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Coup marketing ou véritable étanche-soif : le vrai du faux sur les bières d’été

La "Tu Mi Turbi" du Brussels Beer Project, une bière sur le retour pour la belle saison. | © Facebook/Brussels Beer Project/Julian Bordeau

Food et gastronomie

Dans le gazon d’un parc ou en terrasse d’un bar, tout en nous a soif d’une bière bien fraiche. Mais qu’est-ce qu’une véritable « bière d’été » ?

On n’avait pas connu ça depuis les derniers beaux jours d’un été alors précoce. Quelque chose n’allait pas. Notre cœur semblait battre plus lentement dans la moiteur du début de la soirée, notre front mouillé déteignait sur une couronne de cheveux qui n’avait plus rien de glorieux et notre langue qui pesait des tonnes nous avait forcé à nous affaler sur une chaise. Péniblement, on avait levé la main, un sourire fatigué sur les lèvres. Comme un soldat éreinté, un sportif en bout de course, on avait alors lâché dans un dernier souffle : « aubergiste, une bière bien fraiche ! » – ou quelque chose s’en approchant. L’apéro pouvait enfin commencer.

C’est que depuis plusieurs semaines, les supermarchés et publicitaires chantent les louanges des fameuses « bières d’été », breuvage semble-t-il idéal pour qui a grande soif et se trouve justement dans un bar. Bien que l’eau reste la boisson la plus désaltérante, les rayons mettent chaque année en avant des bouteilles au packaging orné de fruits, légères en alcool et souvent relativement sucrées. Si cela a tout l’air d’un marketing de saison, « il existe bien des bières qu’on aime davantage boire quand il fait plus chaud », assure Fabrizio Bucella, sommelier et zythologue.

Des travaux des champs à la terrasse

Pour ce spécialiste belge de la bière comme du vin, la « petite bière rafraichissante » n’est pas un mythe, c’est de l’Histoire : « Historiquement, il existait des bières qui étaient consommées l’été : c’est ce qu’on a fini par appeler les fameuses ‘bières de saison’ ; des bières brassées pour être bues durant les travaux des champs, autour de la belle saison », raconte-t-il. Ceux-ci étaient ainsi souvent accompagnés d’une mousse faible en alcool et « à l’amertume plus prononcée« . « Les fermes ou les brasseries produisaient quelques brassins de saison pour les ouvriers, mais il fallait les boire vite », précise Fabrizio Bucella, puisque sans système de réfrigération, le brassage se terminait avec les beaux jours.

©Flickr/Quinn Dombrowski

Plutôt que de se ruer sur les industrielles sucrées et colorées, le spécialiste explique qu’une bonne bière d’été, se passe de « sucres résiduels ». À la place, on devrait ainsi leur préférer leurs cousines plus amères, histoire de « venir durcir un petit peu la dégustation et créer une certaine forme de salivation pour combler la soif« . Avec un Orval, « l’archétype d’une bière rafraichissante » d’après l’expert, on évite le gosier sec tout en pouvant se permettre une petite sœur, vu son « taux d’alcool relativement faible ».

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À l’image, aussi, de la dernière création houblonnée, la « Tu mi Turbi », de la brasserie bien nommée Brussels Beer Project. « Cest une double white IPA, très fraiche grâce à sa base maltée, très amère, et avec un houblon qui rappelle un peu l’anis et donc… le Ricard ! ». Dans les cuves de la brasserie artisanale, on retrouve également la « Eternity », créée à l’occasion d’un festival français. « Supra-rafraichissante, elle joue pas mal sur l’acidité et un côté salé, et elle est très faible en alcool », décrit Olivier de Brauwere, co-fondateur du BBP, avant d’ajouter : « On associe plutôt les bières d’été à des blondes ou des blanches, qui jouent donc beaucoup sur le froment, la céréale. Je trouve que l’acidité colle très bien avec l’été, ça a un côté très désaltérant ».

©E.D. – Olivier de Brauwere, du Brussels Beer Project.

Et pour ceux qui ne peuvent se départir de leur bière fruitée, le Brussels Beer Project s’apprête à sortir la « Jungle Joy ». « Je ne sais pas si c’est rationnel, mais tout ce qui est associé aux fruits a un côté ‘soleil’, même au niveau de la production : si on utilise des fruits frais, on aura typiquement une récolte fin mai, début juin ». Gourmande et bien maltée, la « Joie de la Jungle » fait pourtant elle aussi l’impasse sur le sucre.

