Paris Match Belgique

Fashion Revolution : La mode éthique contre le textile toxique

Aujourd'hui la valeur de l'industrie textile s'élève à 3 000 milliards de dollars, soit 2% du produit intérieur brut mondial. Unsplash/Priscilla Du Preez

Mode

Depuis l’éffondrement de l’usine du Rana Plaza il y a 5 ans, le mouvement Fashion Revolution milite pour une mode plus éthique et durable.

Le 24 avril 2013, au Bangladesh, l’immeuble du Rana Plaza, l’atelier de confection de nombreuses marques internationales (Benetton et Primark e.a.), s’effondre. La catastrophe fait 1 138 morts, et plus de 2 500 blessés. Il s’agit de l’accident industriel le plus meurtrier de l’Histoire. Partout sur la planète, son effet est retentissant. Le Rana Plaza devient le symbole des travers de la fast-fashion qui vise à produire toujours plus à des prix défiant toute concurrence. Pour certains, la prise de conscience est violente. C’est le cas des deux designers britanniques Carry Somers et Orsola de Castro qui décident de lancer la « Fashion Revolution ». Un mouvement qui prône la mode éthique en interrogeant sur l’origine de nos vêtements et en réclamant davantage de transparence de la part des marques.

Au départ, l’initiative émerge au Royaume-Uni, mais rapidement, son succès est planétaire. « L’industrie de la mode impacte toute la société. On ne doit pas être une fashionista pour se sentir concerné. Tout le monde doit s’habiller et dès qu’on achète quelque chose de textile, on est concerné par les enjeux que pose cette industrie », explique Chloé Mikolajczak, responsable de la cellule belge de Fashion Revolution.

uq
Ce 24 Avril, 1 138 paires de chaussures ont été déposées sur la Theaterplein d’Anvers en commémoration aux 1 138 tués de la catastrophe du Rana Plaza effondré en 2013 ©Belga

Vêtements toxiques

En novembre dernier, la fondation Ellen Macarthur publiait un rapport sur l’impact de l’industrie textile sur la planète et ses conséquences sur le long terme. Le constat est alarmant : chaque année la mode est à l’origine de 1,2 milliard de tonnes d’émission de gaz à effet de serre, soit plus que les vols internationaux et les transports maritimes réunis.

Lire aussi > Mode locale : « On produit à échelle humaine, à un rythme humain »

Outre la culture intensive du coton qui contamine les sols de pesticides et d’engrais et la pollution engendrée par les fibres synthétiques issues de la pétrochimie, l’industrie textile est une réelle menace pour l’or bleu. Tous les ans, elle utilise 93 milliards de mètres cube d’eau : « En Asie, que ce soit au Bangladesh, en Chine ou en Inde, il y a des usines qui déversent illégalement leurs eaux usées dans les rivières. Certaines sont si polluées que s’y baigner est devenu toxique », dénonce Chloé Mikolajczak. En 2013, Greenpeace évoquait 70% de rivières, lacs et réservoirs d’eau chinois pollués par toutes sortes de produits chimiques utilisés au cours de la fabrication de vêtements, entre autres de l’alkylphénols et des perfluorocarbures (PFC) connus pour perturber le fonctionnement hormonal.

L’inde est le 2ème producteur et le 4ème exportareus de textile au monde. Ici on voit la rivière Yamuna, l’une des plus polluées au monde ©Belga

Les déchets textiles, la solution dans l’économie circulaire ?

La fast-fashion soulève également l’enjeu technologique. Chaque année, des tonnes de vêtements sont jetées par les consommateurs. S’ajoutent à cette masse déjà immense, les invendus des marques qui sont soit détruits, soit jetés à leur tour : « Souvent, on donne ses vieux t-shirts et ses vieux jeans à des ONG qui les enverront à des personnes dans le besoin en Afrique ou ailleurs. Le truc, c’est que quand on se renseigne un peu, on se rend compte que ça détruit complètement l’industrie textile locale. À Madagascar par exemple, elle a complètement disparu parce qu’ils ont reçu tellement de colis de vêtements que c’est devenu impossible d’être compétitif face à ces ‘dons européens’ », raconte l’activiste, diplômée en science de l’environnement et management. La récente victoire d’Emmaüs contre le gaspillage textile en France semble dès lors un peu moins réjouissante : désormais, les marques ne pourront plus jeter leurs invendus et devront nouer des partenariats avec les associations, mais reste toujours à savoir où iront tous ces tissus ?

