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La dernière folie de Jean Paul Gaultier

Le créateur et ses créatures à plumes, le 16 septembre 2018. Au premier plan, un remake de Madonna par l'artiste Demi Mondaine. À droite, Joséphine Baker a trouvé son Joséphin, près de l'ours Nana. | © Paris Match

Mode

Jean Paul Gaultier a attendu d’avoir 66 ans pour réaliser son rêve de petit garçon qui fantasmait devant les retransmissions des Folies Bergère : son « Fashion Freak Show », à voir dès le 2 octobre, retrace son parcours de grand couturier provocateur.

D’après un article Paris Match France de Eric Reinhardt

 

Il prétend se méfier des intellos et des snobs cultureux, détester la musique classique et l’opéra, ne jamais lire de livres, ne jamais rater aucun concours de l’Eurovision, regarder constamment la télé sur les six ou huit postes qu’il possède dans sa maison. De même, il n’a pas hésité à faire défiler Loana et Steevy à leur sortie du « Loft », donc à associer son nom et son image à ces éphémères et périlleuses créatures du petit écran, mais cela ne lui a nullement porté préjudice, bien au contraire, cette idée ayant même renforcé sa réputation d’homme intuitif et sulfureux, iconoclaste, très « de son temps », doué pour faire miroiter dans son travail l’esprit de l’époque, les grandes tendances sociétales.

Il a été capable de se rendre perpétuellement insaisissable, de ne pas se figer en un seul point du spectre de la notoriété ou de son approche de la mode, ni du côté du grand public ou de la culture populaire, ni du côté des élites ou des intellos du monde de la culture, ni du côté du showbiz ou du monde de l’entertainment planétaire, ni du côté de la mode importable ou expérimentale, ni du côté du luxe horriblement onéreux – mais en chacun de ces points simultanément, embrassant ces différentes facettes avec le même degré de spontanéité et de fraîcheur, d’invention, de pétulance, et de sincérité.

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Le pull marin, les tatouages, les gentils mauvais garçons virils exhibant leur musculature, le corset, les armatures de robe en forme de cages, les seins coniques de Madonna, les prothèses, les boîtes de conserve de ses parfums, la jupe pour hommes, son portrait par Pierre et Gilles ainsi que sa frimousse riante aux cheveux ras et platine, très sympathique, aux oreilles adorablement décollées, son phrasé délicat et cash, fluide, timide, acidulé – tout cela s’est imprimé dans l’imaginaire collectif et fait de Jean Paul Gaultier une icône à la fois respectée et sincèrement aimée, pas du tout élimée par les années ni galvaudée, alors que tout s’use si vite de nos jours ! Et que les icônes s’éclipsent à peine écloses !

Le transformation des corps, pour le tableau « Plastik Fantastik », satire de la chirurgie esthétique. © Paris Match

Il a été élevé à Arcueil dans un milieu relativement populaire, c’est sa grand-mère, infirmière et tireuse de cartes, magnétiseuse extravagante improvisée conseillère beauté et conjugale, qui l’a le plus influencé durant l’enfance et ainsi mis sur la voie qui est devenue la sienne : rendre les femmes plus belles et plus puissantes, les rapprocher d’elles-mêmes. Sa vocation lui est venue à l’âge de 9 ans en voyant à la télévision un reportage sur les Folies Bergère, le petit Jean Paul se met alors à dessiner des danseuses dans de fastueuses tenues de scène, croquis par lesquels, à l’école, il devient soudain populaire, lui le garçon qui se sentait si différent des autres, à l’écart, nul en foot – car sa maîtresse, pour le punir d’avoir commis ces dessins fâcheux et l’humilier, lui en a scotché un un jour sur le dos, de sorte que tous ses camarades, admiratifs, ont désiré qu’il leur en offrît un.

Cuisinier ? Comment dit-on déjà ? demande Jean Paul Gaultier. – Culinaire, lui répond-on. – Oui, voilà, culinaire ! J’allais dire cuniculaire, je mélangeais avec canicule.

Voilà de quand date son premier succès ! La seconde révélation décisive lui a été procurée par le film de Jacques Becker Falbalas, dont Jean Paul Gaultier n’a cessé d’affirmer qu’il lui avait donné envie de devenir couturier, comme le héros du film. Il est vrai que ce film est magnifique, et qu’il dépeint très bien les arcanes affairés d’une maison de couture, et ce avec une acuité, une cruauté qui n’édulcore en rien le caractère dans le fond assez morbide de cette répétition toujours accélérée qu’est la création inexorablement saisonnière des collections, spirale dont on sait qu’elle ne laisse que peu de répit et d’oxygène à ses prestigieux serviteurs. Les ravages de cette incessante cavalcade derrière le temps nous ont depuis été divulgués par les exemples de Saint Laurent, de Galliano ou de McQueen, d’ailleurs le héros se jette par la fenêtre de son bureau à la toute fin de Falbalas, dénouement déchirant qui ne l’empêche pas de citer ce film comme déclencheur de sa vocation.

