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Qui sont les femmes cheffes en Belgique ?

Varinder, derrière le restaurant "Food with Varinder" à la Hulpe.

Food et gastronomie

Malgré les progrès en matière d’égalité des sexes, beaucoup de clichés ont encore la dent dure, particulièrement dans le monde de la cuisine.

 

Ainsi, la femme à la préparation des repas quotidiens et l’homme aux fourneaux des grands restaurants est encore une image qui perdure malheureusement dans de nombreux foyers. Dès qu’on parle de gastronomie, ce sont les noms d’Alain Ducasse, de Gordon Ramsay, de Paul Bocuse, d’Auguste Escoffier, ou encore de Bernard Loiseau qui surgissent en premier dans les esprits.

Où sont les femmes ? Partout. En Belgique, elles réinventent la façon de concevoir le travail en cuisine et l’art de la table. Des plus célèbres comme Isabelle Arpin, Sofie Dumont ou Pascale Naessens à celles qui réinventent les codes de la restauration en Belgique avec toute leur singularité. Comme le font Tanima Chatterjee, cheffe de Nirvana Kitchen à Leuven et Varinder de Food with Varinder à La Hulpe. Pour mieux comprendre leurs enjeux, leurs ambitions et leur quotidien de femmes cheffes belges, nous les avons rencontrées pour qu’elles nous racontent leur vision du métier.

Comment s’est déroulée votre rencontre avec la cuisine ?

Tanima : « J’ai commencé à cuisiner avec ma grand-mère, car c’est avec elle que je vivais quand j’étais enfant. Après être venue en Belgique pour poursuivre mon doctorat à la KU Leuven, j’ai lancé un pop-up de livraison de plats indiens à domicile avec mon mari, un peu comme un passe-temps le week-end. Je préparais les plats traditionnels de ma grand-mère. Ça a eu tellement de succès que nous avons tous les deux décidé d’en faire notre métier à temps plein. C’est comme ça qu’a commencé mon voyage en tant que cheffe de Nirvana Kitchen depuis 2018.

Varinder : « Je me suis rebellée à l’idée d’apprendre à cuisiner avec ma mère parce que, dans un foyer indien traditionnel, c’était un billet pour un mariage arrangé. Ce que je ne voulais pas. C’est pour la même raison que je suis partie à l’université et que j’ai commencé à travailler dans la pub pour ne pas avoir à retourner à la maison et me marier.

J’ai finalement décidé d’apprendre à cuisiner au début de la trentaine, lorsque mes jumeaux sont nés. Je voulais qu’ils aiment ma cuisine, mais aussi leur donner une raison de toujours vouloir rentrer à la maison pour déguster des plats réconfortants, qui les rendent heureux et leur en donnent envie. Pari gagné, mes jumeaux ont 18 ans et l’un d’eux revient de l’université chaque semaine juste pour ma cuisine… »

En tant que cheffe, que pensez-vous de la sous-représentation des femmes en cuisine ?

Tanima : « En tant que femme de couleur et chef, j’ai toujours l’impression que nous ne sommes pas assez représentées. Mais cela me motive énormément à laisser ma marque, afin de servir d’exemple à la prochaine génération de femmes cheffes, de femmes cheffes à domicile et de celles qui rêvent probablement de faire ce métier, mais qui ne se sentent pas légitimes car la profession reste dominée par les hommes. »

Varinder : « Le métier de chef a toujours été associé à un travail épuisant, au stress, à de longues heures et à peu de récompenses. Je pense que les émissions de cuisine télévisées, en devenant le nouveau truc à la mode, ont rendu cette profession traditionnellement dominée par les hommes plus accessible aux femmes. »

Est-ce que ça change quelque chose d’être une femme en cuisine ?

