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Spectre de l’asexualité : « Les gens ne comprennent pas du tout comment on peut vivre sans sexualité »

Rudy, asexuel et aromantique

Psycho et sexo

L’asexualité ou ACE n’est ni un choix, ni une pathologie. Cette orientation sexuelle concerne au moins 1% de la population mais dans une société hypersexualisée, elle est souvent stigmatisée. En particulier quand on est un homme.

L’asexualité, kezako?

William Sheller ou encore, Pauley Perette, la célèbre Abby de NCIS se sont déclarés asexuels.

Mais qu’est-ce donc? L’asexualité est une orientation sexuelle, pas un choix de vie comme l’est l’abstinence. Il n’existe pas un type d’asexuels mais plusieurs, en faut autant qu’il existe d’asexuels. Des es catégories existent : les demi-sexuels (ils ressentent de l’attirance sexuelle envers une autre personne qu’après avoir formé un lien émotionnel fort avec celle-ci), les grey-sexuels (ils ressentent rarement du désir), les akoisexuels (ils peuvent ressentir une attirance qui s’estompe quand elle devient réciproque) et les aceflux (dont l’orientation peut changer de jour en jour, mais le plus souvent autour du spectre asexuel). Il existe même des asexuels qui pratiquent la masturbation soit dans un but physique d’évacuation, soit parce qu’ils sont egosexuels (ils n’ont des rapports sexuels qu’avec eux-mêmes). 

Le rapport qu’ils entretiennent avec la sexualité peut varier également. Les asexuels sex-favorable peuvent vivre des expériences sexuelles positives sans pour autant ressentir d’attirance sexuelle tandis que les sex-repulsed, eux, restent à l’écart de toute expérience sexuelle.

Être asexuel ne veut pas dire obligatoirement qu’on ne désire pas fonder de famille, ni qu’on ne veut pas de relations romantiques. Ce sont les aromantiques qui « ne peuvent pas tomber amoureux »

Rencontre avec Rudy, asexuel-aromantique.

Nous avons rencontré Rudy Dogenik, responsable du groupe Asexuel Francophone belge. Il nous parle de son asexualité et de son aromantisme.

Qu’est-ce que le spectre de l’asexualité ?

C’est tout simplement l’absence de désir sexuel envers autrui. On parle de spectre, car il y a plusieurs catégories.

Quand vous êtes-vous découvert asexuel ?

Je crois que je l’ai toujours su, même quand j’avais des relations sexuelles d’abord avec une fille puis avec des hommes. Je me suis même mis en ménage avec un homme. En ce qui concerne le sexe, à l’époque, il fallait toujours que je sois drogué, que je prenne de la cocaïne ou de l’ecstasy  ou boire. Je ne savais pas faire l’acte sans l’aide de substances. Je me sentais tout à fait différent des autres : déjà, je trouvais que dans le monde hétéro, je n’avais pas ma place. Dans le monde homosexuel, je ne trouvais pas ma place. Alors, c’est à mes 44 ans que j’ai découvert un article sur l’asexualité et je me suis dit : « waouh, c’est moi ! ».

Est-ce que ça a été un soulagement pour vous ?

Oui, un gros soulagement contrairement à certains qui ont du mal à l’accepter.

Est-ce que vous êtes également aromantique ?

En y réfléchissant bien, je suis plutôt aromantique. Je n’ai jamais aimé et je n’ai pas eu non plus l’habitude que l’on me touche, que l’on me fasse des câlins. […] J’ai bien réfléchi par rapport aux gens desquels je pensais être tombé amoureux et je n’ai jamais eu ce côté « papillons dans le ventre ». En en lisant plus sur l’aromantisme, je me suis dit que je m’y trouvais plus

Mais vous savez, des étiquettes, il y en a beaucoup. Au point que nous, asexuels, qui venons de nous découvrir, on découvre tout un autre monde.

Avez-vous beaucoup d’échos de personnes asexuelles qui sont avec des personnes qui ont une sexualité ?

C’est très difficile pour ces couples-là. Je reçois beaucoup de témoignages sur le groupe de discussion, surtout de femmes qui ne savent plus quoi faire, qui sont perdues, car elles sont amoureuses, mais elles n’ont pas envie de faire l’amour. Alors, elles se forcent et voient l’acte un peu comme un viol conjugal.

Pensez-vous qu’il est plus difficile d’être un homme asexuel ?

Je crois que les hommes n’osent pas en parler, ils ont honte de ce que les gens perçoivent chez eux comme un manque de masculinité et de virilité. Ils sont très timides, très gênés. D’ailleurs, beaucoup de membres du groupe sont assez gênés et n’osent pas en parler, alors que maintenant quand on fait son coming-out homosexuel, c’est en général bien accepté. Mais asexuel, c’est encore tabou assez étonnamment. Moi, quand je me suis découvert asexuel et que j’ai fait mon coming-out à la télévision, tout le monde n’a pas compris, mais cela a été accepté.

