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Défilé Bernard Depoorter à Paris : « Lagerfeld n’est pas mort. Son ADN est là, immuable »

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Le jeune créateur de Wavre a présenté à Paris sa nouvelle collection couture en présence d’une série de personnalités. Son ambition : conquérir la Ville Lumière, ravir encore les Parisiennes – qui constituent déjà la majeure partie de sa clientèle – et intégrer un grand groupe de luxe. Sa production à la ligne claire a fait tout son effet sous les lambris dorés de la résidence de l’ambassadeur de Belgique.

Les élégantes s’éventent dans un bruissement charmant. Talons hauts, robes soyeuses, pochettes sous le bras, elles rejoignent leur siège numéroté. La résidence de l’ambassadeur de Belgique, François de Kerchove d’Exaerde, ancien ambassadeur auprès de l’Otan accueille le défilé couture de Bernard Depoorter. La dernière présentation officielle de sa production avait eu lieu en 2017 au même endroit, sous le patronage bienveillant de Line Renaud. Cette dernière a d’ailleurs « deux filleuls belges » , comme le rappelle d’entrée l’ambassadeur. « Le premier s’appelait Johnny Hallyday, le deuxième, Bernard Depoorter. » Jolie passerelle franco-belge aux accents ch’tis. Le créateur belge revendique par ailleurs cette « Frenchie Belgian touch », cette allure parisienne qui vient pimenter sa belgitude.

Dans le salon doré, deux jeunes femmes prennent place à nos côtés. Un visage familier. Beauté à la Brooke Shields dans ses années d’or. Nous lui demandons ce qu’elle fait. « Je suis chanteuse » , répond-elle discrètement. Nous reconnaissons alors Typh Barrow, l’artiste soul et jazz à la voix d’or. Tiffany Baworowski, qui entama le piano à l’âge de 5 ans, le solfège à 8 ans et l’écriture de chansons à 12 ans, commente discrètement, avec une amie, le défilé Depoorter qui vient de démarrer. S’enthousiasme notamment pour un bustier de cuir hyper structuré. Une musique électro eighties, acidulée donne le tempo. Les mannequins défilent devant les miroirs XVIIIe et les cheminées de marbre aux bûches entrecroisées. Les visages sont juvéniles, les origines diverses – « pakistanaise, africaine, philippine, chinoise…» , nous explique en amont le créateur. On apprend que le modèle “Tentation”, par exemple, une « robe smoking en crêpe de laine scintillante, à poches gibecières », est porté par Mrs Philippines World 2018, Charlaine Mae Ruby.

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« Le baroque c’est fini ! Je ne supporte plus les détails XVIIIe, les feuilles d’acanthe etc. Avant, je me raccrochais au passé par nostalgie, je faisais du rétro vintage. Aujourd’hui, j’ai envie de pur, de blanc, de noir. » Bernard Depoorter a opéré, dit-il, un véritable “reset”. « Retour à la page blanche, on efface et on recommence ». Clarté, simplicité, jeunesse. Ode à cette génération à qui, dit-il, « on laisse une planète dans un état lamentable », et qui l’épate par sa motivation. Hommage à cette jeunesse positiviste, combative, adepte d’une rébellion porteuse. Retour donc aux fondamentaux. S’y ajoutent deux influences majeures, en rupture avec les références historiques qui l’ont longtemps animé : les peintres Soulages et Modigliani.

Des yeux à la Modigliani

La nouvelle production Depoorter présente des lignes nettes, dans un esprit couture éminemment parisien. Les yeux sont maquillés comme ceux des actrices méditerranéennes des années 60, en plus puissant. Un regard « gréco-égyptien, inspiré des tableaux de Modigliani. » Les cheveux sont en mode wet look – longs, ondulés, gominés, ceints d’un simple diadème posé parfois au ras du front. Premier thème du défilé, la « vision ionique » d’Amedeo Modigliani. Avec cette phrase du maître reprise par le créateur belge : « D’un œil, observer le monde extérieur, de l’autre regarder au fond de soi-même. » Modigliani qui était aussi sculpteur, rappelle Bernard Depoorter. « Il était obligé d’aller piquer du matériel sur les chantiers. Alcoolique, tuberculeux, passionné, il a connu une descente en enfer. Il est mort à 37 ans. Le lendemain de sa mort, sa femme s’est défenestrée alors qu’elle était enceinte. C’était un artiste maudit. » Les lignes Depoorter sont claires, finement travaillées, il utilise un bleu pastel, celui du peintre, cultive une forme d’audace dans la simplicité. Voici ce que revendique le créateur qui rappelle volontiers que « les artistes sont des thérapeutes de l’âme, ils apaisent la vie que nous traversons.»

