Paris Match Belgique

Incendies en Amazonie : Un moteur de recherche écolo bat des records

Des images de l'incendie prises le 27 août 2019. | © Joao Laet / AFP

Technologie

Le moteur de recherche allemand Ecosia, qui utilise ses revenus publicitaires pour planter des arbres, bénéficie d’un soudain intérêt alors que de multiples feux ravagent l’Amazonie. Interview de son responsable France, Ferdinand Richter.

Pour prendre la mesure de la vague d’intérêt dont fait l’objet Ecosia, un moteur de recherche écologique basé à Berlin, on peut utiliser… Google. Les résultats de l’outil Trends montrent que jamais le terme « Ecosia » n’avait fait l’objet d’autant de requêtes de la part des utilisateurs de Google en France que ces derniers jours, alors que des incendies dévastateurs ravagent l’Amazonie. D’ordinaire devancé par un autre concurrent de Google, le moteur français Qwant, Ecosia l’a régulièrement dépassé ces sept derniers jours, selon les données de Trends. Comme si certains internautes semblaient désormais prêts à changer leurs habitudes pourtant solidement ancrées.

« Entreprise à mission », Ecosia a pour particularité de consacrer une part très substantielle de ses revenus – environ 50% – à la plantation d’arbres. Le moteur de recherche revendique actuellement 1,1 million d’utilisateurs en France, pour 80 millions de requêtes par mois. Dans le monde, le nombre mensuel de requêtes s’élève à 300 millions, qui génèrent un chiffre d’affaire qui s’élève à 1,6 million d’euros. Ferdinand Richter, responsable France d’Ecosia, explique le fonctionnement de cette entreprise pas comme les autres.

Paris Match. Avez-vous constaté une hausse de la fréquentation de votre moteur de recherche depuis les incendies dans l’Amazonie?
Ferdinand Richter. Nous avons enregistré une croissance de plus de 1000% du nombre de nouveaux utilisateurs la semaine dernière. C’est quelque chose que nous n’avions pas anticipé. Nous nous sommes engagés à replanter deux millions d’arbres au Brésil, où nos partenaires n’agissent pas seulement pour la reforestation mais aussi pour prévenir la destruction de la forêt. Les forêts primaires détruites ont une valeur inestimable, car elles sont impossibles à recréer rapidement : il faut des siècles ou des millénaires pour que s’établissent ces écosystèmes.

Planter des arbres sans prendre garde à préserver la biodiversité peut avoir un impact négatif. Evitez-vous les effets pervers?
Nous commençons par nous préoccuper des sols. S’ils sont surexploités, traités avec des pesticides, ils ne soutiennent pas la biodiversité. Nous recourons donc à des techniques issues de l’agro-écologie et de la permaculture. Mais nous tenons également compte de l’humain : il s’agit d’éviter les conflits autour de la ressource naturelle.

Lire aussi > Salgado, son appel pour sauver l’Amazonie

Comment adapter les plantations?
En Indonésie, par exemple, nous plantons des forêts comestibles pour restaurer la biodiversité perdue avec la production d’huile de palme et soutenir l’économie locale en développant la cueillette. En Ouganda, en revanche, il s’agit de ramener la vie sauvage. Nous travaillons avec la primatologue Jane Goodall pour reconstituer l’habitat des chimpanzés. En Colombie, où la culture de la coca dévaste les écosystèmes, nous soutenons l’agro-foresterie, avec des plantations de café. A Madagascar, il s’agit de planter de la mangrove dans laquelle les poissons peuvent revenir, constituant une ressource pour les populations locales.

« Nous avons le modèle économique qui était celui des moteurs de recherche il y a 10 ou 15 ans »

D’où proviennent vos revenus?
Nous avons le modèle économique qui était celui des moteurs de recherche il y a 10 ou 15 ans : la publicité. Des résultats signalés comme des annonces apparaissent lorsque vous faites une recherche. Les clics sur ces publicités rapportent quelques dizaines de centimes. Avec un grand nombre d’utilisateurs, cela génère d’importants revenus. Mais contrairement à Google, qui a décidé de créer des profils de ses utilisateurs, nous ne collectons pas des données de ciblage pour tenter d’anticiper vos besoins.

Lire aussi > Ces moteurs de recherche qui offrent plus que Google

Vous revendiquez de parvenir à planter un arbre toutes les 45 recherches. Que signifie ce chiffre?
C’est une moyenne : certains arbres coûtent 50 centimes, d’autres bien plus. La mangrove pousse toute seule. Mais pour planter un arbre au Burkina Faso, où le sol est dur comme du béton, il faut travailler la terre. Cela augmente les coûts.

Vous venez de lancer Ecosia Travel, une fonctionnalité qui permet de réserver une chambre d’hôtel et de payer une commission contribuant à la plantation d’arbres. Encourager à voyager n’est-il pas contraire à la lutte contre le réchauffement climatique?
Nous avons une vision à long terme. Nous nous sommes demandé : quels sont les services que les gens attendent? Nous voulons d’abord les convaincre de passer sur Ecosia, en proposant les fonctionnalités dont ils ont besoin. A terme, nous pourrons leur proposer des alternatives : s’ils cherchent un vol Paris-Toulouse, par exemple, on pourra, avec une petite fenêtre, leur indiquer qu’un voyage en train serait plus écologique et leur permettrait d’arriver plus près du centre-ville.

Ecosia Blog

 

La compensation carbone est une démarche parfois très critiquée. Et la plantation d’arbres, qui nécessite d’allouer des terres, a ses limites pour combattre le réchauffement climatique. Comment y faire face?
Nous sommes bien loin d’avoir atteint ces limites. Les difficultés, pour nous, viennent de la nécessité de s’adapter en permanence à la nature. Il faut aussi surmonter des obstacles politiques, la corruption, le risque d’une croissance trop rapide qui perturbe les économies locales. Actuellement, notre préoccupation, ce sont les grands acteurs comme Google qui nous mettent des bâtons dans les roues en ne donnant pas la possibilité à leurs utilisateurs de choisir Ecosia comme alternative à leur propre moteur de recherche.

Les résultats de recherche d’Ecosia sont fournis par le moteur de recherche Bing, de Microsoft. Que savez-vous des émissions de gaz à effet de serre liées à ce moteur?
C’est une des limites. C’est pour cela que nous nous efforçons d’avoir un impact carbone négatif et pas seulement neutre. Nous avons par exemple construit nos propres centrales photovoltaïques.

Lire auss > Grâce à cette application, plantez des arbres tout en écoutant de la musique en streaming

Ecosia est actuellement une petite entreprise. Comment va-t-elle évoluer?
Nous comptons environ 40 personnes, mais nous allons sans doute bien grandir dans les mois à venir. Si nous constatons l’urgence d’agir, nous avons toujours choisi la patience dans la mise en place. Il a fallu sept ans avant que le moteur de recherche Ecosia ne commence à tourner. De 2009 à 2016, nous avons planté 5 millions d’arbres. Cette année, nous allons en planter 50 millions.

CIM Internet