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La non-binarité : « J’ai l’impression qu’en tant que personne éduquée garçon, on t’apprend à garder le bastion de la masculinité contre les homosexuels »

Manu nous parle de sa non-binarité dans "L'amour au pluriel"

Psycho et sexo

Cette semaine, dans notre série sur l’amour au sens large, nous avons rencontré Manu. Elle nous parle de sa non-binarité, de son parcours, mais aussi de ses spectacles en préparation : « En flânant dans les villes » et « Sans titre, ni b*te » . Rencontre.

Qu’est-ce que la non-binarité ?

Pour moi, c’est le fait de ne pas se reconnaitre dans une binarité de genre entre les hommes et les femmes. Certaines personnes non-binaires se sentent parfois plus hommes, parfois plus femmes et pour certaines cela peut évoluer. La non-binarité est ce qu’on appelle un terme parapluie, car il recouvre plein de choses.

Est-ce que tu te considères non-binaire ou bigenre?

Moi, c’est agenre donc aucun des deux. Le genre, c’est une construction sociale. La preuve, c’est qu’à travers l’histoire de nos sociétés ou d’autres sociétés, les genres sont vécus de manière vraiment très différente. Louis XIV il avait des talons, il était habillé en rose avec plein de fanfreluches et on le considérait comme hyper masculin, un modèle de masculinité. Si aujourd’hui quelqu’un s’habillait tout en rose et en talon, on penserait que c’est une drag-queen. Et c’est bien la preuve, un peu caricaturale, que c’est une construction sociale.

Quel est ton parcours ?

Je me considère comme non-binaire depuis janvier 2021, mais avant ça, pendant plusieurs années, je me suis posée des questions. Je pense honnêtement que depuis très longtemps, l’injonction à la masculinité ne m’a pas convenu. J’ai été un long moment chez les scouts et ça a été un endroit qui a été assez dur pour moi. Il n’y avait que des mecs et j’étais victime d’harcèlement et d’agressions sexuelles là-bas parce qu’il y avait ce truc que je n’arrivais pas à faire comme les autres mecs et que ça me désignait comme une cible.

Pendant très longtemps, je n’ai pas trouvé les mots. C’était aussi une époque où je ne voyais pas du tout de représentation transgenre dans les fictions. Il y avait très peu d’actrices trans d’ailleurs qui s’affichaient comme telles. Et je pense que si j’avais pu voir « Sex education » quand j’étais ado, je n’aurais pas eu le même parcours de vie et que tout ça serait arrivé beaucoup plus tôt. Mais pour moi, à l’époque, c’était impossible de ne pas se dire homme.

Penses-tu que c’est plus facile maintenant?

Je pense que c’est plus facile, mais je ne pense pas que ce soit facile. C’est plus facile déjà parce que c’est un sujet. J’ai beaucoup travaillé professionnellement avec des ados et j’ai l’impression que pour eux, la question de la sexualité ne pose plus vraiment problème, en tous cas dans les milieux de classe moyenne. On ne pose même plus la question : « est-ce que tu aimes les filles ou les mecs ? » C’est très décontracté. J’ai l’impression que la question du genre, c’est la nouvelle « grande question ».

Donc aujourd’hui les concepts avancent, c’est plus facile d’avoir accès aux informations et de se poser les bonnes questions. En plus, des représentations existent, au travers de séries comme « Steven Universe », « She-Ra » ou encore « Sex Education », des fictions très grand public où il y a des personnes non-binaires et trans. Dans des séries plus destinées aux adultes, il y a également « Pose » où il y a des femmes trans jouées par des femmes trans.

Tu te considères également comme une personne transgenre?

Oui, parce que pour moi, être trans, c’est ne pas se reconnaître dans le genre qu’on m’a assigné à la naissance. Donc moi, on m’a assigné le genre « homme » à la naissance et je ne me reconnais pas dans ce genre.

Est-ce que tu sentais un mal-être avant ?

Oui, un grand mal-être… Je viens d’une famille où les figures parentales sont assez défaillantes des deux côtés. Il y avait un mal-être parce que je ne comprenais pas ce qu’on me voulait. Déjà, j’ai toujours détesté jouer au foot, et j’avais ce sentiment qu’en tant que mec, on me demandait tout le temps de jouer au foot. Il y avait ce truc aussi de beaucoup jouer à se frapper et la violence physique. C’est vraiment quelque chose que je déteste. Très vite, j’ai senti que tout ce qui était câlin et tactile était considéré comme quelque chose de très dangereux alors que moi, j’aime beaucoup ça. Un tas de choses extrêmement simples, mais qui te mettent en permanence en vigilance.

En arrivant au conservatoire, je me suis rendue compte que contrairement à mes camarades, j’avais très peu de souvenirs de mon enfance. J’ai le sentiment que je devais contrôler en permanence ce que je disais, ce qui me plaisait parce que je devais rentrer dans un moule.

