Paris Match Belgique

La vision d'Eric Domb, l'homme qui rêvait de paradis à Pairi Daiza

Dans un grand vent de fleurs. Pairi Daiza, c’est aussi une végétation luxuriante choisie en symbiose avec la faune appropriée. | © Dans un grand vent de fleurs. Pairi Daiza, c’est aussi une végétation luxuriante choisie en symbiose avec la faune appropriée. ©DR

Voyages

A l’aube d’une 25e saison, son parc animalier de 65 hectares vient d’être élu meilleur zoo d’Europe, et pourtant Eric Domb caresse d’autres ambitions pour les 7000 pensionnaires et les milliers de végétaux qui constituent une mosaïque  de biotopes dans lesquels s’impriment, à chaque fois, les empreintes originelles d’une culture, d’une architecture, d’une immanence. Pairi Daiza ou la nostalgie des origines.

 

Paris Match. A 57 ans, vous avez réalisé, en un quart de siècle, un défi totalement fou que vous partagez avec un public de plus en plus nombreux. Pour paraphraser Vigny, Pairi Daiza, c’est une pensée de jeunesse exécutée par l’âge mûr ?

Eric Domb. Ce sont effectivement mes lectures de jeunesse qui ont forgé ce rêve, Jack London, Jules Verne, Pierre Loti, Conrad, sans oublier notre compatriote Charles-Henri Dewisme, dit Henri Vernes, le père de Bob Morane. Tous ont contribué à me donner ce goût du voyage, ce goût de l’aventure, et, surtout, cette idée que tout est possible quand on en a la volonté.

C’est l’amour que vous portez pour les animaux qui vous a rendu aujourd’hui végétarien ?

Ce n’est pas pour des raisons éthiques car ce serait poser un jugement de valeur à l’égard de ceux qui mangent de la viande ! Il s’agit plutôt d’une raison affective, de l’aboutissement d’une remise en question alors que, foncièrement, j’aime la viande. C’est donc pour moi un gros sacrifice. Mais à force de côtoyer tant d’animaux qui sont, finalement, très proches de nous, je ne peux plus accepter participer à la souffrance de l’un d’entre eux. Cela fait 25 ans que je vis en leur compagnie, que j’observe, ému, l’attention qu’une maman, quelque soit son espèce, témoigne vis-à-vis de son petit, la tendresse dont fait preuve une guenon envers son jeune. Je pourrais peut-être manger encore de la viande si c’était un vieil animal, s’il a été respecté durant sa vie, et si on a mis fin à son existence de manière expéditive et non pas de la façon dont on traite les animaux dans les abattoirs.

Un événement heureux. Deux éléphantes seront bientôt maman, Ta Wan ne sera donc plus le petit dernier. Eric Domb a toujours éprouvé une fascination à l’égard des pachydermes. Son parc en accueille actuellement une vingtaine. ©DR

Quelle est la philosophie de Pairi Daiza ?

Embellir la vie par une sorte de mythe fondateur.  Nous, les humains, avons besoin de donner un sens à ce que nous faisons. Le mythe qui explique ma démarche est le suivant : il fut un temps - celui que les aborigènes appellent le temps du rêve - où la Beauté, la Vérité et l‘Harmonie entouraient la terre comme un miroir, un miroir ondoyant brisé par un chasseur qui a décoché sa flèche. Dans chaque partie du monde, les hommes qui recueillent un fragment de ce miroir pensent, du coup, détenir la vérité. L’utopie de Pairi Daiza est de réunir les tessons de ce miroir aux quatre coins de la planète et de les réunir comme la mosaïque d’un âge d’or, celui de la nature et de la culture des hommes, si diverse, si riche, si complémentaire.

Evoquer l’âge d’or, cela implique aussi une chute, avec la nostalgie qu’elle suppose.

Justement, quand on a créé ce grand jardin qu’est Pairi Daiza, nous avons voulu recréer ce paradis dont nous avons été chassés avec l’espoir de le reconstituer. Je vous recommande à cet égard le livre passionnant de Jacques Benoist Mechin, L’homme et ses jardins. Il s’agit d’une réflexion sur l’amour des jardins trouvant son origine dans le mythe du paradis perdu. On y lit, notamment, qu’un jardin ne consiste pas à imiter la nature, mais en assembler les ingrédients pour exprimer la plus haute idée du bonheur. Effectivement, si vous prenez une forêt primaire, pour le 'le non initié', c’est un milieu éminemment hostile, sombre, inquiétant alors qu’au contraire, un jardin s’édifie, quels que soient ses codes culturels, dans la lumière et la sérénité. Pairi Daiza procède de cette utopie en trois dimensions : zoologique, florale et humaine.

