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Far West spatial : « Le ‘Make Space Great Again’ de Trump n’a rien arrangé », dit Yaël Nazé, astrophysicienne belge

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Le président américain donne un briefing presse après le lancement de la fusée Falcon 9 et de la capsule Crew Dragon de SpaceX au Kennedy Space Center de Cape Canaveral, en Floride, le 30 mai dernier. | © MANDEL NGAN / AFP/ Nasa.

Technologie

SpaceX a transporté avec succès deux astronautes de la Nasa vers l’ISS à bord de sa capsule Crew Dragon. Le lancement a eu lieu le 30 mai dernier, avec une fusée Falcon 9. C’est le premier vol habité des Etats-Unis à destination de la Station spatiale internationale via une entreprise privée. Derrière l’incroyable aventure, le milliardaire Elon Musk, qui vise Mars à terme. Il rêve notamment, dit-on, d’y être inhumé. Alors que Donald Trump se rengorge et que l’Amérique se profile en gendarme de l’espace, Yaël Nazé (*), astrophysicienne de l’Université de Liège, spécialiste des étoiles massives, décrypte pour Paris Match Belgique les enjeux de telles missions.

En déployant des moyens stratosphériques, les États-Unis ont mis plus de dix ans pour s’affranchir de la russe Soyouz. Fondé le 6 mai 2002 par l’entrepreneur Elon Musk, SpaceX (Space Exploration Technologies Corporation) est l’un des deux prestataires privés à qui la Nasa a confié un contrat de transport de fret vers la Station spatiale internationale (ISS).

Le businessman allumé qui a placé en orbite autour du Soleil, en février 2018, une Tesla Roadster rouge qui pourrait boucler sa course historique en percutant la Terre dans quelques dizaines de millions d’années, a relancé l’Amérique dans la course à l’espace. Elon Musk, l’entrepreneur de génie n’en finit pas d’innover. Parmi ses projets prioritaires : le vaisseau interplanétaire Starship.

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En parallèle le 13 juin, SpaceX lançait une nouvelle fusée Falcon 9 pour déployer 60 satellites supplémentaires du programme Starlink qui permet un service de connexion haut débit à Internet depuis l’espace, notamment dans les régions qui sont mal ou pas desservies par des infrastructures classiques. L’entreprise développe par ailleurs des projets d’exploration spatiale vers la Lune et Mars. Infatigable, Musk annonce par ailleurs le lancement de nouvelles batteries qui pourraient « bouleverser la sphère de l’automobile. »

En cette époque de crise sociale, humaine, environnementale et sanitaire, de remises en question de politique générale, la conquête spatiale peut apparaître plus que jamais comme un luxe. L’opulence du rêve, du fantasme éternel, dont l’utilité scientifique peine parfois à se dégager dans l’immédiat. Et à convaincre. Le boom privé de ces aventures aux montants astronomiques ouvre des débats tout aussi exorbitants. Dont celui, brûlant, de la privatisation du ciel.

« Cette mission de SpaceX ne présente aucun intérêt scientifique »

Yaël Nazé, astrophysicienne de l’Uliège, chercheuse au FNRS, spécialiste des étoiles massives et vulgarisatrice hors pair (*) nous livre son éclairage. La portée des dernières étapes de l’aventure SpaceX, en particulier ce relais privé apporté aux astronautes américains pour rejoindre l’ISS, est-elle, à ses yeux, réellement historique ? « Si je prends ma casquette de scientifique, cela me laisse sans réaction particulière. Cette mission n’a aucun intérêt scientifique. Mais il s’agit clairement d’un projet géopolitique. »

