L’urgence climatique bouscule nos habitudes alimentaires. Pour la planète, notre santé et le bien-être animal, il est impératif de manger autrement : bio, local, de saison, moins de viande, plus de légumineuses. Appréciés des végétaliens et végétariens, certains produits ne sont pas non plus idéaux. Après les avocats, dont la culture peut être un véritable désastre écologique, un autre aliment riche en protéines pose un sérieux problème : le tofu.

Avant de devenir cette pâte blanche, molle, au goût plutôt neutre, cet aliment d’origine chinoise provient du soja, trempé dans de grands réservoirs, broyé en une pâte qui va ensuite être chauffée, filtrée, et coagulée en plaques, elles-mêmes découpées, emballées, et pasteurisées. Pour réaliser l’étape de combustion, de nombreux producteurs de tofu indonésiens brûlent un mélange de résidus de déchets papiers et plastiques, indique le New York Times. C’est ce que le quotidien américain a observé dans une trentaine de cuisines de Tropodo, un village de l’est de Java, la principale île indonésienne, qui dégagent d’épaisses fumées noires, produisent des produits chimiques mortels et contaminent les aliments.

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Problème sanitaire

Bien que cette technique permet aux producteurs de tofu de maintenir leurs profits, elle pose un problème écologique et sanitaire, observe Slate. Un rapport d’une alliance de quatre groupes environnementaux a révélé des concentrations élevées de plusieurs produits chimiques dangereux dans les oeufs pondus par les poules de ce village indonésien. Parmi ces produits figurent les dioxines, des molécules connues pour favoriser les cancers, les malformations à la naissance et la maladie de Parkinson. Un des œufs pondus à Tropodo présentait le taux de dioxine le plus élevé jamais enregistré en Asie, après celui d’un œuf récupéré près de Bien Hoa, la base de l’armée américaine durant la guerre du Vietnam.

production de tofu
Des Indonésiens cuisinent du tofu à Mabar, sur l’île de Sumatra. © EPA/ADI WEDA

« Ils commencent tôt le matin et continuent jusqu’au soir », explique Karnawi, vivant près de sept des cuisines brûlant du plastique. « Cela se produit tous les jours et la fumée est toujours dans l’air. J’ai du mal à respirer ». Lorsque cet homme de 84 ans mange un oeuf pondu dans son village, ce dernier présente des niveaux de dioxine plus de 70 fois supérieurs aux normes européennes. « Ces conclusions frappantes illustrent les dangers des plastiques pour la santé humaine et devraient inciter les décideurs à interdire la combustion des déchets plastiques, à lutter contre la contamination de l’environnement et à contrôler rigoureusement les importations », a déclaré Lee Bell, conseiller du Réseau international pour l’élimination des polluants et co-auteur du rapport.

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Négligence occidentale

Les déchets brûlés à Tropodo proviennent en réalité, en grande partie, des États-Unis, qui envoient leur déchets papiers vers des pays asiatiques pour qu’ils y soient traités. Mais dans un chargement de papiers à recycler, il n’est pas rare de trouver jusqu’à 50% de plastiques. Impossible à traiter pour les papteries, cette matière est ensuite à Bangun, un village connu pour ses ramasseurs de déchets qui recherchent des objets de valeur sur des montagnes de détritus de plusieurs mètres de haut. Les objets indésirables atterrissent enfin à Tropodo, le dernier maillon de la chaîne. Chaque jour, des camions transportent des restes de papier et de plastique de Bangun à Tropodo et laissent leur chargement en dehors des cuisines de tofu.

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Un Indonésien porte des plaques de tofu à Mabar, sur l’île de Sumatra. © EPA/ADI WEDA

L’inaction du gouvernement indonésien

La combustion à l’air libre des déchets, y compris du plastique, est répandue dans toute l’Indonésie, où la quantité de déchets importés a monté en flèche il y a deux ans, depuis que la Chine a cessé ce type d’importations. La pratique est illégale, mais la loi est rarement appliquée.

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Face à cette inaction, les activistes environnementaux accusent le président indonésien Joko Widodo de privilégier la croissance économique à l’environnement et à la santé. En juillet, Rosa Vivien Ratnawati, directrice générale du Ministère de l’environnement, chargée de la gestion des déchets, s’est rendue à Tropodo et a reconnu que la combustion de plastique était dangereuse, sans toutefois tenter de l’arrêter. « Que le plastique soit utilisé comme carburant n’est pas un problème mais nous devons gérer la pollution », avait-elle déclaré. Depuis lors, le gouvernement indonésien n’a pris aucune mesure.

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