Christian Louboutin se penche sur son passé

Christian Louboutin se penche sur son passé

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C'est en 1993 que la fameuse semelle rouge est née. | © Belga

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Le prodige du soulier à la semelle rouge nous ouvre à paris les portes du palais de son enfance, le musée des arts africains et océaniens. façade, hall d’honneur, mobilier… Il est le mécène d’une restauration ambitieuse qui le propulse au sommet du monde de l’art. Sans détour, il nous dit tout de son incroyable parcours aux mille aventures rocambolesques, de son XIIe  parisien natal jusqu’à l’Egypte.

D’après un article Paris Match France de Elisabeth Lazaroo

Il y avait la foire du Trône où, gamin, il entrait « gratos », avec les tickets que la mairie donnait aux gosses. Le zoo, duquel il entendait les éléphants barrir depuis sa chambre d’enfant. Et puis, il y avait ici le musée des Arts africains et océaniens, ancien palais des Colonies, érigé porte Dorée, à 200 mètres à vol d’oiseau de son lycée, le Paul-Valéry. De la fenêtre de sa classe, le petit Louboutin apercevait sa monumentale « tapisserie de pierre » et ses bas-reliefs Art déco. Un foisonnement de figures ethniques, de flore et de faune tropicales qui, dans les contrées de son voyage intérieur, l’emportaient sur d’infinis horizons, vers d’autres pays, plus exotiques.

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Nous sommes en 1974, Christian Louboutin a 11 ans. Il poursuit d’autres chimères que celle de la connaissance des tables de l’algèbre. En bon cancre, le gavroche de l’avenue Daumesnil s’ennuie sur les bancs des lycées, et aime plus que tout vagabonder dans les salles du palais, jusqu’à se perdre dans la contemplation des objets et des fresques des civilisations lointaines. Ne sont-elles pas une promesse de reconnaissance pour le petit Louboutin à la peau basanée, qui s’imagine être adopté, orphelin d’Egypte, fils de pharaon ? « Je rêvais à des pays que je ne connaissais pas. C’est un peu comme si j’étais dans un album de Tintin en trois dimensions. Je me laissais envahir par le mobilier, les totems, les aquariums. Les poissons me fascinaient. Je restais des heures à les admirer », se confie-t-il.

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Le 22 janvier. Grâce à la maison Louboutin et au Mobilier national, les meubles d’Eugène Printz (1889-1948) du salon ovale du maréchal Lyautey y ont retrouvé leur splendeur Art déco. © Emanuele Scorcelletti

Bravant les flocons de neige en ce froid mois de janvier, Christian Louboutin est venu à scooter. L’humeur légère, il me conduit dans les salons et l’immense salle du forum, comme il ferait visiter son chez-lui. Les murs peints l’émerveillent, les figures allégoriques des quatre continents se déploient majestueuses au créateur qu’il est devenu. Dans la lumière naturelle tamisée, provenant du plafond inspiré de l’architecture des pagodes asiatiques, il me fait remarquer le parquet en marqueterie aux teintes ébène et miel, qui recouvre pour les protéger les mosaïques anciennes. C’est donc dans ce musée des Arts africains et océaniens, sous les fresques dévoilant des impératrices parées de toges rouges, des chevaux marins portant la figure de l’Océanie ou un Apollon jouant de la lyre à sa muse, dont la noire beauté s’enlace dans les lianes luxuriantes de terres africaines, que s’épanouissait enfant Christian Louboutin. Bientôt futur dieu vivant de l’escarpin.

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7 janvier 1963 : naissance à Paris. Inattendu, il arrive comme le messie dans une famille aimante. Trois sœurs blondes aux yeux bleus, de douze, quatorze et seize ans ses aînées, parents bretons des Côtes-d’Armor vivant à Paris. L’enfant est chéri. Sa mère, Irène, solaire et libre, silhouette cardigan, pantalon corsaire sixties, cape et ballerines, considère son fils adoré comme un être hors norme. Son père, Roger, est ébéniste. Un homme doux et gentil. Il fabrique des meubles, apprend à Christian à ne jamais contrarier la veine du bois. Ce sera sa ligne de vie : être tout, sauf rigide. Son goût compulsif des beaux objets, qu’il rapportera plus tard de ses nombreux voyages, c’est à son père qu’il le doit. « Il m’expliquait les maquettes qu’il apportait de son atelier. Il est le seul à être venu dans ce musée avec moi.  À part mes sœurs, mais ça les “rasait”. Elles me déposaient et partaient fumer des clopes au bois de Vincennes avec leurs copains. » Christian, que l’on appelle « Bora Bora » à la maison, à cause de ses cheveux frisottés et de son teint épicé, grandit comme un petit homme dans un monde de femmes.