Les astronautes de la Nasa Bob Behnken, à droite, and Doug Hurley avant le grand départ SpaceX au Kennedy Space Center en Floride le 30 mai dernier. © NASA TV / AFP.
Ce volet géostratégique consacre a priori une forme de suprématie américaine sur le spatial « privé ou privatisé », une réalité incontournable ? « Les Américains ont en tout cas la possibilité d’envoyer des hommes dans l’espace sans être dépendants des Russes. Bien sûr, c’est beaucoup plus coûteux que d’acheter un simple siège sur un vol russe. SpaceX c’est 3 milliards de dollars de subventions pour six vols. Après, le coût du siège sera moins élevé mais il y avait des coûts de développement qui ont donc été payés par le public. Un siège sur Soyouz, c’est 100 millions environ. Le vol SpaceX est assuré par un privé dont le but final n’est cependant pas de convoyer les astronautes de la Nasa, mais bien des touristes fortunés. Rappelons qu’il y en d’autres qu’Elon Musk qui entreprennent dans ce sens : Virgin Galactic effectue des vols, ils ambitionnent aussi d’en faire un commerce. À noter toutefois : ce que propose Virgin Galactic est un saut de puce à la Shepard (Alan Shepard en 1961) qui dépasse juste la limite de l’espace et revient immédiatement sur Terre. Contrairement à SpaceX et consorts qui proposent un vrai voyage dans l’espace, en effectuant le tour de la Terre plusieurs fois – Boeing, second prestataire pour la NASA, qui, avec Boeing Starliner devrait faire un lancement l’an prochain, ou le boss d’Amazon, Bezos, qui compte aussi envoyer des gens avec son entreprise Blue Origins…  »

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Dans le registre de la villégiature spatiale, la Nasa annonçait il y a un an que la Station spatiale internationale s’ouvrirait aux touristes pour 35 000 dollars la nuit. Le prix du billet était annoncé à hauteur de 58 millions de dollars pour un séjour maximal de 30 jours. L’agence américaine doit autoriser « jusqu’à deux missions courtes d’astronautes privés par an ». Ce avec deux sociétés qui développent des moyens de transport pour la Nasa : SpaceX et sa capsule Crew Dragon et Boeing avec Starliner.

« Le tourisme spatial ? Du moment qu’on paie, il n’y a pas de limite !»

Les Russes avec Soyouz avaient déjà ouvert la porte du tourisme spatial. Y a-t-il quelques critère de priorité dans le choix des passagers autres que la douloureuse approche du billet vert ? « Du moment qu’on paie, il n’y a guère de limite ! Rappelez-vous, le fondateur du Cirque du Soleil par exemple, Guy Laliberté, a volé ! » Le 30 septembre 2009, l’ancien cracheur de feu québécois devenu milliardaire, décolle depuis le cosmodrome de Baïkonour à bord d’un vaisseau Soyouz. Il est encadré par un cosmonaute russe et un astronaute américain. La capsule rejoint la station spatiale internationale (ISS) le 2 octobre 2009, pour un séjour de douze jours. Le montant du périple pour ce passager particulier est de 35 millions de dollars.

Autres touristes de l’espace : l’homme d’affaires américain Dennis Tito, en 2001 ; Mark Shuttleworth, entrepreneur anglo-sud-africain, en 2002, Gregory Olsen, entrepreneur, ingénieur et scientifique américain, en 2005. Et Anousheh Ansari, en 2006 : l’Américano-Iranienne évoluera à bord de la mission Soyouz TMA-9. Les autorités russes et américaines feront pression pour la décourager d’afficher le drapeau iranien sur sa tenue. Tous on déboursé à peu près 20 millions de dollars pour l’expérience. Il y aura, en 2007 et en 2009 Charles Simonyi, un ancien employé de Microsoft, premier touriste à avoir effectué un double périple spatial pour 25 millions et 22 millions de dollars. En 2008, Richard Garriott, fils de l’ancien astronaute Owen Garriott fera le voyage pour 30 millions de dollars. Un an plus tard, ce sera a tour de Guy Laliberté dont l’expédition s’élèvera à 35 millions de dollars. Une chanteuse d’opéra britannique, Sarah Brightman, devait partir avec la mission Soyouz TMA-18M en 2015 et devenir la huitième touriste de l’espace mais quelques mois avant le départ et après plus de deux ans d’entraînement consistant, elle annule son voyage pour raisons privées. En septembre 2018, SpaceX annonce que le premier touriste spatial à tourner autour de la Lune dès 2023 sera le milliardaire et collectionneur d’art japonais Yusaku Maezawa.

