Paris Match Belgique

Ces activistes qui dupent la reconnaissance faciale à coups de pinceau

Contre la reconnaissance facial en rue, le collectif britannique The Dazzle Club organise des marches silencieuse à Londres, le visage couvert de symboles géométriques.

Le collectif The Dazzle Club a trouvé la technique pour brouiller les pistes des algorithmes de reconnaissance faciale. | © EPA PHOTO EPA - NICOLAS ASFOURI.

Technologie

Le collectif britannique The Dazzle Club organise des marches silencieuse à Londres, le visage couvert de symboles géométriques. Ces citoyens questionnent la présence des caméras à reconnaissance faciale dans l’espace public. Vêtements, maquillage, ou accessoires, tout est bon pour contrer Big Brother.

Par Marie Kneip (stagiaire)

Le mot Dazzle vient d’une technique de camouflage utilisée pendant la première Guerre Mondiale. On peignait des motifs irréguliers et très colorés sur les navires afin de créer une illusion d’optique qui empêchait l’ennemi de les identifier précisément.

The Dazzle Club emploie la même technique, mais cette fois sur la terre ferme, et pour brouiller les pistes des algorithmes de reconnaissance faciale. Les motifs dessinés par les manifestants semblent enfantins : quelques triangles colorés qui divisent le visage. Mais pour les logiciels de surveillance, c’est un vrai casse-tête. Ces dessins modifient la symétrie du visage et empêchent le logiciel biométrique de profiler la personne. « Les caméras nous réduisent en un petit nombre de pixels. Elles s’attardent sur le nez, le front, le menton et les pommettes. Il faut donc aplatir notre visage, et assombrir les zones saillantes du visage », explique Georgina Rowlands, une des fondatrices du mouvement, au site VICE.

 

View this post on Instagram

 

A post shared by The Dazzle Club (@thedazzleclub) on

 Ekaterina Nenasheva, artiste et activiste russe, a lancé début février une campagne similaire au Dazzled Club, Sledui (suivre, en russe). Son mouvement possède même un chatbot, qui indique aux curieux les motifs à utiliser pour perturber les caméras.

Le 9 février, Ekaterina Nenasheva publiait une photo d’elle et d’une autre jeune femme à l’arrière d’une voiture de police, toutes deux le visage bariolé de lignes colorées. Si les deux jeunes femmes ont été relâchées quelques heures plus tard, il n’empêche que ce maquillage aura déclenché de vives réactions de la part des autorités russes.

Lire aussi > La pornographie par caméra-espion : le fléau qui scandalise les Sud-Coréennes

Une surveillance de plus en plus présente

Si l’on associe souvent Chine et reconnaissance faciale, la capitale britannique s’impose pourtant comme la deuxième ville la plus surveillée au monde. Nettement plus discrète, Londres comptabilise 420 000 caméras de surveillance, révèle le Financial Times. En août 2019, le journal économique dévoilait que la société Argent expérimentait la reconnaissance faciale dans le quartier de Kings Cross, à l’insu des passants. Face à cette révélation alarmante, l’ONG Big Brother Watch décidait de lister les lieux en Grande-Bretagne où la technologie était utilisée à l’insu des citoyens. C’est également après cette annonce que la première marche des membres de Dazzle Club a eu lieu, à Kings Cross même.

En plus des questions éthiques qui gravitent autour de cette pratique, les logiciels semblent moins fiables quand il s’agit de profiler des personnes non-blanches. Selon une étude du MIT (Massachussets Institute of Technology), les logiciels d’analyse avaient jusqu’à 34% d’inexactitude quand il s’agissait de profiler une femme noire, contre 0,8% d’erreur pour les hommes blancs.

Un ‘anti-visage’ pour déjouer les algorithmes

Sur le site CV Dazzle, fondé par l’artiste Adam Harvey, le camouflage urbain existe depuis 2013. On y trouve des idées de maquillage anti reconnaissance faciale, mais aussi des coiffures, toutes plus surprenantes les unes que les autres. L’idée est assez simple : comprendre les mécanismes sur lesquels se basent les logiciels biométriques pour mieux les tromper «  Étant donné que les algorithmes de reconnaissance faciale se basent sur la relation spatiale entre les différentes caractéristiques d’un visage, nous pouvons bloquer la détection en créant un ‘anti-visage’ », confiait-il au New York Times. En pratique, cet ‘anti-visage’ comportera par exemple une mèche de cheveux asymétrique d’un côté, et une rectangle coloré de l’autre. Si possible, on essayera également de masquer le nez et l’espace entre les yeux, point clé de la reconnaissance biométrique.

À travers son projet Incognito, la créatrice polonaise Ewa Nowak présente un bijou créé pour vous rendre indétectable. Il a réussi avec brio le test de l’algorithme Deep Face, devant lequel il est passé inaperçu. L’ornement est né du malaise que l’artiste elle-même ressentait face à la prolifération des algorithmes de reconnaissance faciale.

 

View this post on Instagram

 

A post shared by NOMA (@noma_design_studio) on

Lire aussi > Pourquoi la reconnaissance faciale est une technologie discriminante

Côté belge, deux informaticiens ont créé des ‘ patchs contradictoires ‘ dans le cadre d’une étude menée par la KU Leuven en 2019. Ces patchs sont une feuille que les chercheurs posent au niveau de leur taille. Sur la feuille, une simple photo de parapluies colorés. « En combinant la technique des patchs contradictoires avec des vêtements, nous pensons pouvoir créer un motif de t-shirt qui rendrait toute personne invisible aux yeux des caméras de surveillance », confient-ils au Business Insider.

Alors qu’elle soutenait l’interdiction de la reconnaissance faciale dans les lieux publics sur une période de cinq ans, l’Union européenne a fait marche arrière au mois de janvier 2020. Ce bannissement n’est plus encouragé par les instances européennes. En attendant les grandes lignes du plan européen sur l’intelligence artificielle supposé être présenté ce 19 février prochain…

CIM Internet