« J’avais l’impression d’être au théâtre ou au music-hall. Elles agissaient comme si je n’étais pas là, sans filtre. Je m’amusais beaucoup à entendre leurs conversations féminines. Ma petite sœur était assez flemmarde. J’étais un peu son “esclave” : “Eteins la télé… apporte-moi mon rouge à lèvres… fais-moi les rouleaux, tiens-moi la bassine…”. Il y avait six étages sans ascenseur jusqu’à notre appartement. Elle portait des sandales à plateforme de liège, et me demandait toujours de l’aider à monter les escaliers. Alors je mettais mes mains sur ses fesses, et hop, je la poussais marche par marche. C’est un truc que je continue à faire à mes copines. »

Ma mère était très mignonne, elle faisait la cuisine pour tout le monde

En 1975, c’est la révélation. Un panneau interdit l’accès du musée des Arts africains et océaniens aux talons aiguilles. Le soulier au talon haut, à la mode des années 1950, est dessiné de profil. Il est barré d’un trait rouge. Intrigué, il stoppe net sa marche à l’entrée. « Mon premier soulier, je l’ai vu ici. C’est là que j’ai découvert que tout partait du trait. Je l’ai vraiment compris à travers ce dessin », explique Christian Louboutin. Alors, à l’âge où on joue encore aux billes, le titi du XIIe arrondissement parisien croque des souliers sur les pupitres et les marges de ses cahiers d’écolier. « Je faisais plus ou moins le même dessin de profil. J’en faisais des centaines. À la maison, on m’appelait, Guy Degrenne ! C’est mon dessin fondateur. Mon escarpin est né là », s’étonne encore le chausseur.

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Dans le salon Lyautey, la table-luminaire d’Eugène Printz a retrouvé tout son éclat. © Emanuele Scorcelletti/Paris Match France.

1978. C’est le temps du Palace et des excentricités vestimentaires. Un monde merveilleusement baroque et euphorique s’ouvre à l’adolescent pressé de sortir de son quotidien. Il a 15 ans et passe ses nuits à danser jusqu’à l’aube avec les « beautiful people » et ses copines fantasques : Marie-Jeanne, rencontrée sur les bancs du CP, Pauline Lafont, Eva Ionesco, qui vit boulevard Soult, à deux pas du collège, et Farida Khelfa, belle comme Néfertiti, tout juste fuguée d’un mariage forcé de sa cité HLM de la banlieue de Lyon. Les enfants terribles n’ont pas de plan de carrière, sauf celui de la liberté. La bande à Cricri rentre au bercail quand pointe le jour. « Ma mère était très mignonne, elle faisait la cuisine pour tout le monde. On était contents. Farida est restée vivre à la maison jusqu’à sa majorité, elle est ma sœur de cœur. » De leurs folles nuits parisiennes naîtra une amitié indéfectible.

Après 64 demi-journées d’absence en un trimestre, Cricri est définitivement viré du lycée. Il a 16 ans. Qu’importe ! Le music-hall deviendra une bien meilleure école. Il se faufile à l’entracte des Folies Bergère avec un bon copain de classe. « On entendait ding ding, et les gens sortir ; on se mélangeait et, paf, on entrait. » Loubi, que ses intimes appellent ainsi, découvre les danseuses de cabaret. Les admire descendre et monter les escaliers parées de leurs paradisiaques plumes, les fantasme en oiseaux de paradis, juchées sur leurs souliers. Fasciné, il tape l’incruste. Se niche sous leurs grandes ailes de créatures de la nuit. Coud les sequins, apporte les cafés, transporte les mots doux des admirateurs. Et perce les mystères de l’équation du maintien sur talons : déplacer le centre de gravité, tendre la poitrine pour élancer la silhouette. Une formule qui le rendra célèbre. Mais la réalité bat le rappel. Le rêve n’affranchit pas de la nécessité de gagner sa vie. Il envoie ses croquis à la directrice de la couture de la maison Dior, Hélène de Mortemart. Elle flashe. Décroche au jeune styliste de 18 ans un stage chez Charles Jourdan à Romans, la capitale de la chaussure. Il y apprendra son métier, le cuir, la coupe, la façon. C’est dur, mais ça plaît au chausseur en herbe. Sauf que Paris lui manque. Christian propose ses dessins et crée en free lance des collections pour Chanel, Yves Saint Laurent, Maud Frizon… Et se fait la belle, après chaque saison, au bout du monde.