Tanima : « Certainement. Je pense que les femmes chefs apportent toujours une certaine esthétique et une structure féminine à la cuisine, quelque chose de nouveau et unique »

Varinder : « Je n’ai jamais travaillé dans une autre cuisine que la mienne donc il m’est difficile de répondre à cette question. Mais, en grandissant, j’ai pu voir comment ma mère et mes tantes faisaient de la cuisine un événement social qui les rassemblait. Je pense que les femmes cheffes peuvent apporter une certaine humilité, une gentillesse et un amour à leur environnement de travail, mais aussi dans les plats qu’elles préparent. Je pense qu’elles ont une capacité innée à cuisiner avec amour (et pas seulement avec compétence). Cela donne des plats qui ont de la profondeur, des saveurs, des textures et qui transportent les convives dans un endroit heureux pendant qu’ils mangent. »

Quelle est votre expérience en tant que femme dans le métier ?

Tanima : « Difficile. Surtout pour entrer dans le milieu. En tant que femme cheffe, j’ai l’impression que nous devons toujours en faire plus et que nous devons constamment prouver que nous sommes aussi capables, sinon plus, que nos homologues masculins. »

Varinder : « Malheureusement, dans les environnements de travail dominés par les hommes, je crois que les femmes ont l’impression qu’elles doivent agir comme des hommes pour réussir. Laisser ma féminité de côté n’a jamais été une option pour moi. Et comme je n’ai jamais travaillé que dans mon propre restaurant, et que je n’ai jamais travaillé ou suivi une formation de chef avant de lancer mon restaurant, mon esprit n’a pas été pollué par les conventions. Au lieu de cela, j’ai créé mes propres conventions en fonction de mes clients, de mes employés et de la qualité de la nourriture. Beaucoup d’entre elles portent sur le fait d’avoir un environnement de travail amusant et heureux, même en travaillant sous pression. »

C’est énervant de demander encore aux femmes comment elles combinent leur vie privée et professionnelle ? Est-ce que c’est une question qu’on pose moins aux hommes ?

Tanima : « Absolument ! J’ai travaillé à plein temps en cuisine jusqu’à 3 jours avant la naissance de mon fils, et j’ai repris le travail 2 semaines plus tard. Mon fils a maintenant 3 ans et on me pose presque chaque semaine la question de savoir si j’arrive à concilier mon rôle de mère et de cheffe. On ne pose jamais cette question aux hommes ».

Varinder : « Je ne suis pas sûre qu’on me l’ait déjà posée. Mais je sais que quand on a une famille, notre partenaire doit jouer son rôle dans l’entretien du foyer. Gérer une cuisine professionnelle est un travail à plein temps, je fais souvent des journées de 18h. Je ne pense pas que je serais capable de continuer sans le soutien de mon mari. »

Quels sont les stéréotypes/préjugés sexistes qui pèsent encore sur les femmes cheffes aujourd’hui ?

Tanima : « Que nous sommes physiquement plus faibles pour supporter les contraintes d’une cuisine commerciale. »

Varinder : « Dans mon foyer, j’ai toujours tout géré. C’est pareil pour Food with Varinder, je traite avec les fournisseurs de vin et de bière, je gère le personnel, je suis la première arrivée au travail et la dernière partie. Il existe peut-être des stéréotypes et des préjugés sur les femmes cheffes, comme le fait qu’elles sont généralement meilleures pour les gâteaux que pour les plats salés, mais je ne les ai pas rencontrés personnellement. »

Comment créer plus de vocations ?

Tanima : « En augmentant la représentation des femmes cheffes auprès du grand public, afin que de plus en plus de jeunes filles soient motivées de faire carrière dans ce domaine. »

Varinder : « En créant des environnements plus sûrs pour les femmes, moins chauvins, moins misogynes, mais aussi flexibles en ce qui concerne les horaires de travail. Il faut un management qui encourage moins d’ego, plus d’humilité et plus d’empathie. »

Quelle est la cheffe qui vous inspire le plus et pourquoi ?

Tanima : « La cheffe Ana Roš et son parcours au Hiša Franko m’ont énormément inspirée, tout comme la cheffe Garima Arora du restaurant Gaa, qui est la première et la seule femme chef indienne à avoir une étoile au Michelin. »

Varinder : « Ma mère et ma grand-mère. C’est vers elles que je me tourne pour trouver l’inspiration. Je dis toujours à mes clients que leurs assiettes sont une tranche d’histoire. Où trouver plus d’inspiration que dans mon propre héritage ? »

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