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La renaissance de Detroit, de ville en faillite à destination la plus cool des States

Detroit

Detroit a su se relever de ses cendres pour briller de plus belle | © Kathleen Wuyard

Voyages

Alors que le bastion de la hype new-yorkaise est devenu ces dernières années une caricature de lui-même; plus à l’ouest, Detroit bouillonne et attire dans son sillon effréné touristes en quête de coolitude brute mais aussi créatifs en tous genres, chassés par le prix prohibitif des logements à Brooklyn. Visite guidée d’un Eldorado branché construit sur les ruines du rêve américain. 

Au temps de sa gloire, intrinsèquement liée à celle des constructeurs automobiles US, Detroit comptait près de 2 millions d’habitants, donnant à Motorcity et à ses maisons de bardeaux de bois colorés des airs de banlieue tentaculaire, dont la superficie pouvait accueillir plus de 5 fois celle de l’île de Manhattan. Avec ses voitures rutilantes estampillées Ford, Chrysler ou GM garées à côté des pelouses soignées de pavillons coquets, la ville offrait alors une image d’Epinal aux couleurs du rêve américain, attirant des travailleurs venus des quatre coins du pays pour profiter du salaire ultra compétitif offert par Henry Ford à l’époque. Si la ségrégation raciale se marquait notamment à Detroit par une démarcation nette entre quartiers blancs ou « colorés », la ville faisait néanmoins figure de tremplin social pour les afro-américains qui pouvaient espérer ici rejoindre la classe moyenne et les privilèges allant avec. Un pari plus que réussi par la famille Gordy.

Du travail à la chaîne à l’usine à hits

Attiré par la promesse d’un métier stable au salaire attractif faite par l’industrie automobile, Berry Gordy II n’a pas hésité à quitter sa Géorgie natale accompagné de son épouse Bertha pour fonder une famille à Detroit. Alors que le reste du pays est aux prises avec des conditions de vie extrêmement difficiles suite au Krach de 1929, Berry et Bertha parviennent à garder la tête hors de l’eau et même à établir une situation financière confortable grâce au lancement de divers commerces. De leur union naissent 8 enfants dont un certain Berry Gordy Junior, digne héritier de l’esprit d’entreprise parental et fondateur du légendaire Motown Records.

Motown
Kathleen Wuyard

Signe des temps, la maison où tout a commencé, à l’époque où Berry Gordy l’appelait encore « Hitsville U.S.A » et où il habitait au-dessus de son studio d’enregistrement, se trouve aujourd’hui en plein coeur d’un quartier malmené par la crise. Car si les « big three » (Ford, Chrysler et GM) sont toujours présentes dans la ville, leur heure de gloire est passée, et la crise économique de 2008 suivie de la déclaration de faillite de Detroit en 2013 ont représenté une sacrée sortie de route pour la Motor City. Tandis qu’au numéro 2648 du West Grand Boulevard se dresse la pimpante façade bleue et blanche du musée de la Motown, à quelques mètres de là, dans la rue parallèle, le paysage n’est que maisons abandonnées éventrées et parcelles vides où les ruines ont été rasées. Grandeur et décadence, mais au musée de la Motown, c’est l’enthousiasme qui est de mise.

Detroit
Clément Jadot

Emmenés par le jovial Jordan, un petit groupe de touristes originaires principalement du Michigan ou du Canada voisin admire l’intérieur d’époque et les clichés des stars de la Motown, de Stevie Wonder aux Temptations en passant par les Supremes et Diana Ross. Entre deux vocalises, le jeune guide rappelle les principes fondateurs de la Motown, ainsi que l’envie d’émancipation de Berry Gordy et de ses artistes, qui ne devaient pas se contenter de chanter mais d’avoir posture et manières impeccables pour briller en société. Le secret du succès de la Motown selon Jordan (et Michelle Obama, qui a écrit une missive à Berry Gordy, exposée au musée) ? Au-delà des hits et des beats contagieux, des paroles percutantes qui ont fait des artistes la voix de leur génération. Des voix qui se sont pour la plupart tues aujourd’hui, tandis qu’avec son paysage parfois malmené, resplendissant de résilience et d’une beauté sauvage, Detroit est devenue le visage de l’Amérique d’aujourd’hui.

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L’Amérique des laissés pour compte, et des incorrigibles rêveurs, de ceux qui ont scandé « Yes we can » et élu le premier président afro-américain et puis des autres, qui ont fait en sorte que Trump lui succède à la Maison Blanche. Ces cinquante dernières années, au gré des fermetures et des délocalisations, Detroit a perdu plus de deux tiers de sa population. Avant que la faillite déclarée en 2013, offrant à Detroit le titre funeste de plus grande ville américaine à avoir fait banqueroute, n’attire du sang neuf. Si hier, la ville séduisait grâce aux salaires compétitifs du secteur automobile, c’est d’abord la promesse de maisons à 500 dollars qui a attiré une nouvelle vague d’habitants dès 2009. Artistes, créatifs, utopistes : il fallait des rêveurs pour repeupler les quartiers délaissés et restaurer leurs maisons de bois abandonnées, souvent depuis des années et en très mauvais état.

Detroit
Kathleen Wuyard

Jesse Welter est l’un d’eux. Originaire de la banlieue de Detroit, ce photographe est venu habiter la Motor City il y a quelques années. Aujourd’hui, en marge de son travail, il emmène des touristes à la découverte des ruines les plus spectaculaires de la ville, irrésistible ruin porn pour les curieux et ceux qui jouent de l’objectif.