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Devenu un jeune homme de 24 ans, il saisit sa chance. Roger Vivier l’appelle pour l’aider à organiser sa rétrospective au musée des Arts décoratifs. Il apprend à ses côtés l’importance de la ligne juste et du savoir-faire d’exception. Sa merveilleuse collaboration avec le génie, qui chaussa Elizabeth II à son couronnement, l’éloigne pourtant de sa passion. Incapable de créer pour d’autres. Qu’à cela ne tienne ! Sous la semelle, l’humus l’appelle. Le temps de plusieurs saisons, il sera paysagiste, un hobby partagé avec son compagnon Louis Benech, dont c’est la profession. Mais c’est sans compter les copains de toujours du Palace, Henri Seydoux et Bruno Chambelland, qui le ramènent à ses souliers. Il pose ses plans d’architecte botanique, raccroche binette et serpette, et redonne un coup de talon. La providence lui jette les clés de sa première boutique à Paris, rue Jean-Jacques-Rousseau. Christian, Bruno et Henri s’associent. La destinée fera le reste.

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Devant les bas-reliefs, chefs-d’œuvre sculptés signés Alfred Janniot. Christian Louboutin a éclairé les magnifiques 1 130 mètres carrés de la façade. © Emanuele Scorcelletti

Caroline de Monaco débarque et devient l’une de ses plus fidèles ambassadrices

Il a 28 ans. Première collection en 1991 : quinze modèles. Dont des ballerines plates ornées des quatre lettres L.O.V.E, unies du pied droit au gauche en un seul mot. Carton plein ! Quelques mois à peine après l’ouverture de sa boutique, Caroline de Monaco débarque et devient l’une de ses plus fidèles ambassadrices. Les acheteurs américains affluent. Tout va vite. Et c’est le coup de génie. En 1993, Christian Louboutin, perplexe devant un prototype qui n’est pas fidèle à son esquisse, attrape le flacon de vernis à ongles de son assistante Sarah et peint du Pantone n° 18.1663TP, vif et laqué, la base de la semelle. La semelle rouge était née. Succès mondial ! Les femmes s’arrachent ses souliers de séduction, les hommes jubilent. Il met les têtes couronnées à ses pieds et entre au panthéon du nom commun du stiletto. Au sommet des charts, Jennifer Lopez chante ses louanges « Observe ces semelles rouges/Et l’arrière de mon jean/Regarde-moi partir/J’enfile mes Louboutin. »

« Que mon nom soit associé à une femme qui reprend sa liberté et qui repart avec ses souliers, ça me fait plaisir », dit-il fièrement. Depuis, les stars foulent le tapis rouge des Oscars perchées sur leurs « Pigalle », les célèbres escarpins inspirés d’une prostituée bien chaloupée qu’il a suivie quand il était minot à la foire du Trône. « Dans le fond, la plupart des choses auxquelles je m’intéresse sont attachées aux cycles de ma jeunesse et aux pays qui sont importants pour moi. » L’Egypte, bien sûr, son premier imaginaire !

Mon père savait que je n’étais pas son fils, mais je n’ai jamais senti la différence

Il y a six ans, sa sœur aînée insiste pour déjeuner avec lui. Il devait partir. Il reste. Elle l’interroge sur l’Égypte. Pourquoi l’aime-t-il tant ? « Parce que les gens, le cinéma, la musique, l’architecture… », lui répond-il. Elle reprend : « Mais tu pourrais aimer y aller pour d’autres raisons. » Il s’agace : « Je viens de t’en donner deux cents. » Elle insiste : « Tu pourrais rechercher ton père ». « Mon père ?! » Elle avoue : « Ton père… n’est pas ton père ». Il tombe des nues.

Ainsi Christian Louboutin apprend-il à 50 ans que son « vrai » père n’est pas le sien. Mais un copte… égyptien. Couvreur, il passait par le toit, disparaissait par la fenêtre. Sa sœur, 14 ans à l’époque, comprend. Elle ne dit rien. Il s’appelait Samir. Avait un grand sourire. Habibi !

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« J’avais ce fantasme qui m’amusait cinq minutes de penser que j’étais adopté, sans raisons d’y croire. Mes parents ont été très liés toute leur vie. J’étais content d’apprendre qu’à 40 ans ma mère avait revécu une grande histoire d’amour. Mon père savait que je n’étais pas son fils, mais je n’ai jamais senti la différence. Jamais. Je suis le fils Louboutin, de mon père, Roger Louboutin. Et si je dois quelque chose à quelqu’un, c’est bien à lui. Je n’ai jamais eu le désir de rechercher mon père biologique. »

Janvier 2019. Christian Louboutin a ouvert sa 160e boutique et vend chaque année 800 000 paires de souliers. Il y a quelques années, une profonde envie de fonder une famille et d’avoir des enfants lui fait quitter Louis, son compagnon. À bord de sa dahabiya, un voilier traditionnel égyptien à deux mâts, il partage avec la mère de ses enfants et leurs deux filles de 4 ans ses rêves, qu’il écoule au fil du Nil. À Louxor, les colosses de Memnon réapparaîtront bientôt restaurés, sous son engagement mécénique. Christian Louboutin, un homme heureux.

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