Bernard Depoorter rectifie une ceinture à taille haute sur un de ses modèles. L’hyper féminité reste un des traits forts de son travail. © Photo Gérard Uferas.

Dans la « vision ionique », on retient le modèle « Ethnique », fabuleux. Une robe en cuir glacé noir, ligne sixties, entièrement tissée main, rehaussée d’un masque sculpté d’inspiration africaine. « Six cents heures de broderie », commente le créateur. Les silhouettes sont féminines, fuselées, la taille prise dans une ceinture haute, escarpins en cuir noir. Jupes cigarettes, revers de smoking « à la Saint Laurent », l’un des maîtres de Depoorter, robes pailletées, dos nus au dessin géométrique. « On me compare parfois à Saint Laurent, pourtant je ne cherche pas à l’imiter. Et puis ce n’est pas lui qui a inventé le smoking, contrairement à ce qu’on affirme souvent. George Sand portait déjà une veste à queue de pie, Marlene Dietrich, Greta Garbo, Lauren Bacall de même. Et Romy Schneider portait un smoking dans le film La Banquière, qui se passe dans les années 20… »

L’outre-noir de Soulages

Le défilé est une ode au noir, décliné dans une gamme précieuse. Des éclats bleutés, incandescents, du moiré, du bleu profond, du bleu nuit, du lapis lazuli. Influence revendiquée de Pierre Soulages et de son “Outre-noir”. « J’aime l’autorité du noir. C’est une couleur qui ne transige pas », disait le peintre. « J’ai souhaité un ensemble cohérent, une collection composée comme une partition de musique avec des coups d’éclat comme des notes, bleu plus vif », indique Bernard Depoorter. « J’ai voulu marquer la modernité, le noir, le néant…  On a tenté de réinterpréter l’œuvre de Soulages avec du cuir qu’on a gravé, froissé, brûlé, sculpté, texturé pour atteindre des mats et brillants. On a créé des oppositions entre noir profond et lumineux, opaque et transparent, et contrastes entre bleu et noir. Noir c’est noir ? Non ! Le noir est une couleur. » Le cuir noble est sculpté, travaillé, suit la ligne du corps. Une obscurité riche en reflets, en récits. Sur une musique orientale dépouillée, les coupes des robes se font soudain plus droites, plus enfantines, évoquent les mangas dans une approche soudain asexuée, sans âge.

L’artiste chinoise Kaixuan Feng, coup de cœur de Bernard Depoorter, joue les modèles dans son dernier défilé. Elle vit aujourd’hui en France où elle multiplie les performances d’art contemporain, vidéo, photo… © Photo Gérard Uferas.

Les silhouettes continuent de s’enchaîner, gravures de mode ondoyant dans le salon doré. Elles portent des noms poétiques, souvent abstraits. Ce sont de petits films qui se racontent en quelques tours de piste. “Confidence”, “Souvenir”, “Expertise”, “Magnétisme”, “Espiègle”, “Illusion”, “Contemporain”, “Tentation”… Il y a des appellations plus concrètes aussi comme “Saint-Germain”, “Thé de Chine”, “Mon Homme” ou “Grand Palais”. On fait l’arrêt sur “Cobalt”, une robe du soir en velours de soie, à dos Watteau – ode au peintre du XVIIIe inspiré par la commedia dell’arte -, sculptée d’un masque bleu métallisé d’inspiration étrusque. Dans la série Outre-noir toujours, la tenue de mariée clôt le défilé sous les applaudissements. Un outre-noir qui est ici plutôt crème, ou plâtre en vérité. Smoking de cuir clair donc, rehaussé de rubans tissés main, avec masque d’inspiration étrusque et voile saupoudré de 6000 éclats de cristaux d’opales.

