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Iris Apfel, 97 ans : « Je suis l’ado la plus âgée du monde ! »

Iris Apfel photographiée chez elle ; décor Grand Siècle, petite lampes, bibelots et fringues partout. | © DR

Mode

La businesswoman américaine est désormais mannequin pour des marques comme MAC, Estée Lauder, Macy’s, Tag Heuer… Ses conseils en style, en art de vivre, en philosophie de couple sont recueillis comme de l’or massif. Star d’un documentaire de Netflix, Iris Apfel a vu défiler le siècle, rencontré neuf présidents américains et travaillé pour eux. En exclusivité, cette icône de la mode nous a reçus à New York, pour une conversation pétillante d’humour et d’esprit. 

D’après un article Paris Match France, une interview d’Olivier O’Mahony

 

Elle habite depuis quarante ans dans un bel immeuble années 1930 de la prestigieuse Park Avenue à New York. On y est accueilli par George, l’un des portiers en uniforme et casquette, qui vous invite à vous installer dans l’ascenseur sur le tabouret en cuir capitonné. Au 19e étage, le palier est lambrissé de boiseries, comme dans un hôtel particulier parisien. La porte est entrouverte. Iris Apfel apparaît, minuscule et fragile derrière ses immenses lunettes. « Désolée pour le désordre », s’excuse-t-elle. L’entrée est encombrée de portants chargés de vêtements multicolores qu’elle ne sait plus où mettre. Elle me prend par la main et, sans me lâcher, me mène dans le salon, rempli d’objets hétéroclites : peluches, statues, cadres posés sur les murs lambrissés du même bois que celui qui décore le palier. Le sol est recouvert de parquet ancien importé de France, la commode de style, des bibelots en tout genre, comme dans une bonbonnière… Nous nous asseyons à une petite table sur laquelle repose un bouddha en céramique blanche. Passer deux heures avec cette joyeuse arbitre des élégances est un bonheur enrichissant qui vous redonne le moral.

J’ai fêté mon anniversaire pendant trois semaines.

Paris Match. Vous venez de célébrer vos 97 ans. Comment allez-vous ?

Iris Apfel. Je suis épuisée, car j’ai fêté mon anniversaire pendant trois semaines. [C’était le 29 août, NDLR.] Je n’ai pas arrêté de sortir au théâtre ou au restaurant. J’ai reçu tellement de fleurs que j’avais l’impression d’assister à l’enterrement d’un membre de la mafia ! C’était sympathique, mais ça fait du bien quand ça s’arrête.

Cela doit vous faire plaisir d’être célèbre et si demandée à votre âge, non ?

Je n’aime pas le mot célébrité et je suis devenue connue par accident. Je ne l’ai jamais voulu ni cherché.

Comment est-ce arrivé ?

C’était en 2005. J’avais 84 ans. Jusque-là, j’étais connue dans le milieu du design et de la mode, pas au-delà. Cette année-là, le conservateur de l’Institut du costume du Metropolitan Museum of Art m’a proposé de monter une petite exposition autour de mes accessoires de mode et de mes bijoux… Je remplaçais un autre projet qui était tombé à l’eau. Et c’est devenu un phénomène de société. C’est fou. Depuis le documentaire qui a été fait sur moi, “Iris”, en 2014, diffusé par Netflix, on me reconnaît tout le temps dans la rue. Je n’ai rien contre, les gens sont souvent gentils, mais je n’aime pas les selfies…

La jeune génération est accro aux réseaux sociaux et ça lui pourrit le cerveau. Et vous avez un million d’abonnés sur Instagram…

Oui, mais mon compte est géré par une société qui s’occupe de ces choses-là. C’est une de mes fans qui habite à Vienne, en Autriche, qui m’a ouvert ce compte. Cette jeune femme ne m’a rien demandé, je l’ai découverte quand on m’a parlé du compte. Elle est gentille, mais maintenant on fait faire ça par des pros… Il paraît que les photos sont bien. Je ne sais pas, je n’y vais jamais. Je suis contre les réseaux sociaux, je ne les utilise pas car je pense que c’est une régression pour l’humanité.