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« Clairement, il y a peu de candidats vu le tarif et les contraintes liées bien sûr », commente Yaël Nazé. « Les Russes sont très stricts sur l’entraînement à suivre avant le vol. Le tourisme spatial qu’on veut développer entraîne forcément un entraînement minimal en amont. Mais la différence c’est que ces vols ne sont plus réservés exclusivement aux astronautes d’agences spatiales. Les limites de ce tourisme restent les suivantes : ils ne font pas de science. » Le font-ils pour la gloire, le plaisir, la sensation, la com aussi ? « Ce n’est pas complètement de la pub. Ce sont plutôt des amateurs de tourisme extrême en quête de lieux un peu exclusifs. Ils ont des moyens considérables et peuvent se permettre ce type de périple comme d’aller sur l’Everest, en mieux… »

Périls du périple spatial

Les risques que les touristes de l’espace encourent, commencent bien sûr au décollage de la fusée, « cet espèce de gros pétard avec des liquides très inflammables », comme la décrit Yaël Nazé. « En cas de pépin, on a vu avec Challenger ce que ça donnait. » Quant aux aléas de l’espace au sens large, ils sont évidemment multiples. « Il y a le risques d’être percuté par exemple par une micrométéorite ou un débris spatial. La station fait régulièrement des manœuvres d’évitement pour contourner les gros morceaux de débris. Les infos sont alors données depuis le sol et émanent aussi de la station. L’alerte est automatique mais la manoeuvre ne l’est pas : à un moment donné il y a une décision humaine. Récemment il y a eu un problème de sabotage de Soyouz. Il y avait une fuite que l’équipe a remarquée une fois dans l’espace… »

Des photographes immortalisent le lancement de la fusée Falcon 9 de SpaceX qui emporte la capsule Crew Dragon vers la Station spatiale internationale. Le départ est donné le 30 mai 2020 au Kennedy Space Center. © Gregg Newton / AFP – Belga.

Et puis reste le périlleux périple du retour. « Lorsque vous revenez vers la Terre, vous n’avez plus beaucoup de carburant, le danger sur ce front est donc moindre, mais vous allez frotter l’atmosphère, ça chauffe très fort. Les navettes ont un bouclier thermique mais si quoi que ce soit fragilise ce bouclier, vous perdez vos astronautes, comme ce fut le cas avec la navette Columbia. » L’accident de la navette spatiale américaine eut lieu le 1er février 2003, au cours de sa 28e mission. À la fin du vol, durant la phase de rentrée atmosphérique, l’orbiteur s’est désintégré et la navette s’est détruite au-dessus du Texas et de la Louisiane, causant la mort des sept membres de l’équipage.

Objectif Mars

L’aventure SpaceX d’Elon Musk, son flamboyant fondateur, devance les initiatives étatiques et remet en lumière le grand fantasme. Celui de la conquête de l’intouchable. De l’immensité. L’infini produit des challenges à la pelle pour l’humain. Après avoir révolutionné le transport avec les véhicules électriques de Tesla et son « train à vitesse sidérale », Elon Musk lance sa fameuse Tesla Roadster couleur sang qui voguera pour un bon bout d’éternité vers la planète rouge. Le but ultime du mégalo-visionnaire : l’expédition vers Mars.

La com autour de SpaceX aura eu le mérite, c’est vrai, de ramener le spatial au devant de la scène, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. – Yaël Nazé

Ses initiatives commerciales comme SpaceX sont-elles aux yeux de la chercheuse belge un « incentive », un stimulant potentiel pour valoriser la recherche spatiale au sens large et son attrait potentiel pour les jeunes générations ? « La com autour de SpaceX aura eu le mérite, c’est vrai, de ramener le spatial au devant de la scène, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Cela peut faire rêver certains. De manière large, ça peut donner envie aux jeunes de devenir technicien ou ingénieur. Pour la science, c’est moyen puisqu’elle n’est pas présente derrière cette initiative. »

« SpaceX renforce l’idée que les Américains seraient les seuls dans l’espace alors qu’il y a pléthore de missions spatiales. Certes les Russes ont perdu un peu de leur superbe mais les Chinois et Japonais sont bien présents aussi », souligne Yaël Nazé, astrophysicienne et chercheuse. © Jean Louis Wertz / ULiège.