Detroit
Clément Jadot

Au-delà du frisson procuré par l’urbex, et de la désolation de voir le splendide amphithéâtre de la Thomas Coley High School ravagé par un incendie ou ce qu’il reste aujourd’hui de la Packard Plant, un temps fleuron de l’Amérique, le Motor City Photography Workshop offre un regard plein d’espoir sur la ville. C’est que pour relier les différentes ruines à visiter, il faut quadriller Detroit, et longer ce faisant fermes urbaines, forêts plantées sur des parcelles désaffectées ou encore ruches citadines. La chute de l’industrie étant intimement liée à celle de la ville, la renaissance de cette dernière ne pouvait forcément qu’être green. Outre la Motown et l’automobile moderne, le monde doit également à Detroit le boxeur de légende Joe Louis, dont une réplique géante du poing décore le bord de l’eau, signe de la combativité à toute épreuve de la ville qui l’a vu naître. Au détour d’une banlieue cossue, on découvre le contraste détonant d’une villa charmante ornée de squelettes en posture de guerre, dont la propriétaire n’est autre que Meg White, des White Stripes, deux enfants de la ville qui, avec les MC et Iggy Pop entre autres, ont contribué à ce que la Motown soit aussi connue en tant que Rock City. Jack White, quant à lui, ne s’est pas contenté d’installer une enseigne de son label Third Man Records dans le quartier branché de Midtown mais bien aussi de faire une généreuse donation pour maintenir le temple maçonnique de la ville, le plus grand au monde.

Joe Louis
Kathleen Wuyard

Devenue une terre de cocagne pour les hipsters, qui ont non seulement ici la place pour rêver leur avenir (ouvrir un tattoo shop ! lancer une distillerie de whisky ! créer des accessoires pour chien !) mais aussi les moyens de réaliser leurs projets. Si le temps des maisons mises en vente pour 500 dollars semble désormais révolu, les prix de l’immobilier restent toutefois bien en-deça de ceux du reste du pays et permettent notamment à une vague de jeunes chefs prometteurs d’ouvrir leur établissement ici sans devoir épargner pendant des années.

Angels of Detroit
Kathleen Wuyard

Résultat : entre la cuisine américaine distinguée de chez Prime + Proper, les délices locavores préparés par Kate Williams chez Lady of the House ou encore la bistronomie à la belge de chez Lumen, Detroit s’avère être un paradis pour foodies. Des tavernes typiques et façades colorées de Mexican Town, aux spécialités polonaises servies dans Poletown sans oublier les cantines branchées qui poussent comme des champignons dans le district historique de Cork Town, il s’avère tout bonnement impossible de ne pas croquer la ville. Il se murmure d’ailleurs que les meilleurs hamburgers du pays se dégustent ici, chez Motz, tandis que Barack Obama himself a été impressionné par la qualité de la pizza servie chez Jolly Pumpkin, où les sandwiches cubains sont également bons à se damner.

Mexican Town
Kathleen Wuyard
Mexican Town
Kathleen Wuyard

Signe des temps et de l’engouement croissant pour la ville, elle est désormais desservie par la compagnie aérienne WOW Air, qui après des métropoles telles que Los Angeles, San Francisco ou New-York, a fait le pari d’ajouter Detroit à ses destinations. Si la compagnie explique notamment cette décision par le fait que « pour les américains habitant dans la ville de Detroit  (ou dans le Midwest en général), il était jusqu’ici impossible de se rendre en Europe sans faire une escale via une autre grande ville américaine, comme New-York, Philadelphie ou Chicago par exemple », l’ajout de la destination témoigne avant tout du formidable essor de la ville. « La région a souffert de la désindustrialisation mais est aujourd’hui en plein dynamisme économique et accueille donc de nombreuses entreprises internationales. Le Midwest reste méconnu en Europe alors qu’il est aujourd’hui en plein essor. Lieux historiques, gastronomie, paysages : tout est à découvrir. Si le reste du pays est largement couvert aujourd’hui, le Midwest reste à explorer or les voyageurs européens sont en demande de découvertes et de nouvelles destinations ».

Detroit
Kathleen Wuyard

Detroit, nouvel Eldorado pour les voyageurs, les artistes et les hipsters ? La population des bars branchés de la ville et la prolifération de boutique hotels, restaurants de luxe et galeries d’art pointues semble l’indiquer. Un temps tombée en décrépitude, la David Whitney Tower, gratte-ciel emblématique de la ville, a été rénovée à grands frais en 2011 et abrite désormais appartements de standings et les chambres confortables de l’hôtel Aloft, en plein coeur du quartier bouillonnant de Downtown.

Aloft Detroit
Aloft Detroit

Sur les murs de la ville, même les graffitis font preuve d’optimisme, entre ceux qui proclament « Nothing stops Detroit » et ceux qui invitent à « Say nice things about Detroit ». Si la route est encore longue, la machine est en marche et ne fait pas mine de s’arrêter, au contraire.

Whole Foods Detroit
Kathleen Wuyard
Detroit
Kathleen Wuyard

Ainsi que l’explique Drew Philp, qui a fait figure d’hurluberlu en quittant la prestigieuse Université du Michigan pour acheter à l’âge de 22 ans une ruine décrépite à Detroit et s’y établir, « ce que je n’avais pas compris à l’époque, c’est que si Detroit était la ville la plus intéressante au monde, c’est parce qu’en grattant sa surface, on se trouvait face à un miroir qui nous renvoyait l’état de la société. Il y a quelques années, Detroit était une plaie béante sur le corps de l’Amérique, mais aujourd’hui, on est face à une situation semblable à celle de Greenwich Village dans les années 50, le Lower East Side dans les 80s… Ce qui rend Detroit si spéciale aujourd’hui, c’est qu’on a reconstruit la ville tous ensemble ». Une énergie à nulle autre pareille qui a permis à Detroit de passer de ruine béante au statut de destination US la plus excitante, à découvrir de toute urgence.

 

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