Iris Apfel photographiée chez elle ; décor Grand Siècle, petite lampes, bibelots et fringues partout. DR

En quoi ?

Parce que ça tue la créativité. On appuie sur un bouton et on imagine qu’on invente quelque chose. C’est grotesque. La jeune génération est accro et ça lui pourrit le cerveau.

Vous utilisez Internet ?

Je n’ai pas d’adresse e-mail. Question technologie, je vis à la fin du XVIIe siècle, et j’ai bien l’intention d’y rester.

D’où vous est venue la passion du vêtement ?

Je ne suis pas une rebelle qui chercherait à attirer l’attention. Je m’habille pour me faire plaisir, et pour plaire à Carl, mon mari, quand il était vivant. Si lui ou ma mère n’aimaient pas ce que je portais, alors j’allais me changer. Mais quand d’autres désapprouvent, je m’en fiche. Si on cherche à plaire à tout le monde, on aboutit à l’inverse.

Dans cet appartement, vous avez des milliers de vêtements… 

Tout ce que je sais, c’est qu’il y en a beaucoup trop. Il m’arrive de porter des habits que j’ai achetés il y a quarante ans. Mon corps n’a pas trop changé. J’ai rapetissé, mes épaules se sont rétrécies, mais ça va encore. Il y a cette petite robe noire en crêpe avec un col en satin, signée Norman Norell, que je portais le jour de mon premier “date” [rendez-vous romantique] avec Carl. Elle me va toujours très bien !

Que pensez-vous de la poupée Barbie à votre effigie ? 

Quand le fabricant m’a appelée l’an dernier pour me proposer d’“utiliser” mon visage et mes lunettes, j’ai cru à une blague ! Qui a besoin d’une poupée âgée de 96 ans ? Mais il était sérieux. Je lui ai répondu : “Je ne veux pas qu’elle soit vieille.” Alors on a décidé d’en faire une jeune, en deux versions : blanche et noire. La vieille existe mais en un seul exemplaire et qui m’appartient. C’est un cadeau que le fabricant m’a offert le jour du lancement chez Bergdorf Goodman [l’équivalent des Galeries Lafayette à New York, NDLR]. On en fera peut-être une édition limitée, qui coûtera beaucoup plus cher !

La vieillesse n’a pas de prix…

Oui, mais j’ai une autre idée : vendre grandeur nature les habits que je confectionne pour Barbie, ça pourrait intéresser les mères et les grands-mères des petites filles qui jouent avec la poupée…

Vous avez le sens des affaires… 

J’ai la créativité d’une artiste et l’esprit pratique d’une femme d’affaires. La tête dans les nuages et les pieds sur terre… Parfois, ça fait du mal au milieu !

Combien de temps mettez-vous pour vous habiller le matin ?

Quelques secondes. Je fais tout à l’intuition, sans me creuser la tête. Les vêtements, ce n’est pas ma vie, contrairement à ce que les gens croient. Je le prends très mal quand on me décrit comme un portemanteau. J’aime bien m’habiller, mais il faut que ce soit pratique, immédiat.

Si je dois porter des lunettes, autant qu’elles soient le plus grandes possible.

D’où vous viennent vos célèbres lunettes ?

