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Programmation : Les femmes derrière le code

L’hiver dernier, seulement 7% des inscrits en facultés d’informatique en Fédération Wallonie Bruxelles étaient des femmes. | © Unsplash : Markus Spiske

Technologie

Le numérique est partout. Les lignes de code rythment notre quotidien, mais dans l’ombre, derrière ces outils informatiques, gît un problème majeur : celui de la mixité. Car dans un monde où les femmes composent 50% de la population, elles représentent à peine 30% de la force de travail dans le secteur des technologies.

 

Demandez-vous à quoi ressemble un codeur. Souvent, on lui attribue des lunettes, de celles qui donnent instantanément un petit air « geek » à une silhouette frêle de passer des heures devant un écran en se nourrissant uniquement de pizza froide. On imagine un teint blafard de ne jamais sortir à la lumière du jour et une addiction à la caféine. La plupart du temps, on se représente un homme, parce que la programmation, « ce n’est pas pour les filles ». Stéréotype de genre parmi tant d’autres, mais cliché dangereux qui s’installe dans les esprits dès l’enfance, la faute au marketing, aux médias, et même aux livres d’histoire. « Vous saviez que c’est une femme qui a créé le premier algorithme ? Elle s’appelait Ada Lovelace. Et c’est loin d’être la seule figure emblématique féminine du monde de l’informatique… Pourtant, on ne parle jamais d’elles à l’école par exemple », dénonce Loubna Azghoud, coordinatrice de Women in Tech Brussels.

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Et toutes ces idées reçues ne sont pas exemptes de conséquences. Elles influencent par exemple les choix d’orientation. « D’un côté, il y a des filles qui se disent que ce n’est pas leur place parce qu’on leur a toujours dit que les filles aimaient le français et les garçons les maths ou qui ne veulent pas ressembler à une geek. Il y en a qui ne connaissent pas la diversité des métiers de l’informatique et donc qui voient derrière ce mot une masse de connaissance incommensurable et qui, du coup, renoncent à se lancer. Il y a aussi des filles qui n’ont jamais vu de femmes mises en avant dans ces domaines-là et donc qui se disent que ce n’est pas pour elles… Et il y a plein de choses comme ça qui, misent les unes avec les autres, font que les métiers tech ne leur semblent pas attirants », explique Elisa Fantinel qui travaille sur le projet « Genre-et-TIC » pour Interface3 Namur.

Aujourd’hui, la durée moyenne de la carrière d’une femme dans le tech est de cinq ans seulement. © Unsplash

Le syndrome de l’imposteur

Résultat, à l’hiver dernier, seulement 7% des inscrits en facultés d’informatique en Fédération Wallonie Bruxelles étaient des femmes. Et dans les grandes entreprises que sont Apple, Facebook ou Twitter, elles ne constituent qu’environ 30% des effectifs. Et à peine 10% dans les branches techniques où il faut savoir coder et programmer… Pourtant, si on remonte le temps de trois ou quatre décennies, le tableau est bien différent. À l’époque, travailler dans l’informatique – comprenez derrière un écran, sans devoir fournir d’effort physique et en jouissant d’un confort certain – était plutôt considéré comme féminin. Les programmatrices étaient nombreuses. « Et puis les ordinateurs sont arrivés dans les maisons. La programmation et l’informatique en général sont devenues des secteurs à haut potentiel économique », rappelle Loubna Azghoud. Elisa Fantinel renchérit : « Le métier a été de plus en plus valorisé et la tendance masculine à se l’approprier est alors apparue. On est passé d’un métier de petites mains à un métier beaucoup plus technique et donc masculin. En plus, le marketing autour des premiers ordinateurs personnels et consoles de jeux était directement adressé aux hommes ».

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Un shift dans les représentations qui a affecté le sentiment de légitimité de certaines femmes dans la profession. Céline, développeuse informatique, travaille dans ce monde depuis six ans : « Avec le temps, j’ai trouvé ma place. Mais ça n’a pas toujours été facile. Aujourd’hui ça va super, mais je me souviens qu’au début, je ressentais une sorte de malaise constant sur lequel il est impossible de mettre des mots, comme si ce que je faisais était d’office moins bien que ce qu’un collègue garçon pouvait proposer ». Aujourd’hui, la durée moyenne de la carrière d’une femme dans le tech est de cinq ans seulement, parce que elles sont nombreuses à ne pas trouver leur place dans cette culture trop masculine, parce qu’il y a très peu de politique d’inclusion des femmes dans ces milieux là.

Dans les grandes entreprises que sont Apple, Facebook ou Twitter, les femmes ne constituent qu’environ 30% des effectifs. © Unsplash : Christin Hume

Une histoire de femme… Et d’homme !

Le nœud du problème n’est pas le désintérêt des femmes. Pour Elisa Fantinel, qui travaille sur la question du genre dans l’informatique, le problème n’est pas féminin, dans l’ombre il y a tout un autre réseau qui opère. Les professeurs qui ne vont peut-être pas encourager les filles à entreprendre telle ou telle carrière, les employeurs qui rédigent des offres d’emploi genrées masculin, les travailleurs qui vont complimenter les femmes sur leur tenue plutôt que sur leurs compétences, etc. Ce qui demande une vraie rééducation : « Mais désapprendre ces stéréotypes de genre et intégrer qu’on n’est pas enfermés dans des rôles, ça prend du temps. Les choses ne vont pas changer en trois jours de formation, en un an ou même en cinq ans », déclare Elisa.

Une révolution 4.0. inclusive

Il faudrait donc au moins deux ou trois générations pour ancrer la mixité dans les mœurs de la programmation. Pourtant, le temps presse, l’industrie du futur se dessine déjà et son manque cruel de femme est à craindre : « La 4ème révolution industrielle est une super opportunité, c’est l’occasion de changer le monde, elle pourrait vraiment être un vecteur de développement humain… Mais dans ces chamboulements, il faut qu’on fasse attention à ne pas oublier les 50% de l’humanité que sont les femmes », avertit Loubna. Parce que le risque existe qu’elles soient encore un peu plus précarisées qu’aujourd’hui.

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Actuellement, il existe déjà des algorithmes que l’on dit « sexistes » : « Quand des hommes programment entre eux, sans présence féminine, ils passent à côté d’une multitude de possibilités. Et c’est normal, parce qu’on a des sensibilités différentes, mais ça peut être dangereux. Alors il faut qu’on préserve ce vecteur d’inclusion incroyable – la programmation -, et qu’on saisissent l’opportunité de rééquilibrer la balance dès aujourd’hui », continue la coordinatrice de Women in Tech.

Car re-féminiser ce petit monde est aussi promesse de prospérité. La Commission Européen estime notamment que la parité dans le secteur rimerait avec une augmentation de 16 milliard du PIB. Or, toujours selon l’Europe, en 2025, 900 000 emplois dans les nouvelles technologies seront nécessaires à travers l’Union : « Et qui dit emplois, dit croissance, dit augmentation des richesses », se réjouit Loubna : « La mixité est une nécessité sociétale et économique ».

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