Kaixuan Feng, l’artiste qui peint avec ses cheveux

Les descriptions des tenues sont un poème en soi. “Dégingandé” est un “ensemble zazou de petit soir, gilet à col châle et satin duchesse, dos-nu et jeux de martingale sur pantalon cigarette, en lamé bleu nuit.” “Coup de maître” est une « jupe à dos portefeuille en velours de soie, avec impacts de cuir en bas-relief et corsage en organza de soie ». L’ensemble est porté par Kaixuan Feng. L’artiste chinoise formée à l’École supérieure des Beaux-Arts de Tianjin, en Chine, vit aujourd’hui en France où elle multiplie les performances d’art contemporain, vidéo, photo… Elle se met en scène, interroge la société, peint des tableaux étonnants avec sa longue chevelure de jais. Ou d’encre irisée, une autre forme d’outre-noir. Bernard Depoorter est tombé amoureux de Kaixuan, nous dit-il, mais aussi de l’architecture de sa ville, Tianjin. « Il y a là-bas une bibliothèque extraordinaire », explique le Wavrien qui aime aussi, dans le désordre, la villa Dirickz, construite par le Belge Marcel Leborgne dans les années 30 à Rhode Saint-Genèse, et les créations du Français Jean Nouvel, dont la « rose des sables », le musée entre terre et mer de Doha. En déco d’intérieur, il raffole notamment de Liaigre, « ses bois précieux, cet art du vivre du XXIe siècle, très masculin. Je veux être le Liaigre de la couture ! »

En mobilier il cité Jean-Michel Frank, « l’immense architecte designer qui a connu une fin tragique dans les années 40. Hermès réédite son mobilier très pur en marqueterie de paille ». Et Carl Hansen, Zaha Hadid, Carlos Scarpa, le maître des marches, « auteur de deux des plus beaux escaliers du monde, je songe à son escalier vénitien. Et ses sculptures de la chapelle de Naples, la Cappella Sansevero, m’ont fait fondre en larmes lors d’un voyage en Italie. Soulages aussi me fait pleurer. »

Kaixuan Feng, artiste chinoise formée à l’École supérieure des Beaux-Arts de Tianjin, peint des tableaux étonnants avec sa longue chevelure de jais. Bernard Depoorter est tombé amoureux de Kaixuan, mais aussi de l’architecture de sa ville, Tianjin. © Photo Gérard Uferas.

Parmi les maîtres de Depoorter en couture, il y a Pierre Cardin, Balenciaga que sa grand-mère portait. Et Karl Lagerfeld.  « Il n’est pas mort. Je ne ressens pas le manque tellement je le trouve présent. Dans trente ans, il sera toujours à la mode. Ses références, son ADN sont là, immuables. » Comme Lagerfeld, Bernard Depoorter a « une boulimie de nourriture spirituelles et intellectuelles, l’envie de lire tous les livres. » Une ambition : « Avoir une bibliothèque plus grande » que celle du grand Karl qu’il jalousait. « Battre son record en papier, c’est un de mes objectifs de vie ! »

Comme lui aussi, le Wavrien compte se lancer dans la photo. « Ça me fascine de voir figer la seconde dans le temps. J’aimerais montrer à travers le procédé du collodion, une technique du XIXe siècle. C’est de l’artisanat, un développement sur plaque de verre, qui montre le côté fragile de l’objet et ne laisse pas de place à erreur. Deux écoles offrent des formations, Bruxelles et Paris. » Ne pas y voir surtout une lubie de couturier en veine de diversification à tout prix. « On oublie souvent qu’un créateur de mode est un artiste comme un autre, il intègre dans son métier une multitude d’aspects visuels qu’il entend traduire cela sous différentes formes, via différents media. La photographie en fait partie. »

French touch

Bernard Depoorter se considère comme un « citoyen d’Europe et du monde ». Sa griffe se veut parisienne, on l’a dit. « En vérité, je me sens belgo-parisien. Ma clientèle est majoritairement parisienne, installée à Bruxelles. Le style belge, est en général plus oversize. Dans la bonne société belge, on cultive les tons corail, nude, jaune citron, des tons qui contrastent avec le temps gris. Les Français sont plus axés sur le noir, mais aussi le faux noir, le bleu nuit qui reviennent en force. Il y a ce sens de la nonchalance du luxe, non ostentatoire. Mon but est de réinterpréter les basiques de la garde-robe parisienne. »

Les créations Depoorter sont ornées pour certaines de masques sculptés. Les autres accessoires sont réduits au minimum, à l’exception aussi de serre-têtes portés souvent le long du front. © Photo Gérard Uferas.