Collier clouté et hautts résille pour un look SM et glamour. © Paris Match

Je déjeune avec Jean Paul Gaultier pour l’interviewer, le déjeuner se tient dans la cuisine de sa somptueuse maison de couture rue Saint-Martin, on s’y croirait dans Falbalas et c’est troublant, magique, un peu glaçant, à cause sans doute du corps lointain du couturier de Falbalas qu’on sent tomber dans ce vaste espace vide, cathédrale dévolue aujourd’hui à la seule haute couture, Jean Paul Gaultier ayant arrêté le prêt-à-porter en 2014.

C’est la première fois que nous nous rencontrons, je sais qu’il est gourmand, je l’interroge sur ce qu’il aime manger. Il me répond qu’il préfère les plats simples, que du fait de son style il devrait apprécier les contrastes, les mélanges, les audaces, mais pas du tout. « En général, du point de vue cuni. Non. Cu. Cuisinier ? Comment dit-on déjà ? demande Jean Paul Gaultier. – Culinaire, lui répond-on. – Oui, voilà, culinaire ! J’allais dire cuniculaire, je mélangeais avec canicule ! [Il rit.] Par moments je fais des télescopages, c’est comme ça que je trouve mes idées d’ailleurs, des erreurs de langage ou des erreurs de pensée font que ah ! une idée me vient ! Parfois je crois avoir vu quelque chose et je me rends compte que ce n’est pas ça, et en fin de compte c’est une très bonne idée », me dit Jean Paul Gaultier qui vogue alors comme un léger bateau à voile sur les flots dansants de ce sujet de conversation impromptu.

Robe en mètre ruban, en souvenir des premiers défilés.© Paris Match

« Une fois je passais dans la rue, et j’avais vu, c’était une publicité à l’époque pour de la laine, donc il y avait une femme avec un bonnet, avec une écharpe, et puis avec des gants… Et en passant très vite, comme c’était de la même couleur, je me suis dit, c’est le bonnet, avec l’écharpe, et au bout il y a les gants. Vous voyez ? Et je me suis dit : c’est bien, ça ! C’est une très bonne idée ! mais est-ce que c’est vraiment ça ? Alors je me retourne pour regarder l’affiche et pas du tout, c’est moi qui en marchant très vite avais analysé ça d’une seule pièce. Alors je l’ai fait dans une de mes collections, une seule pièce alliant le bonnet, l’écharpe et les gants. Moi qui perds toujours les choses c’est pratique, sauf que je n’aime pas trop porter le bonnet, l’écharpe et les gants assortis, c’est la seule chose vous voyez, je n’aime pas le total look, alors à la limite on peut le faire en trois couleurs mais enfin ce n’est plus le même effet, on perd ce qui était beau… [Il rit.] Ou alors, ou alors j’avais fait une collection qui était le morphing, je suis parti d’un vêtement qu’on enfilait comme un collant et qui faisait le corps complet, à la fois chaussure, jupe, veste, et il y avait même une cagoule… »

Ça m’a toujours choqué de devoir me demander, quoi faire pour homme, quoi faire pour femme.

Et voilà de quelle façon, en partant d’une question anodine sur ses goûts culinaires, on se retrouve à l’écouter parler d’un vêtement dadaïste, tout l’entretien ne sera qu’un réjouissant défilé de digressions, d’idées saisies au vol, d’intuitions, d’images frappantes, sous l’égide de son esprit joyeux et ondoyant.

Robe poupées très « cocotte », un clin d’oeil aux premières habituées des Folies Bergère.© Paris Match

Il y a une chose que Jean Paul Gaultier m’a dite et que j’ai adorée, je la retranscris ici, il m’a dit que les top models hommes étaient bien moins payés que les top models femmes, que c’était scandaleux et que le jour où il y aurait une stricte égalité salariale entre les top models des deux sexes on aurait fait un grand pas en avant, car cela voudrait dire que l’homme objet aurait autant de valeur que la femme objet. Voilà donc le Jean Paul Gaultier que nous aimons le plus, celui qui a œuvré, pendant des décennies, à l’émancipation de la femme, et contribué à travailler le corps de l’homme comme un objet de pure délectation, ou encore réfléchi sur le décloisonnement des genres. « Ça m’a toujours choqué de devoir me demander, quoi faire pour homme, quoi faire pour femme », me dit-il.

Jean Paul et son équipe. (De g. à d.) Tonie Marshall, co-metteur en scène, Raphaël Cioffi auteur du livret, Eric Supply (assis) assistant mise en scène, le producteur Thierry Suc et la chorégraphe Marion Motin. © Paris Match

On se souvient de sa fameuse jupe pour hommes, ou de ses vestes avec boutonnage masculin pour les femmes et boutonnage féminin pour les hommes, car n’oublions pas que le boutonnage masculin permettait à l’homme de se saisir de son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste avec la main droite, les femmes étant quant à elles interdites d’addition par les usages et donc par les vêtements, sauf chez Gaultier ! De ce point de vue on peut dire qu’il a été visionnaire, et qu’il a devancé, avec l’imagerie du parfum Le Mâle (1995), une tendance lourde de notre époque (à l’opposé exact des iconiques silhouettes masculines androgynes d’Hedi Slimane pour Dior Homme au début des années 2000) : le culte et l’érotisation du corps de l’homme tel qu’on l’observe dans la société actuelle, notamment à travers les stars du rap ou du football.

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