Depuis que je n’ai plus à vivre ça, c’est une véritable libération. Comme si j’avais été dans un corset toute ma vie et qu’enfin, le corset était lâché.

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Comment ta compagne a pris le fait que tu fasses ton coming-out non genré ?

Ma compagne est cisgenre. Au début ça n’a pas été facile, car de mon côté, je n’ai pas communiqué clairement avec elle. J’avais peur qu’elle me rejette. Du coup, il y a un moment où nos relations se sont crispées parce que pour elle, ça a été un peu brut et que je lui imposais beaucoup de choses d’un coup.
Elle se posait aussi des questions, car elle était attirée par les garçons et si je n’étais plus un garçon, allait-elle continuer à désirer être avec moi.
Quand elle s’est rendue compte que du jour au lendemain, je n’allais pas commencer à mettre que des robes et du maquillage tout le temps, ça l’a rassuré. Et puis maintenant, c’est une véritable alliée. Elle me soutient énormément. Parfois, on va s’acheter des robes à deux et on se maquille l’une l’autre.

Ça m’a vraiment montré, avec tous mais particulièrement avec elle, que la communication est la clé. Plus on communique, plus on est ouvert-e envers nos proches, au mieux ça se passe.

Très vite, j’ai senti qu’en tant que personne assignée homme, tout ce qui était câlin et tactile était considéré comme quelque chose de très dangereux alors que moi, j’aime beaucoup ça

Comment cela s’est passé avec ton entourage ?

Avec mes parents, ça a été compliqué. Avec ma maman, c’est en train de s’améliorer doucement. Je n’ai plus de contacts avec mon père, mais pour d’autres raisons. Ma grand-mère, elle s’en fout.
Je sens que de manière générale qu’avec les personnes de la génération au-dessus de 50-60 ans, c’est plus compliqué. Ils comprennent moins et il y a aussi souvent ce truc : « que tu sois un homme, une femme, fais ce que tu veux ». Ils ne comprennent pas qu’on ait besoin de se situer par rapport à cette question. Pour cette génération, la grande question, c’était la sexualité.  C’étaient aussi les années sida et donc il y avait d’autres interrogations.

Mes amis ont été d’un grand soutien. J’avais aussi de la chance d’être à ce moment-là dans un environnement de travail qui m’a vraiment soutenu. Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est qu’on m’a laissé le choix d’en parler ou pas aux élèves et aux collègues. Qu’il n’y ait pas d’injonction à faire de coming-out et qu’il y ait un dialogue, c’était réellement très chouette !

Est-ce que tu as déjà subi des discriminations ?

Oui, les pires trucs que j’ai vécus venaient d’inconnus dans le métro, par exemple, lorsque je portais du vernis. La, plupart du temps, il s’agissait de commentaires homophobes.
Ce sont souvent des mecs, j’ai l’impression qu’en tant que personne éduquée garçon, on t’apprend à garder le bastion de la masculinité contre les homosexuels, donc en rue si tu vois quelqu’un que tu identifies comme homosexuel, tu vas lui rentrer dedans.

À chaque fois que je sors de chez moi, je me pose la question « est-ce que je suis prête à prendre le risque de ? » parce que j’aimerais mettre plus fréquemment des robes ou des jupes et c’est toujours une sorte de négociation interne de type « ‘est-ce que j’ose ?« . Malheureusement, ça ne devrait pas être le cas.

Dans notre précédente interview, Tom nous a dit qu’il y avait plus d’agressions envers les MTF (Male-to-female) qu’envers les FTM (Female-to-male) d’ailleurs…

En fait, je pense que les mouvements féministes ont fait un super boulot depuis les années 80 pour conquérir le port du pantalon, du costume et j’en passe. Ces combats ont permis qu’aujourd’hui, une personne qui a des signes à la fois considérés comme masculins et féminins, par exemple du maquillage et un jogging, ça paraît plus normal. Alors que les hommes n’ont pas fait ce boulot de conquérir ces signes dits féminins et il n’y a pas eu une lutte féministe des hommes pour porter du vernis ou encore du maquillage.
Ce qui fait qu’aujourd’hui en tant que femme trans ou personne non-binaire assignée garçon, c’est compliqué.

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Est-ce qu’en faisant ton coming-out non-binaire, tu t’es sentie plus féministe ?

Pour moi, les féministes ce sont les femmes cisgenres ou transgenres. En tant que personne qui n’est pas femme et ne se reconnait pas comme telle, au mieux, je peux être une alliée, une aide ou encore une écoute. Je peux aussi faire un travail de déconstruction car ce n’est pas parce que du jour au lendement, je me dis non-binaire que je n’ai pas encore des réflexes qu’on m’a inculqués en tant que garçon.

Tu donnerais quel conseil à quelqu’un qui, comme toi avant de faire ton coming-out, sent ce malaise en iel?