Le Belge aimerait se placer dans ce qu’il nomme le “carrousel” des créateurs qui évoluent dans les enseignes de prestige. « J’ai déjà eu plusieurs rendez-vous notamment chez LVMH. Tous ont reçu mon book, il a circulé dans les grandes maisons. Aujourd’hui, c’est comme si je passais mon bac auprès des groupes de luxe… »Il fait appel à des collaboratrices dans les métiers d’art. Parmi celles-ci, Thérèse Nélis, qui fut médecin généraliste pendant quarante ans. Après avoir « recousu toutes sortes de plaies », elle s’est prise d’amour pour la réfection des fauteuil à l’ancienne, avant de travailler avec Bernard, à « coudre les cuirs les plus tendres et les sertir de mille brillants ». « Elle a repris les techniques de la tapisserie et des points de suture de la chirurgie pour réaliser les masques inspirés par Modigliani… ». Maryse Genet est professeur d’arts plastiques et créatrice de bijoux. Adepte de la création textile, elle conçoit des parures qui « font partie d’un tout. »

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Les matières travaillées sont nobles, respectueuses de l’environnement. Les cuirs Depoorter proviennent de la maison Bodin-Joyeux, qui fournit Ralph Lauren, Gucci, Hermès et Vuitton et a été rachetée par Chanel. « Les bêtes ne souffrent pas, elles sont abattues sous étourdissement. La souffrance animale m’insupporte. Je ne suis pas sûr d’ailleurs de poursuivre le travail du cuir. La situation de la planète, de la nature en général, me rendent malade Je suis très vigilant sur les emballages plastique, je force mes stagiaires à trier les poubelles, tous mes déchets sont recyclés. Je veille à ne pas gaspiller de tissu à la coupe. Mes tissus d’ailleurs viennent de France, d’Italie et d’Angleterre, j’évite la pollution des longs transports.”

Les mannequins et le créateur dans l’escalier de la résidence de l’ambassadeur de Belgique à Paris. A droite, le smoking de mariée en cuir plâtre. © Photo Gérard Uferas.

« Depuis le 11 septembre, le monde a changé »

Les clientes de Bernard Depoorter sont des femmes de pouvoir, dit-il. « Elles sont leur propre fortune, ont des comptes séparés, gèrent leur patrimoine. Ce sont des femmes fortes. Si elles ont envie d’avoir un amant, elles le prennent. » Son constat sur la liberté d’esprit des jeunes générations est partiellement optimiste. « Les jeunes filles de 16 ans en Europe sont encore plus libres qu’avant. Mais je crains qu’on ne retienne pas les leçons du passé. Que les extrémismes se développent encore. Depuis le 11 septembre, sur un plan notamment vestimentaire comme philosophique, moral, énergétique etc, le monde a changé. On s’est adapté à l’insécurité et on n’a jamais été aussi créatif qu’aujourd’hui. Il y a beaucoup d’expérimentations. Mais on sait que tout ce qui a été construit peut basculer. Il y a un danger de ce côté. Il y a encore trop d’hommes au pouvoir. Globalement, le monde irait mieux si la femme était à la manoeuvre. Les hommes sont carriéristes, pensent d’abord à l’argent, vont faire grimper leur degré de rage pour obtenir ce qu’ils veulent. Les femmes vont prendre le temps avant d’agir, elles le feront avec plus d’humanité. La bataille de l’égalité et de la complémentarité est encore loin d’être gagnée. »

Maquillage : Catherine Malmendier. Instagram : @catherinemalmendier_makeup
Coiffures : Premier Studio – Artisan Coiffeur – Rue de Tenbosch 74, 1050 Ixelles

Défilé organisé sous la houlette de Wallonie Bruxelles International.

Défilé Bernard Depoorter, Paris, le 20 juin 2019. © Photo Gérard Uferas.
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