Faudrait-il par ailleurs que les Européens en prennent de la graine pour mieux “vendre” les travaux de l’Agence spatiale européenne (ESA) ? La Nasa a par exemple développé de longue date des partenariats avec Hollywood, elle communique beaucoup sur les réseaux sociaux, propose des produits dérivés et un merchandising de plus en plus développé… « SpaceX est de fait très marqué américain. Cela renforce l’idée que les Américains seraient les seuls dans l’espace alors qu’il y a pléthore de missions spatiales. Certes les Russes ont perdu un peu de leur superbe mais les Chinois et Japonais sont bien présents aussi. Bref, cette mission peut être source d’inspiration mais pas toujours dans le bon sens. Pour les enfants européens, la Nasa peut, de fait, faire rêver mais il faut se souvenir aussi que l’ESA fait des choses extraordinaires. »

Public et privé, étroitement combinés depuis des lustres

On l’aura compris, Yaël Nazé tient à tempérer l’impact présenté parfois comme « historique » de SpaceX. Ou du moins à nuancer cette évaluation. « Il est évident qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait une découverte scientifique ou un événement scientifique particulier pour faire l’histoire. Un événement peut être historique dans le sens géopolitique. Alors, c’est vrai, SpaceX est “historique” dans le sens où la mission traduit le retour des Américains à l’accès d’un espace habité. Le deuxième aspect qui peut être considéré comme “historique” est le fait que ce soit un privé qui ait organisé l’aventure. Les fonds viennent du public – ils ont servi a engager des gens (quoique des employés de la Nasa ont aussi été « prêtés »), et la technologie qui s’ensuit restera cependant propriété exclusive du privé. Le secteur public dans l’aéronautique spatiale a toujours été largement épaulé par du privé… »

Droit spatial et militarisation : «L’espace actuel tient un peu du Far West »

La question géopolitique nous amène à celle du droit spatial entre autres. L’astrophysicienne liégeoise évoque quelques règles de base. « Les questions du droit spatial et de la militarisation ne sont pas complètement distinctes – les traités comportent des passages portant sur l’usage des armes. Au niveau du droit spatial, on fonctionne sur la base de traité internationaux qui ont été signés à la fin des années 60 et au début des années 70, dont le traité de l’espace en 1967 qui appelle à l’utilisation pacifique de l’espace. On y trouve quelques recommandations. Les pays doivent enregistrer leurs satellites. Ils sont responsables aussi de leurs satellites bien sûr, notamment lorsqu’ils retombent sur terre. »

Ces recommandations embrassent des notions d’humanité et d’aide internationale ouverte. Des termes flous mais en principe inclusifs. « Les astronautes sont considérés comme des émissaires de l’humanité et on doit leur porter assistance, quelle que soit leur nationalité. »

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Le tourisme spatial ne figure pas dans ces textes, ce qui engendre une anarchie aux accents vaguement divertissants mais qui pourrait, à terme, se révéler oppressante quand on sait qu’elle n’est finalement que le résultat de non-accords, ou d’une incapacité à s’entendre… « Le cas du tourisme spatial n’avait pas été prévu. Depuis les années 70, on n’a plus réussi à mettre tout le monde d’accord sur les questions des débris des satellites, sur celles de la militarisation, sans parler de ce tourisme en développement… Du coup, actuellement, il y a un manque flagrant de régulation. C’est le Far West complet! Un exemple : un enregistrement pour une mission avait été refusé à une firme – Swarm Technologies – mais celle-ci a quand même lancé ses satellites, avec une amende certes, mais elle l’a fait. »

« Il faut une régulation »

Les initiatives nationales sur l’exploitation de l’espace se multiplient. « Le Grand-Duché de Luxembourg se positionne très vite sur cette question. La Belgique se bat pour que les choses se fassent correctement. Il faudrait en effet imposer des contraintes pour les vols futurs. En gros ce manque de régulation fout un bordel incroyable. Il y a 2000 satellites actifs, et 20000 gros débris. Ces satellites ont des durées limitées, ils vont tous arriver en fin de vie. Ils peuvent provoquer des collisions et engendrent des débris. Sans régulation sur les débris, il se peut que l’espace devienne si encombré que placer des satellites devienne problématique. Récemment, SpaceX approchait d’un satellite de l’ESA qui le leur a signalé mais l’équipe SpaceX a fait la sourde oreille, prétendant plus tard qu’ils n’avaient pas reçu l’info à temps en raison d’un bug e-mail. L’ESA n’a eu d’autre choix que de changer son satellite de place… Le problème aujourd’hui c’est l’accroissement du trafic. Cela va nécessairement produire des débris et chaque débris est un danger potentiel pour les satellites futurs. Il est impossible d’ajuster en permanence les orbites des satellites pour éviter ces débris en surnombre. Par ailleurs, les pays refusent que d’autres touchent à leurs satellites : imaginez un « camion-poubelle spatial » russe qui élimine un ancien satellite militaire américain… Bref, la situation est épineuse. »