United colors of Beer

Mais au-delà des stéréotypes de genre houblonné, « une bière d’été, c’est une bière rafraichissante, mais autant acide que noire ou blonde », transgresse Julien Dusquene. À la Contrebande, son bar à bières ixellois qui vient de souffler sa première bougie, on conseille de tout, et qu’importe la saison. Des acides, « comme la Kriek de chez Hof Ten Dormael ou de chez 3 Fonteinen, qui sont fort sur le fruit ». Des amères, à l’instar de sa vedette, la « XX Bitter, très amère, très houblonnée, désaltérante en bouche, même si on n’aime pas l’amertume ». Des légères, comme les créations de la jeune Nanobrasserie de l’Ermitage, « des bières qui font entre trois et cinq degrés d’alcool, avec des houblons très aromatiques, des notes de citron, de fruit de la passion… Ce sont des bières de soif, comme on les appelle, comme la Tarass Boulba de la brasserie de la Senne ».

©E.D. – Le nez plongé dans la Lanterne, ce sont les agrumes qui font leur apparition, dans une bière qui n’a pourtant pas fait sa petite renommée sur une étiquette fruitée.

Plus étonnant, « il y a aussi des noires très fraiches, qu’on peut tout à fait boire en été. La Tournay noire, par exemple, de la brasserie du Cazeau. Elle a toutes les caractéristiques d’une bonne noire, tout en étant très facile à boire, ce que ne seront pas d’autres plus sucrées, au goût de moka, de chocolat ». Ainsi, d’après le zythologue Fabrizio Bucella, une Guiness peut très bien être une bière d’été. La seule condition, c’est que « la couleur de la bière noire [soit] bien dûe à la torréfaction. Des bières qui sont sombres parce qu’on y a ajouté du caramel, comme la Rochefort 10, ne sont pas idéales. Ce n’est pas la couleur de la bière qui compte, mais l’origine de cette couleur », professe-t-il.

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©E.D. – Au printemps 2017, l’équipe de brasseurs du Brussels Beer Project expérimentait justement une bière brune aux puissants arômes de chocolat.

Comme un petit dernier avant la route, Fabrizio Bucella ajoute un conseil : « ne pas hésiter à aller dans des bars un peu plus alternatifs, qui permettent, lorsqu’on discute avec les barmen, de découvrir d’autres choses ». Chez les passionnés, les choix sont certes toujours plus difficiles, mais les expériences plus nombreuses aussi. « Le milieu de la bière n’a pas d’œillères », assure cet œnologue du houblon.

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©Facebook/La Contrebande

La sélection d’été de la Contrebande

Avec sa porte toujours ouverte aux quatre vents, son carrelage bichromique frais, sa terrasse intime, mais surtout sa carte de bières artisanales belges de qualité ultra-fournie, la Contrebande fait partie de nos rendez-vous bruxellois préférés en plein été, quand tout autour de nous crie « une bière bien fraiche, s’il vous plait ! » Julien, l’un des jeunes propriétaires des lieux connait ses pompes sur le bout des doigts et sait dégoter la bouteille qui fera mouche sous le cagnard. Il livre sa sélection de bières d’été, noires jaunes rouges qui plus est.

La Lanterne, Nanobrasserie de l’Ermitage
« C’est une bière qui a une identité très marquée, mais qui peut plaire à tout le monde. Elle est efficace et je ne connais pas une IPA qui ressemble à celle-là : aussi bonne et bien faite ».

XX Bitter, De Ranke
« C’est l’une des bières les plus amères de Belgique, mais elle a un côté très facile à boire. Souvent, les gens ont peur de prendre une bière très amère, mais celle-ci leur permet parfois de découvrir qu’au fond, ils aiment l’amertume. Elle n’a pas ce côté sec qu’ont d’autres, comme les bières de la Brasserie de la Senne, par exemple, ou une Delta du Brussels Beer Project ».

Super NoAH, Verzet
« Elle est préparée uniquement à partir de houblons belges : ‘noah’, c’est pour ‘no american hops’. Ca donne une bière légère en alcool, à 4,9°, avec une bonne amertume, mais plus moelleuse, plus acidulée en fond de bouche. Elle va être aussi rafraichissante que les autres, mais moins amère, ça c’est sûr ».

Les évadés de la Contrebande se trouvent Place Fernand Cocq 6, à Ixelles, derrière une façade de lierre et un petit garage à vélos.

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