Quand j’étais jeune, j’étais obsédée par les lunettes. Dès que je trouvais des modèles qui m’intéressaient dans des brocantes, je les achetais pour en faire la collection. J’ai toujours pensé que c’était un accessoire important. Au départ, je les portais sans verre, pour rire. Et puis, un jour, ma vue a baissé et j’ai dit : “OK, si je dois porter des lunettes, autant qu’elles soient le plus grandes possible.” Or, à l’époque, personne ne portait de tels formats. Ces lunettes sont devenues ma marque de fabrique. J’ai créé ma propre collection, en vente sur la chaîne téléachat Home Shopping Network, mais au départ je n’avais rien prémédité…

Elle a trois Barbie à son effigie. Une blonde, une noire et une pièce unique à cheveux blancs. C’est elle qui dessine leurs tenues. DR

Le style a toujours eu une part essentielle dans votre vie…

Oui, le style est dans votre ADN. Vous l’avez ou pas. Une rédactrice en chef de Vogue a déclaré : “Vous pouvez acheter la mode, mais le style, c’est vous.”

J’ai décidé très tôt d’être moi-même.

Quel est votre ADN ? Qui êtes-vous ? 

Je ne me décris jamais, ni moi ni mon style. C’est aux autres de le faire. Si je devais faire les choses consciemment, je serais quelqu’un d’autre. C’est pour ça que je déteste donner des interviews aux journalistes japonais, qui ont une culture très rigide et veulent tout savoir sur tout. J’ai décidé très tôt d’être moi-même. Quand on s’accepte, c’est plus facile de faire admettre sa différence. Je n’ai aucun secret. Je mange peu et de manière équilibrée, je bois du vin rouge en petite quantité et j’ai longtemps aimé la vodka. Je me couche tard car je suis un oiseau de nuit. J’ai fumé jusqu’à quatre paquets par jour, mais j’ai arrêté du jour au lendemain il y a une quarantaine d’années. Je peux être très disciplinée quand je décide quelque chose. Et je considère que la vie est grise. Autant l’enjoliver en portant des couleurs ou en mélangeant le luxe et la pacotille…

Que portez-vous aujourd’hui ? 

Une chemise de mon mari [blanche à motifs représentant des notes de musique, NDLR]. Je suis tombée dessus, j’étais en retard, alors voilà. Je l’ai achetée il y a des années. Carl aimait les vêtements et, comme il était mince, tout lui allait. Il était connu pour ses pantalons incroyables. Quand les gens lui demandaient où il les avait achetés, il répondait qu’ils provenaient de son canapé, car ils étaient coupés à partir de tissus d’ameublement que nous concevions…

Vous êtes restée soixante-huit ans avec lui. Quel est le secret de la longévité de votre mariage ?

Carl était très drôle. Nous riions beaucoup ensemble et ne nous engueulions presque jamais. Il ne se prenait pas au sérieux. Et il dédramatisait beaucoup. Il avait sa vie, et moi la mienne, ça nous permettait de faire plein de choses ensemble.

Comment l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai d’abord croisé brièvement dans une station balnéaire à Lake George, dans l’État de New York. Puis il m’a aperçue sur la Cinquième Avenue où j’étais avec un ancien soupirant. Le soir même, le téléphone sonnait sans interruption chez moi, j’ai décroché et quelques mois plus tard nous étions mariés.

Vous n’avez pas eu d’enfants. Un choix ? 

Je voulais avoir une carrière, ce dont beaucoup de gens étaient privés à mon époque. Je ne voulais pas être entravée par des enfants. Les gens me disaient de prendre une nounou. Mais ça ne me plaisait pas. Ma mère s’est remise à travailler quand j’avais 10 ou 11 ans et je me souviens de lui en avoir alors beaucoup voulu. Si vous ne voulez pas rester à la maison pour vous occuper de vos enfants, pourquoi en avoir ? Et j’aurais été très malheureuse si j’en avais eu parce que ça m’aurait empêchée de faire tout ce que je voulais. Mon mari était d’accord. Je faiblis aujourd’hui mais, autrefois, j’avais toujours énormément d’énergie à dépenser.

Pas de regrets ?

Parfois, je me dis que oui, mais je regarde autour de moi, chez mes amis, et je me dis “merci mon Dieu”. On ne sait jamais comment les enfants vont tourner. J’ai appris très tôt que je ne pourrais pas tout avoir. Il faut faire des choix dans la vie.