« L’espace a beaucoup apporté au niveau militaire »

Comme le rappelle Yaël Nazé, les sphères militaire et spatiale sont, historiquement, étroitement liés. « Depuis les débuts de la conquête spatiale, des satellites de surveillance existent qui écoutent les communications radios. Les GPS étaient au départ un projet militaire, un outil de positionnement pour se repérer au sol qui a été ensuite déclassifié. L’espace a beaucoup apporté au niveau militaire. Il permet notamment de mieux contrôler les troupes au sol. Vous avez aussi des contre-mesures qui peuvent aveugler les satellites. Et puis des éléments plus pervers : des satellites qui viennent inspecter d’autres satellites. Les Français par exemple ont officiellement protesté face aux mouvements d’un satellite russe proche d’un satellite espion hexagonal. Idem pour les Chine et les Américains. Vous pouvez faire sauter le satellite d’un voisin. Il existe des systèmes offensifs munis de bombes. Les Américains, les Russes, les Chinois et les Indiens ont montré qu’ils pouvaient détruire un satellite en effectuant un essai sur leurs propres satellites. Les Russes ont beaucoup travaillé sur les possibilités de destruction depuis l’espace, les Américains, les Chinois, et les Indiens préfèrent opérer depuis le sol – avec des navires, des avions et des bases mobiles comprenant des lanceurs de missiles. »

Shérifs de l’espace

Ces observations réciproques n’ont fait que croître au fil du temps. « Depuis quelques années, les pays sont en train de se réarmer, ils se surveillent mutuellement. C’est d’autant plus flagrant qu’il y a de plus en plus d’intérêts privés. Si on augmente le nombre de satellites, d’intérêts privés auxquels les pays tiennent et qu’ils veulent protéger, il faut augmenter les possibilités défensives (et offensives ? C’est tout un débat…) Mais une tendance au réarmement existait déjà, sans lien avec le développement du volet privé dans la sphère spatiale. »

« Ils ont développé cette fameuse Space Force tandis que se joue en parallèle une course à l’armement. Le tout dans le cadre flou déjà évoqué ne tend pas à la coopération. La philosophie du « Make space great again » à la sauce Trump n’arrange rien », dit Yaël Nazé. © MANDEL NGAN / AFP – Belga.

Que dire des ambitions américaines, de cette posture de shérifs de l’espace ? Le fantasme pourrait-il se concrétiser et comment contrer la tendance ? « Le locataire de la Maison Blanche n’a rien fait pour améliorer ce climat délétère », répond Yaël Nazé. « Ils ont développé cette fameuse Space Force tandis que se joue en parallèle une course à l’armement. Le tout dans le cadre flou déjà évoqué ne tend pas à la coopération. La philosophie du ‘Make space great again’ à la sauce Trump n’arrange rien. »

Les Russes ont été très calmes sur SpaceX mais ils dénoncent la course à l’armement menée par les Américains et la modification par Trump de la loi spatiale d’Obama. Par ailleurs, le spatial russe ne se porte pas très bien.

Quelle fut la réaction des Russes à la réussite de SpaceX et à la fin du monopole de Soyouz pour atteindre la station spatiale internationale ? « Pas de réaction là-dessus à ma connaissance. Ils ont été très calmes sur SpaceX. Mais ils ont mal réagi à l’annonce de Trump qui avait, juste avant, modifié la loi spatiale d’Obama en laissant plus de latitude encore à l’exploitation de l’espace et de la Lune. Cela a déplu aux Russes car cela implique une violation du Traité de 67 etc. Ils réagissent aussi sur la militarisation en dénonçant la course à l’armement menée par les Américains. Par ailleurs, le spatial russe ne se porte pas très bien. »

En décembre 2019, avec la ratification par Donald Trump de la loi de financement militaire 2020, les États-Unis ont désormais une force de l’Espace chargée d’assurer la domination américaine dans le domaine. « L’espace est le nouveau front de guerre du monde », déclarait en décembre 2019 le président américain lors de la cérémonie de promulgation de la loi de financement militaire 2020. « C’est quelque chose d’incroyable. C’est un grand pas », ajoutait-il en faisant allusion à cette force chargée désormais d’assurer la suprématie US sur ce nouveau terrain stratégique. Cette force de l’Espace, qui avait été contestée au sein du Pentagone, devient ainsi la sixième branche des forces armées américaines, après l’armée de Terre, l’US Air Force, l’US Navy, le corps des Marines et les garde-côtes. « Et ils ne sont pas seuls, la France et le Japon ont aussi mis en place leurs propres « space force » », indique Yaël Nazé. Le Premier ministre japonais Shinzō Abe a franchi cette étape malgré la réticence de sa population. En janvier dernier, le Japon officialisait sa force de « défense contre espace » pour s’affranchir de l’allié américain. Une véritable course à l’armement sur un air de Far West donc.

