Paris Match Belgique

Si les gens incompétents se surestiment, c’est à cause d’un effet scientifique

entreprise

Dans le milieu de l'entreprise, les personnes incompétentes obtiendraient plus facilement des promotions. | © Pixabay / Rawpixel

Psycho et sexo

Bien que l’effet Dunning-Kruger tende à faire sourire, il est plus préoccupant dans la sphère du travail, ou lorsqu’il touche des chirurgiens.

 

« L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit » déclarait Aristote. Vous avez certainement déjà entendu dans une discussion une personne s’exprimer sur un sujet qu’elle ne maîtrisait pas du tout avec assurance. Cette attitude n’aurait rien d’un acte isolé, et répondrait en fait à un biais cognitif, déformant la pensée.

L’effet Dunning-Kruger correspond à des personnes qui croient qu’elles sont plus intelligentes et capables qu’elles ne le sont réellement. Leur incompétence est telle qu’elles n’ont pas les capacités nécessaires pour prendre conscience de leur propre ignorance. Cette attitude n’a rien à voir avec de la vantardise, mais elle reflète simplement une mauvaise estimation de leurs propres capacités, souligne Penser-Changer.

L’origine : Un braqueur de banques avec du jus de citron sur le visage

Ce terme a été créé en 1999 par deux psychologues David Dunning et Justin Kruger. En regardant la télévision en 1995, ils découvrirent l’histoire incroyable de McArthur Wheeler. Ce braqueur de banques n’avait pas choisi de se couvrir le visage d’une cagoule ou d’un masque (comme la plupart des braqueurs), mais il avait plutôt opté pour du jus de citron. Ce dernier pensait que tout comme l’encre invisible, le jus de citron rendrait son visage invisible. Après avoir été reconnu sur les caméras de sécurité et arrêté, le braqueur a déclaré aux autorités avoir testé au préalable sa méthode. Il se serait pris en photo avec un polaroid, et son visage n’apparaissait pas ; même s’il devait simplement s’agir d’un problème lié au film, ou d’une mauvaise manipulation.

Les deux psychologues décident de mener une étude pour tester leurs différentes hypothèses :

  • la personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence
  • la personne incompétente ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent
  • la personne incompétente ne parvient pas à se rendre compte de son degré d’incompétence
  • à partir d’un certain niveau de savoir, la personne se remet en question et réalise qu’elle ne connaît pas tout sur le sujet.

Ils commencent à tester des étudiants de l’université Cornell en grammaire, en logique et en humour. Ils leur demandent par la suite de s’auto-évaluer et de se situer par rapport aux autres participants. Ils ont ainsi constaté que les personnes ayant de mauvais résultats se surestimaient. David Dunning expliquait pour Forbes que « les connaissances et l’intelligence nécessaires pour réussir dans une tâche sont souvent les mêmes qualités nécessaires pour reconnaître que l’on n’est pas bon pour cette tâche ». L’effet Dunning-Kruger est également lié, et amplifié, par un manque de recul ou de regard extérieur sur son propre comportement.

Les psychologues ont aussi découvert, qu’à l’inverse, les personnes ayant réussi l’épreuve sous-estimaient leurs capacités. Une des propositions de justification vient à dire que si le test a été facile pour eux, ils pensent qu’il l’a sûrement aussi été pour les autres, et que donc ils ne sont pas meilleurs. L’écrivain Charles Bukowski a résumé ce paradoxe en déclarant : « Le problème avec le monde, c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes tandis que les plus stupides sont pleins de confiance ».

Lire aussi > DRH : ressources inhumaines

Dans la vie quotidienne

Ce phénomène n’est pas quelque chose d’abstrait, et il est bien présent dans notre quotidien au travail, ou dans le monde qui nous entoure. Dean Burnett, un neuroscientifique, émettait l’idée en 2015 pour The Guardian que les hommes ou les femmes politiques « intelligents » n’étaient pas préférables dans cet univers, et qu’il était préférable pour une tête de parti de choisir quelqu’un qui serait toujours confiant, même s’il est en tort. Le New York Times justifiait aussi en 2017 l’ignorance de Trump concernant les sujets géopolitiques par les mécanismes de l’effet Dunning-Kruger (sans le nommer). Plusieurs sources confirment également que le président américain ne lit pas beaucoup (pas mêmes les rapports), estimant qu’il a déjà assez de savoir.

Ce phénomène se retrouve également dans le milieu du travail, et expliquerait pourquoi de « nombreux incompétents ont des postes à responsabilité » selon Penser et Agir. Les personnes incompétentes se surestiment tellement que grâce à cela, et à leur charisme, elles arrivent à duper les gens autour d’eux. Une étude de 2006 par la Harvard Business Review confirme d’ailleurs cette hypothèse, concluant que plus une personne a du charisme, plus elle devient intéressante. Ainsi, face à une personne qui a un excès de confiance, il nous est difficile d’évaluer sa compétence réelle. Cette personne aura également tendance à refuser des formations, se pensant plus compétente que le formateur. Ce genre de personne obtient également plus facilement des promotions dans une entreprise car ils ont tendance à s’attribuer les mérites d’un travail collectif, ne voyant pas les limites de leur contribution, explique Penser-Changer. Et au contraire, les personnes qui travaillent plus et qui se remettent en question progresseront moins sur l’échelle sociale et resteront à leur poste habituel.

Ce phénomène peut aussi avoir des conséquences bien plus graves s’il touche des « individus influents » comme des chirurgiens par exemple.

CIM Internet