Est-ce qu’il y a beaucoup de jeunes asexuels dans vos groupes de discussion ?

Oui. Alors, normalement, d’après une enquête, la proportion d’asexuels est de 1% dans la population, mais parmi les jeunes aux États-Unis, ça grimpe à 4%. Mais, ils sont plus informés que nous. À mon époque, quand j’ai fait mon coming-out asexuel, il était difficile de trouver des informations à ce sujet.

Est-ce que vous vous sentez jugé par notre société qui est hypersexualisée ?

En fait, les gens ne comprennent pas du tout comment on peut vivre sans sexe.

Avez-vous déjà ressenti de la culpabilité ?

Jamais personnellement. Mais beaucoup de gens en général sur les groupes de discussion, surtout des femmes. […] À une époque, l’asexualité a même été considérée comme une pathologie. Comme pour les homosexuels, des thérapies de conversion ont vu le jour.

Est-ce qu’il existe des sites de rencontre pour asexuels ?

Non, cela manque ! Mais commercialement, ce n’est pas intéressant, car c’est une très petite proportion de la population. Beaucoup d’asexuels s’en plaignent cependant !
Dans certains sites de rencontres, il est précisé « asexuel » mais les gens ne font pas attention, ils nous contactent et parlent assez directement d’actes sexuels. Ce n’est pas très gai.
Mais sur nos groupes de discussion, deux filles se sont rencontrées et elles sont tombées amoureuses. C’est un bonheur de voir ça, une petite fierté.

Que conseilleriez-vous à un jeune qui pense être asexuel, mais qui se cherche ?

Je lui dirais de se renseigner. Internet est plein d’informations sur la sexualité et peut-être qu’il pourrait rejoindre un groupe de discussion parce que là, il pourra en parler et trouver des groupes dans lesquels les gens s’entraident. Sur internet, il y a le site AVEN notamment ou AVA et là, on trouve tout ce qu’il faut savoir. À partir de là, il ou elle décidera s’il l’est ou pas.
Souvent les gens pensent avoir un problème et je l’ai moi-même cru jusqu’à ce que je tombe sur un article parlant de l’asexualité.

Pensez-vous que c’est une chance d’être asexuel à cette époque-ci par rapport à avant ?

Oui, moi, j’ai quand même 61 ans et à mon époque, il fallait courir pour trouver des informations sur le sujet. C’est bien simple, dans le dictionnaire, le mot n’existait pas ! (ndlr : il ne se trouve toujours pas dans tous les dictionnaires !) […] Cependant, même s’il y a beaucoup d’informations sur internet, le mouvement reste assez invisible.

Une orientation sexuelle taboue pour les hommes ? 

Dans une société hypersexualisée où le mythe de la performance est plus que présent, il peut être parfois difficile pour les hommes asexuels d’assumer cette orientation sexuelle. Patrick Colen, 57 ans, membre de l’association Asexual Belgium, qui travaille afin de rendre plus visible le spectre de l’asexualité, nous dit : « Je suis super content d’avoir trouvé mon orientation sexuelle cette année. Lors de mon coming-out, je n’ai eu presque exclusivement que des réactions positives […] En tant qu’homme asexuel, je suis unique dans notre communauté, je suis souvent le seul homme aux réunions et aux événements. Apparemment, il y a un tabou persistant à dire en tant qu’homme que vous n’êtes pas sont sexuellement actif. »

 

Pour aller plus loin

Subie ou volontaire, l’abstinence suscite dans nos sociétés hypersexualisées l’incompréhension et la gêne. Des hommes et des femmes, en couple ou célibataires, témoignent.

En compagnie d’Aline Laurent-Mayard, dont le podcast Free From Desire – Comment l’asexualité m’a libérée et le livre Le genre expliqué à celles et ceux qui sont perdu·es (coécrit avec Marie Zafimehy) aident à y voir plus clair, on évoque la représentation des personnages asexuels à l’écran, mais aussi les difficultés qu’ont les hommes cisgenres asexuels à s’affirmer comme tels.

Aline, 34 ans, n’a jamais été attirée par personne. Ni sexuellement, ni romantiquement. Et elle s’en porte très bien. Cette année, elle a décidé de faire un bébé toute seule par PMA. Dans ce podcast, elle raconte à quel point il a été difficile de réaliser et d’accepter son asexualité et son aromantisme dans une société qui ne parle que de “ça”. Avec des sociologues, des historiennes, des sexologues et des militants, elle déconstruit les idées reçues sur le couple, l’amour, la sexualité et le désir.

  • « Loveless » d’Alice Oseman (Livre), Hachette, 464 p.

Georgia n’a jamais été amoureuse, n’a jamais embrassé qui que ce soit. Elle n’a même jamais eu de crush. Mais en tant que romantique endurcie passionnée de fan-fictions, elle est persuadée qu’elle finira par trouver LA bonne personne.

 

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