Gendarme américain versus coopération à l’européenne

Quelles nations l’astrophysicienne belge placerait-elle au sommet d’un podium international des forces de l’espace ? « Sur un plan scientifique, je mettrais Américains, Européens et Japonais sur la première marche. Les Chinois et les Russes ne seraient pas loin derrière. Sur les aspects commerciaux, les Américains dominent, avec les Anglais de Virgin Galactic, la compagnie de Richard Branson. C’est lié à un état d’esprit ultralibéral, capitaliste au sens premier. Sur le front militaire, je placerais à égalité Chinois, Russes et Américains. Et derrière, les Européens, les Japonais et les Indiens. »

On pourrait faire plus de bruit autour de l’Agence spatiale européenne, c’est vrai. Mais l’ESA compte un programme très ambitieux. Par ailleurs, SpaceX avec sa fusée réutilisable va réduire les coûts. L’ESA doit proposer quelque chose de similaire. Ils sont d’ailleurs en train d’y travailler : ils élaborent un lanceur réutilisable du même type.

Comment contrer cette suprématie américaine dans ces sphères de haute technologie et de géopolitique insondable ? L’Europe peut-elle, va-t-elle, poser d’autres pions dans ce Stratego sans limites ? « L’Agence spatiale européenne, l’ESA, promeut par nature la coopération. Elle compte beaucoup d’activités scientifiques, tout un programme très ambitieux, au moins autant que celui de la Nasa sinon davantage. Nous n’avons pas à en rougir même s’il y a moins de pub autour de ses actions. »

L’Europe, souvent désincarnée, et forcément multiple, complexe, se vend de fait moins bien que ses compétiteurs nationaux. Le glamour de SpaceX, la nécessaire magie d’une communication hyper-visuelle, fait recette. « Le climat dans la cellule communication à l’ESA commence à évoluer. Depuis quelques années, ses équipes sont plus proactives mais c’est un peu plus complexe que dans la structure américaine. Il y a une différence d’approche dans les documents, dans la façon de gérer les choses. » La Nasa mène de longue date une politique plus « agressive » sinon parfois racoleuse. « On pourrait faire plus de bruit autour de l’ESA, c’est vrai », admet l’astrophysicienne. « Mais l’Agence spatiale européenne est en train de changer. Par ailleurs, SpaceX avec sa fusée réutilisable va réduire les coûts. L’ESA doit proposer quelque chose de similaire.  Ils sont d’ailleurs en train d’y travailler. Ils élaborent un lanceur réutilisable comme SpaceX. »

Nous avons perdu notre accès à la Lune. Les hommes qui ont réussi l’expérience ne sont plus de ce monde, on a perdu le savoir-faire… Il faut reconstruire de grosses fusées. 

Que dire par ailleurs des Belges dans l’espace ? « À ma connaissance, on n’a plus d’astronaute disponible depuis Frank De Winne (deuxième spationaute belge après Dirk Frimout et premier astronaute européen à commander l’ISS) et il n’y a eu aucune annonce parmi nos
têtes fortunées. S’il y a beaucoup à dire sur l’engagement industriel et scientifique de la Belgique, côté astronautes ou tourisme spatial, c’est plutôt calme pour l’instant. »

« Nous sommes incapables aujourd’hui de retourner sur la Lune »

« L’Europe n’a jamais eu accès aux vols habités », poursuit Yaël Nazé. « Les Européens volent grâce à une fusée russe, américaine, ou pourquoi pas chinoise, on pourrait l’imaginer aussi. L’Europe se positionne sur des projets actuels. Le DG de l’ESA est un grand fan de la lune. Il a lancé le projet du Moon Village. » Johann-Dietrich Wörner, ingénieur allemand, a dirigé l’agence aérospatiale allemande (DLR) avant de prendre la tête de l’Agence spatiale européenne en 2015. Sa vision audacieuse du Moon Village Project, il la décrit ainsi à Euronews, des propos relayés sur le site de l’ESA : « Mon intention est de construire une base permanente sur la Lune. Avec l’intention d’en faire une station ouverte à différents Etats. » L’humanité n’a jamais eu de présence permanente sur la Lune, signale par ailleurs le site de l’ESA, et cette formule novatrice de Wörner représenterait « un pas de géant dans l’exploration spatiale. »