On dépasse donc la dimension du seul jardin.

Absolument! Depuis bientôt 25 ans, année après année, je greffe des fragments de territoires de la manière la plus authentique.  Par exemple, notre temple indonésien, consacré par des prêtres balinais lors de son ouverture, n’est accessible que pour les cérémonies et les consécrations religieuses. J’adore entrer dans la conscience culturelle collective chez les peuples que je rencontre. Le temple bouddhiste procède de la même approche : consacré par un Vénérable proche du Dalaï Lama ce temple a été construit comme il y a six siècles par les mêmes artisans qui participent à la restauration de la Cité Interdite, avec ses épaisses colonnes en bois et son bouddha sculpté dans du bois de camphrier. Quand le président chinois Xi Jinping, grand amateur de jardins, l’a visité, il était stupéfait ! Dans chacun de ces territoires, il y a les plantes, les animaux et les hommes qui ont grandi ensemble dans un rapport spirituel où l’architecture occupe la place qui lui revient. C’est un tout impliquant d’abord l’authenticité du paysage avec une qualité d’immersion qui ne peut se concevoir sans faire appel aux spécialistes locaux d’Afrique, de Chine ou d’ailleurs qui participent à cette aventure. Il va de soi que la nature est interprétée et je suis bien conscient que nos visiteurs viennent principalement pour les animaux.

Il n’empêche que déjà en 2013, celui-ci était déjà consacré meilleur parc privé belge et première attraction touristique du pays avec, pourtant, à l’époque, une collection d’animaux limitée. Alors, où réside le secret ?

Montrer que la beauté est généreuse en présentant les animaux dans les meilleures conditions. Le véritable secret de Pairi Daiza, c’est l’authenticité, même si tous nos visiteurs n’en sont pas conscients et ignorent que rien, chez nous, n’a été laissé au hasard. Mais on n’a pas toujours besoin de savoir pour ressentir !  Même si les gens ne comprennent pas tout, ils ressentent la sincérité de notre projet. Chez nous, il n’y a pas de place pour le carton pâte ! Savez-vous que toutes les pierres qui constituent la porte des tigres blancs de 18 mètres de hauteur ont été sculptées à la main ?

Il y a donc une démarche spirituelle que vous assumez pleinement.

Permettez-moi de vous répondre par une première réflexion: les trois religions du Livre sont nées dans le désert, impliquant un appel de verticalité, d’élévation. En forêt vierge, tout est horizontal et le divin se rencontre dans le foisonnement, la multitude et la diversité. Notre parc réunit à la fois cette horizontalité et cette verticalité, les merveilles du monde sous des angles différents.

Quel est le  projet en cours ?

Nous allons terminer la zone consacrée à la Colombie britannique, cette partie pacifique du Canada  bordant le sud de l’Alaska peuplée d’ours, de loups et d’élans. C’est un paysage de forêts, de fleuves et d’animaux magiques. Un Amérindien de là-bas, connu pour ses œuvres, sculptera plusieurs totems en bois de cèdre rouge qui prendront place dans cette partie du parc, avec la démarche spirituelle adéquate au moment de leur élévation. Par ailleurs, nous recevons, cette année, de nouveaux pensionnaires, des macaques du Japon  dont les congénères à l’état sauvage se sont familiarisés avec des sources d’eau chaude auxquelles ils se sont acclimatés là-bas. Nous leur offrirons le même service 5 étoiles avec un environnement en tout point comparable.

En danger critique d’extinction. Les tigres blancs et les orangs-outangs de Sumatra font partie des pensionnaires vedettes du parc parmi plus de 7000 autres espèces des cinq continents. ©DR

Comme une arche d’alliance

Après avoir parcouru plus de 60 pays, Eric Domb a réuni autour de lui non seulement l’esprit de la forêt, des lacs et des rochers, mais aussi les philosophies, les religions et les cultures humaines auxquelles participent le peuple des arbres et  des animaux venus de toute la planète.  Osmose.