Vous avez d’abord été décoratrice d’intérieur puis, avec Carl, votre mari, avez fondé Old World Weavers, une entreprise de tissus qui marchait très bien. Votre clientèle était prestigieuse… 

Oui, nous avions Greta Garbo par exemple, un drôle d’oiseau. Elle venait emmitouflée dans un manteau, avec un grand chapeau sur la tête et des chemises Oxford d’homme, mais il ne fallait surtout pas la déranger. Si quelqu’un lui adressait la parole, elle s’en allait. Mon mari a fini par lui donner un bloc-notes et un stylo pour qu’elle y inscrive les références des tissus qu’elle aimait et que nous envoyions ensuite à son antiquaire. Nous avons beaucoup travaillé pour elle.

J’ai travaillé pour 9 présidents. j’étais la First Lady du tissu !

Vous avez aussi travaillé à la Maison-Blanche sous neuf présidents, de Truman à Clinton… 

Oui, ça m’a valu le surnom de “première dame du tissu”. Mais ce n’était pas de la décoration car, là-bas, il ne faut rien changer. Il s’agissait de recréer des anciens tissus au plus proche des originaux. Pat Nixon est la First Lady qui s’est le plus intéressée à mes travaux. J’ai travaillé avec Jackie Kennedy mais sur des projets privés, pas à la Maison-Blanche.

Avez-vous déjà rencontré Donald Trump, un New-Yorkais qui a grandi dans le Queens comme vous ?

Oui, à plusieurs reprises, mais seulement lors de cocktails ou soirées. C’est un ami de la personne à qui j’ai vendu mon entreprise de tissus. Il a toujours été gentil, poli et agréable avec moi, tout comme Melania d’ailleurs. Une belle femme, intelligente. Quand elle était enceinte de son fils Barron, un ami commun a organisé une “baby shower” pour elle. On ne savait pas si c’était un garçon ou une fille, alors elle a demandé du blanc pour les cadeaux. J’ai apporté un gros ours polaire en peluche, grandeur nature ou presque, très élégant, avec le nez en l’air. Quand mon ami m’a appris que la chambre de l’enfant était tapissée de jaune, un damassé en soie, j’ai fait faire un foulard de cette couleur pour l’ours que j’ai noué autour de son cou. Melania, que j’ai revue il y a peu, m’a dit qu’il y était toujours. Elle a adoré.

Avez-vous eu peur de vieillir ?

Non. Je suis contre le Botox. La chirurgie esthétique, c’est très bien si vous avez un nez disgracieux ou le visage défiguré par un accident. Mais pas pour rajeunir. Quand je vois le résultat chez d’autres, je me dis que j’ai bien fait de m’abstenir. Dans des soirées à Palm Beach, en Floride, où Carl et moi passions beaucoup de temps, il me disait : “Ma chérie, tu es la seule à avoir ton vrai visage.” À l’exception de mon rouge à lèvres, je ne porte pas de maquillage, je pense que ça vieillit. Je sais qu’un bon maquilleur peut faire des miracles, mais c’est trop de travail, je ne suis pas assez patiente. Et je fais tout moi-même, je n’ai pas d’agent et, pendant longtemps, je n’ai pas eu d’assistant non plus…

Pensez-vous à la mort ?

Surtout pas, je ne veux même pas prononcer le mot ! Curieuse et enthousiaste, je dois être l’ado la plus âgée du monde. Et depuis que mon mari est parti [en août 2015, à trois jours de ses 101 ans, NDLR], je travaille encore plus pour essayer d’oublier son absence. Le voisin du dessus dans mon immeuble m’a gentiment confié plein de projets. Rester active me maintient en vie. Pour moi, le travail, c’est la santé. Ma philosophie, c’est de vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Et il arrivera bien un moment où je finirai par avoir raison…

 

Iris Apfel, icône malgré moi. Rêveries d’une starlette gériatrique, éd. Michel Lafon.

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