Johann-Dietrich Wörner, patron de l’ESA, caresse la vision audacieuse d’un Moon Village Project : la construction d’une base permanente sur la Lune. Avec l’intention d’en faire une station ouverte à différents Etats. © Jasper Jacobs / Belga.
La Lune, ce must-have pour atteindre Mars… Territoire à reconquérir sur tous les fronts, les moyens matériels et la recherche ayant été, de longue date, laissés en friche. Voire totalement abandonnés. « Question technique, il est évidemment plus simple d’envoyer des humains à quelques centaines de kilomètres autour de la terre pour rejoindre la Station spatiale internationale. Mais il faut se rendre compte que nous avons perdu notre accès à la Lune. Nous sommes incapables aujourd’hui d’y retourner. Les hommes qui l’avaient fait ne sont plus de ce monde, on a perdu le savoir-faire. Il n’y a plus de fusée… Il faut reconstruire de grosses fusées. »

La Lune, explique encore la chercheuse de l’ULiège, devra en effet servir de plateforme de lancement mais offrira aussi un terrain d’entraînement. « Elle peut servir de répétition générale : d’abord il faut quitter la Terre. Rejoindre la Lune n’est pas la porte à côté, il faut quelques jours pour aller et venir. Il faut donc être plus autonome. »

“Mars ? Dans cinquante ans peut-être… »

L’étape suivante, l’incontournable Mars, posera de nouveaux challenges. Il faudra notamment assurer la performance des humains qui débarqueront sur la planète rouge. « Entre aller sur la Lune et sur Mars, il y a encore un pas de géant naturellement. Pour Mars, ce seront des missions de six mois aller et six mois retour. Il y a des challenges psychologiques aussi. Si vous êtes sur la station internationale ou même sur la Lune, vous pouvez discuter avec vos proches avec un délai de réponse assez bref. Vers Mars, vous dites bonjour et vous obtenez la réponse quarante minutes plus tard. C’est dur à vivre humainement. Ce trajet est long, il se passe dans une boîte de conserve, un confinement extrême. Les astronautes doivent faire face à différents obstacles. La fonte des muscles notamment, les os qui deviennent plus fragiles. Or il faut que les équipes soient directement opérationnelles. Une fois sur Mars, il faut tout recycler dans un environnement clos, veiller au rejet des microbes etc. C’est un challenge extrêmement complexe. »

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Nous demandons à l’astrophysicienne son pronostic quant aux prochaines étapes cruciales dans cette sphère titanesque du défi spatial mondial. « Depuis que je suis petite, on nous promet Mars dans les trente ans ! Le père des programmes spatiaux américains, Wernher von Braun, le ‘père’ d’Apollo annonçait qu’on irait sur Mars dans les années 80 ! » Le 21 juillet 1969, les Américains posent le pied sur la Lune. Un exploit nourri par le soutien financier du gouvernement américain et le concours de la crème des ingénieurs, dont de nombreux étrangers. Parmi eux, Wernher von Braun, créateur de la fusée Saturne V. Un Allemand qui avait servi son pays sous le régime nazi, en développant les fusées V1 et V2.

« Pour aller sur Mars », dit encore Yaël Nazé, « il faut naturellement mettre les moyens. La question est donc : a-t-on cet argent ? Même SpaceX fait des annonces mais ils n’ont ni la fusée, ni les systèmes de recyclage. Sinon, je verrais ça dans les cinquante ans peut-être mais il faut qu’il y ait une vraie volonté politique et économique. En fait, c’est comme Apollo, on peut y être dans dix ans si on y met le paquet… Mais comme on ne le fait pas actuellement, je donnerais une fourchette large : endéans les trente ou cinquante prochaines années. »

Dans quatre milliards d’années, le soleil aura tellement grossi qu’il atteindra l’orbite de la Terre. Mars n’est pas une option réellement porteuse. Il faut aller plus loin.