Vous semblez relativement imperturbable face aux nombreuses distinctions dont le parc fait l’objet, en particulier cette reconnaissance européenne enviable et enviée. Pourquoi?

Etre désigné meilleur zoo d’Europe, c’est bien, mais il reste beaucoup à faire ! Dans la nature, les animaux sauvages sont morts de peur et dans les zoos, ils sont morts d’ennui. Dans la nature, ils doivent se battre chaque instant pour survivre ; dans les zoos, ils disposent de tout ce dont ils ont besoin, alors ils ont du mal à tuer le temps. Il faut donc la vie agréable à nos protégés, leur consacrer du temps et de l’argent à améliorer en permanence leur cadre de vie. Ma préoccupation actuelle est que chaque animal de ce parc soit occupé, qu’il puisse se poser des questions – car leur intelligence ne fait aucun doute - à travers des stimuli dont ils ont autant besoin que nous. Il ne suffit pas d’aimer les animaux ! Il faut leur offrir un socle de connaissances et d’expérience susceptibles de rendre leur vie intéressante. Un orang outang sait ouvrir une serrure, il peut utiliser des outils et il a besoin de confronter son esprit à des recherches, à des surprises, à des problèmes à résoudre.

On a connu des zoos où les animaux donnaient des signes de dépression et dont le comportement trahissait des désarrois profonds.

Ce n’est pas étonnant. Nous-mêmes, nous avons recueillis deux éléphants dressés dans un cirque d’Europe de l’est où ils étaient enchaînés à une patte. Aucun zoo commercial ne les aurait accepté dans l’état où ils nous sont parvenus tellement ils étaient sujets à des tics et des comportements hypnotiques inquiétants. Nous avons pris le risque et requis nos meilleurs soigneurs. Grâce à eux, les éléphants ont récupéré et, il y a quelques jours, je les ai vus accompagnés de leur cornac se balader à l’extérieur du parc dans un bois de 12 hectares : ils se roulaient de plaisir dans la végétation et battaient des oreilles en signe de contentement.

Ce n’est sans doute pas un hasard si vous évoquez ces pachydermes quand on sait à quel point vous avez de l’affection pour eux, alors que le parc possède pas moins de 20 éléphants en contact direct avec les soigneurs. D’où vous vient cette passion ?

Nous sommes en effet l’un des derniers jardins zoologiques au monde à présenter des éléphants de la sorte, ce qui est, par exemple, totalement interdit aux Etats-Unis. Mon but est de les rendre heureux, en prenant des risques, certes, à minimiser au maximum. C’est le prix qu’on doit payer !  Petit, j’avais un Babar en tissu qui m’accompagnait partout, et, depuis, je dois avouer que j’ai tout lu concernant les éléphants. J’aime éperdument ces animaux et j’ai d’ailleurs passé des heures, au petit matin, à me balader sur leur dos à travers le parc. Ils incarnent la prochaine étape de mon projet : les rendre à la nature, je parle des éléphants d’Asie dont il ne reste que 40.000 sujets contre plusieurs centaines de milliers pour leurs homologues africains. Le problème avec les éléphants, ce sont les mâles, à partir de quatre ans. Ils deviennent très dangereux d’autant plus que, dans leurs lieux d’origine, le partage du territoire avec les humains s’avère de plus en plus problématique, un éléphant, c’est quand même 200 kilos de végétaux frais consommés chaque jour ! Nous avons donc créé une fondation destinée à réintroduire l’espèce dans des parcs nationaux, probablement thaïlandais. Ce que nous réalisons avec succès ici, à Pairi Daiza, nous allons le réussir là-bas via des zones d’acclimatation transitoires. Le problème, c’est le transport, qui se fait évidemment par avion. Celui-ci doit impérativement se faire avant les quatre ans de l’animal. Mais j’ai bon espoir. Cette idée est d’ailleurs certainement applicable à de nombreuses espèces en voie de disparition, à condition de protéger leur habitat.

Que vous a appris cette complicité de longue date avec les animaux ?

Il  y a quelque chose de très fort qui se passe dans une relation avec un animal. Ce qui me surprend toujours, c’est leur intelligence, leur étonnante faculté à s’adapter, leur sensibilité. Vous savez que les animaux adorent la musique classique : les oies battent des ailes et les éléphants battent ma mesure avec leur trompe !

CIM Internet