L’économie circulaire apparaît alors comme une piste de solution. L’idée est simple : concevoir des produits pour qu’ils soient réparables, afin que chacun des éléments qui les compose puissent être réutilisés et donc qu’ils soient le plus durables possible. « L’idéal, ce serait de pouvoir faire du nouveau avec du vieux, mais malheureusement, dans le textile, on n’a pas encore de technologie pour réutiliser les vêtements ‘mixtes’ (coton + polyester) par exemple ».

La responsabilité des entreprises

Fashion Revolution se bat pour une mode plus durable. L’un de ses chevaux de bataille est la transparence des entreprises. Dans le fashion transparency index, une étude annuelle, le mouvement classe les 150 plus grandes marques et détaillants de mode au monde en fonction de ce qu’ils divulguent au sujet de leurs politiques, pratiques et impacts sociaux et environnementaux. Le rapport de 2018, sorti le 22 avril dernier témoigne d’une évolution positive. Pour la première fois, des marques obtiennent une note supérieure à la moyenne avec en-tête : Adidas (58%), Reebook (58%), Puma (56%), H&M (55%) et Esprit (54%) et un peu plus loin, C&A (53%).

Lire aussi > Quand les marques prennent le virage de la mode consciencieuse

Si ces « cotes » ne signifient pas nécessairement une amélioration des pratiques, ces entreprises montrent une volonté de fournir au consommateur des informations sur l’origine des produits qu’il acquiert. Pour Fashion Revolution, c’est un levier de pression : « Si les enseignes donnent accès à des informations sur leurs chaînes de production, des associations, des ONG, des journalistes peuvent aller vérifier ce qu’il se passe sur place et on peut alors tenir les marques directement pour responsable en cas de manquement. Et ça, ça peut vraiment faire changer les choses, faire que les entreprises se soucient de l’éthique de leur chaîne de production jusqu’au dernier petit sous-traitant », explique Chloé.

©Belga

Boycottera, boycottera-pas ?

« La Belgique est en retard par rapport à certains pays. Aux Pays-Bas par exemple, l’idée d’éthique dans la mode a déjà fait son petit bonhomme de chemin alors que chez nous, elle est arrivée il n’y a pas si longtemps« , confie la représentante de Fashion Revolution. « C’est pour ça qu’ici, on a besoin de tout un travaille d’éducation et de sensibilisation, car plus les gens seront au courant, plus on pourra faire pression sur les entreprises ». Alors le mouvement investit les salles de classe des 15-25 ans pour parler de cette mode de l’excès qui produit trop, trop vite, trop peu cher : « C’est une génération qui consomme énormément de fast-fashion et parfois, ils n’ont jamais entendu parler des impacts de cette industrie ».

Une fois sensibilisé, que faire contre ces fringues toxiques ? Boycotter et ne plus rien acheter venant d’Asie ? Pour Chloé Mikolajczak, c’est un peu « l’option de facilité » : « On fait du mal à l’industrie textile des pays où l’on délocalise. Si on n’achète plus, la demande diminue et il y a moins d’emploi au Vietnam ou au Bangladesh par exemple. En poussant le raisonnement plus loin, imaginons que pour satisfaire les consommateurs, les grandes marques décidaient de ne plus produire là-bas : les fournisseurs sur place iraient faire affaire avec d’autres pays, comme la Chine, et n’auraient plus la pression suffisante de s’améliorer, ce qui pourrait encore empirer les problèmes sociaux et environnementaux ». Pour la responsable de Fashion Revolution Belgique, il faut consommer de façon raisonnée (entendez en plus petite quantité) chez des enseignes qui produisent de manière délocalisée, mais dans une démarche éthique, comme par exemple la marque People Tree, pionnière dans le commerce équitable du textile. « Ca permettrait une amélioration entière du secteur vers davantage de durabilité, d’égalité et de meilleur traitement des employés ».

©Unsplash/ Clark Street Mercantile

En Belgique, le phénomène de mode éthique émerge peu à peu. De plus en plus de concept stores de mode éthique se créent et les jeunes designers s’inquiètent des impacts sociaux et environnementaux de leur production dès la conception de leur business modèle : « C’est là qu’on voit qu’il y a un impact, que la scène de la mode belge commence à prendre en compte ce genre de considérations », se réjouit Chloé Mikolajczak.

CIM Internet