La première chose à se dire serait : « tu n’es pas fou/follece que tu vis a sa place. C’est valide, c’est normal, c’est une autre normalité que la normalité qu’on nous a apprise. »
Je dirais qu’on parle du coming-out, mais en fait, c’est un coming-out perpétuel, à chaque fois que tu rencontres une nouvelle personne.
Le deuxième conseil que je donnerais, serait d’en parler à des personnes avec qui on se sent bien et en qui on a confiance, mais se dire que quoiqu’on s’imagine quand on fait notre coming-out, ce n’est pas ça qui va se passer.
Je dirais aussi d’aller sur des groupes Facebook pour en parler, c’est une grande chance parce que tu peux vite entrer en contact avec des gens qui vivent les mêmes choses que toi.
Et enfin, le plus important, va à ton rythme.

Est-ce que tu aimerais changer ton genre civil sur ta carte d’identité ?

Ce que j’attends surtout, c’est qu’il n’y ait plus la mention du sexe sur la carte d’identité. C’est, pour moi, la vraie solution, car le X expose possiblement à des violences et des discriminations parce qu’on pourrait être face à des personnes qui considèrent que c’est n’importe quoi ou que c’est dangereux.

La disparition du genre est une position à double tranchant pour moi, car le genre aujourd’hui, c’est quelque chose d’important parce qu’on vit dans une société où notamment les femmes et les personnes transgenres vivent des discriminations en raison de leur genre. C’est important comme outil pour nommer ces discriminations et pouvoir en parler.
Par exemple, je trouve que les quotas sont globalement une excellente chose pour assurer qu’il y ait une représentation des femmes et des minorités de genre à des positions de pouvoir, mais en même temps pour moi dans la société idéale le genre n’existe plus.

Est-ce que tu trouves que la Belgique est un pays globalement « agréable » pour les non-binaires?

Clairement, quand je vois la situation politique en Belgique, on est très bien loti par rapport à beaucoup d’autres pays. En plus, je trouve que Sarah Schlitz, la secrétaire d’État à l’Egalité des genres, fait vraiment un travail formidable.

Globalement, par rapport à d’autres pays, je sens qu’il y a une représentation politique et des soutiens politiques forts. Et on a quand même Petra de Sutter qui est Ministre fédérale et qui est une femme ouvertement trans qui ne s’occupe pas du tout aux matières liées au genre. C’est bien, car ce n’est pas de la tokenisation, on reconnait ses compétences.

Au quotidien, il reste du travail de conscientisation et de dialogue à faire. Il faut désamorcer beaucoup de peurs, d’images préconçues dans la tête des gens. C’est pour ça que de plus en plus, j’ai envie de mettre mon art au service de ça. Je crois que le théâtre est un lieu où on pose des questions, on plante des petites graines, on amène des représentations. Des personnes, pour qui ce n’est pas forcément une question, se pose alors la question.

Parle-nous de tes spectacles

Le premier que je suis en train de répéter cet été qui s’appelle « En flânant dans les villes ». Il s’agit d’un seul en scène accompagné au piano dans lequel je parle de ma vie jusqu’à mon coming-in. Ce sont des épisodes de ma vie ponctués par des chansons qui étaient importantes pour moi ou qui parlent très bien de ces thématiques. Pour la plupart, elles sont connues car je trouvais important que le spectacle s’adresse à des personnes qui ne sont pas forcément conscientisées à ces thèmes-là.
Souvent, je trouve que les pièces féministes amènent un entre-soi parce que ça s’adresse souvent à des gens déjà conscientisés. C’est plus intéressant d’amener le débat ailleurs et de porter le débat autrement.
Cela se déroulera le 11 octobre à la Salle Saint-Boniface dans le cadre du festival Tels quels.

L’autre spectacle « Sans titre ni b*te » se jouera du 28 mars au 9 avril au Théâtre de la vie. C’est une pièce qu’on a écrit à trois avec un ami et une amie.
C’est l’histoire de Charly qui est un homme qui ne se pose pas la question du genre et un jour, se réveille et a perdu son sexe. Il se pose des questions comme « qu »est-ce que ça fait de lui ? » « Est-ce que c’est encore un mec ou ce n’est plus un mec ? » . Il essaye d’en parler autour de lui mais personne ne l’entend vraiment jusqu’à ce qu’il tombe par hasard sur un cabaret queer. Il va y passer un bout de temps et apprendre qu’on peut vivre de plein de manières différentes son genre et sa sexualité. Il va y rencontrer des personnes transgenres, des personnes non-binaires et des cisgenres. Il fait un bout de chemin avec ce cabaret jusqu’à ce que 3 personnes incendient ce cabaret. De là, l’obligation pour lui de retourner dans sa vie d’avant et de se demander si il a encore envie d’être un homme, si il veut prendre de la testostérone ou pas, si il veut garder ses contacts d’avant.
C’est l’occasion de parler de la question du genre avec humour. Il y a aussi beaucoup de chorégraphies et des chansons qu’on a écrites. On voulait que ce soit très joyeux, très accueillant pour des personnes pas forcément sensibilisées à ces questions-là

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