Alors qu’on sait que diverses menaces – dont la question climatique naturellement – pèsent sur la planète Terre, Mars n’est pas l’objectif absolu aux yeux de Yaël Nazé qui voit au-delà : « Il existe des contraintes quant à l’évolution de notre soleil. Sa brillance augmente. Dans un milliard d’années, ce ne sera pas top pour notre planète. Dans quatre milliards d’années, le soleil aura tellement grossi qu’il atteindra l’orbite de la Terre. Mars n’est pas une option réellement porteuse. Il faut aller plus loin. En sachant aussi qu’on est encore à mille lieues du voyage interstellaire. Est-ce vraiment possible d’ailleurs ? On se pose la question. Être « multiplanètes » ne va pas être simple… Être « multi-étoiles » sera plus compliqué encore. Et on ignore jusqu’ici où l’on pourrait vivre. Il existe de nombreuses étoiles et planètes, cela multiplie les possibilités d’une vie ailleurs – du moins celle-ci n’est pas inimaginable. La question est de savoir si la ou les planètes viables se trouvent près d’ici ou dans une galaxie très lointaine. Là, les chercheurs sont beaucoup plus circonspects. »

Le deuxième niveau de la fusée Falcon 9 rde SpaceX se sépar de la capsule Crew Dragon après le lancement du Kennedy Space Center en Floride le 30 mai dernier. © AFP PHOTO / NASA TV.

Il reste du pain sur la planche pour ce demi-siècle de préparation d’une expédition sur la planète rouge. « En attendant cette mission que l’on espère aussi européenne, il faut voir s’il y a eu de la vie sur Mars, étudier les conditions de l’émergence cette vie », souligne Yaël Nazé.« Étudier encore et toujours les étoiles, la cosmologie, la structure à grande échelle de notre univers. Les missions se prévoient vingt ans à l’avance. Pour l’instant l’Uliège participe à Athena, la prochaine grande mission astrophysique de l’ESA, la plus ambitieuse des dix prochaines années. » Avec le Centre National d’Études Spatiales (CNES), l’Agence spatiale européenne travaille sur cet instrument innovant, un spectromètre à rayons X dont la résolution permettra d’observer les phénomènes chauds et énergétiques de l’Univers avec une sensibilité inégalée. Autre objectif majeur de l’ESA : « une mission planétaire pour aller sur Jupiter. Un collègue liégeois y travaille. Je l’ai souvent constaté d’ailleurs : les Belges sont partout ! »

Annoncée en 2012, comme la « prochaine grande mission scientifique de l’Europe », Juice (Jupiter Icy moons Explorer) explorera les lunes glacées de Jupiter, la cinquième planète à partir du Soleil, gigantesque – sa masse est plus de deux fois supérieure à celle de la totalité des autres planètes du système solaire.

Yaël Nazé : « Aller à quelques centaines de kilomètres de la terre ne m’intéresse pas outre mesure. Mais dépasser le système solaire.Tant qu’à quitter la Terre, autant aller le plus loin possible ! » © Jean Louis Wertz.

Nous demandons enfin à la chercheuse de l’ULiège quelles sont ses ambitions les plus démesurées, ses rêves les plus astronomiques : « Aller dans la station spatiale, à quelques centaines de kilomètres de la terre ne m’intéresse pas outre mesure. Mais aller plus haut, voir les grosses étoiles bleues, oui! Dépasser le système solaire. Tant qu’à sortir, autant aller le plus loin possible ! Ce lockdown que nous venons de vivre et qui demeure encore dans une certaine mesure est l’occasion de lever la tête vers le ciel et de regarder les étoiles. »

(*) Yaël Nazé a été récompensée par le prix Jean Perrin 2017 pour ses travaux de vulgarisation sur les étoiles massives. Auteure de plusieurs ouvrages, elle prévoit la sortie, au printemps 2021 (date de parution reportée en raison de la crise sanitaire) d’un recueil d’anecdotes autour de l’astronomie. Des histoires « amusantes, interpellantes et bizarres. Des destins particuliers, des objets et des théories, des choses loufoques, réelles ou imaginaires. De fausses détections de fausses alertes… » L’ensemble, qui promet d’être ébouriffant, doit paraître aux éditions Belin.

http://www.astro.ulg.ac.be/~naze

Ce dossier a été publié dans l’édition du 25 juin 2020 de Paris Match Belgique, en vente dans toutes les librairies.

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