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Tourisme de masse : La grande menace

tourisme de masse

"Les jetées flottantes", œuvre d'art contemporain in situ éphémère créée par les artistes Christo et Jeanne-Claude sur le lac d'Iseo (Italie) en 2016. | © Unsplash.

Voyages

De Venise au Mont-Saint-Michel, les hauts lieux de la culture et les trésors de la nature sont submergés par des hordes de visiteurs venus du monde entier.

 

Inutile de dire « cheese ». Face à la foule compacte bardée de Smartphone, La Joconde n’esquissera jamais qu’un demi-sourire. Ènigmatique. On serait tenté d’y lire une lassitude un peu narquoise : sur les 30000 visiteurs quotidiens, 80% veulent la voir en premier. Dans le plus grand musée du monde, les touristes n’ont d’yeux que pour elle. Or le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci mesure moins d’un demi-mètre carré. Alors il faut organiser des files d’attente dignes d’un aéroport un jour de grand départ. Quand ils atteignent enfin la star, certains poussent un soupir chagrin face à ce si petit tableau. D’autres affichent un air extatique mais s’empressent de lui tourner le dos : un selfie et puis s’en va. Pour eux, il ne s’agit plus de voir mais de se faire valoir, le temps d’un clic, sur les réseaux sociaux.

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La Joconde en accessoire. Voire une simple perle sur le collier où l’on enfilera la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle … et les amis « cliqueurs » voudront eux aussi s’afficher un jour avec ces trophées. Au quasi préhistorique Facebook et ses 2,4 milliards d’abonnés s’ajoutent notamment le 1,5 milliard d’aficionados d’Instagram, où l’on ne se paie guère de mots : seule compte l’image. C’est également à cette échelle que s’évalue le tourisme : 1,3 milliard de voyages internationaux de loisir en 2017, selon l’Onu. Les Européens restent majoritaires, mais les Chinois sont de plus en plus désireux de franchir la Grande Muraille. Indiens, Brésiliens et Russes se sentent aussi pousser des ailes. Au hit-parade des destinations prisées, l’Europe du Sud arrive en tête. Y compris le minuscule Dubrovnik, qui a servi de décor à la série culte Game of Thrones.

Ce coup de projecteur lui vaut un ballet de paquebots géants, qui déversent d’un coup leurs milliers de passagers dans ses ruelles. Il a fallu poster des policiers pour régler la circulation … des piétons. Et créer des quotas de visiteurs. Même casse-tête à Venise, où l’on s’inquiète des remous causés par les navires XXL dans la fragile lagune peuplée de pilotis. Sans oublier la pollution au fioul lourd, d’autant que, durant l’escale, les moteurs restent allumés pour alimenter l’électricité. Carnival, un des plus gros croisiéristes, émettrait à lui seul dix fois plus de pollution atmosphérique que toutes les voitures européennes réunies.

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Scène de cohue au Musée du Louvre. © Unsplash / Alicia Steels.

Mais si la croisière abuse, c’est un détail par rapport à l’ensemble : 2% des touristes étrangers arrivent par le train, 4% par l’eau, 37% par la route et 57% par avion. Au pied de la butte Montmartre, les cars ronronnent même en attendant le client, pour maintenir la climatisation. Quant au trafic aérien, il repeint chaque jour de traînées blanches le ciel le plus bleu. Depuis le décollage des compagnies low cost, leur ascension reste ininterrompue. Paris n’est plus qu’à 22 euros de Rome et 230 de New York. Le boom du surtourisme, comme on qualifie désormais le phénomène, repose aussi sur le succès d’Airbnb.

Créée en 2008, la plateforme de location entre particuliers permet, par exemple, de s’offrir une nuit à Amsterdam pour une vingtaine d’euros. Officiellement, on loge chez l’habitant. Mais les investisseurs ont vite flairé l’aubaine. De Berlin à Florence, ils achètent les logements les mieux situés pour les louer toute l’année aux touristes. Corollaire : pénurie, hausse des prix immobiliers et résidents chassés à la périphérie, d’autant plus furieux que les transports en commun sont saturés de visiteurs. Les pickpockets affluent, les déchets s’accumulent. Bouchers, cordonniers et cabinets dentaires cèdent la place aux commerces de babioles et restaurants « typiques ».

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La Grande Muraille de Chine. © Unsplash / Melissa AW.

À mesure que s’étend le règne de l’« authentoc », les habitants ont le sentiment de vivre dans un parc à thème, voire une réserve indienne. Les derniers des Mohicans voient rouge. D’où les récentes manifestations à Majorque, Barcelone et Venise. Des participants brandissaient des pancartes « Tourist go home! ». D’autres défilaient avec des valises, symbole de leur départ inéluctable. Paradoxe navrant : le tourisme finit par vider de leur substance les lieux les plus convoités. Jusqu’aux neiges éternelles du mont Blanc, piétinées par d’incessantes colonnes venues du monde entier admirer sa pureté. Ces alpinistes servent aussi de spectacle aux familles qui les observent depuis l’aiguille du Midi toute proche : vingt minutes de téléphérique suffisent pour atteindre ce pic situé à 3842 mètres d’altitude.

Une célébrité aussi retentissante que malvenue s’est ainsi abattue sur la rue Crémieux, dans l’Est parisien

Près des remparts de Séville, les claquettes ont changé de style. Elles chaussent désormais une foule aussi cosmopolite qu’uniforme. À Londres comme à Salzbourg, les Chinois font le plein de souvenirs … made in China. Venu se dépayser, le voyageur ne peut échapper à ses semblables. Il devient le décor monotone des lieux qu’il occupe. Certains s’en accommodent, d’autres se révulsent et tentent un pas de côté. Mais s’ils publient leur coup de cœur sur Internet, la malédiction reprend de plus belle. Une célébrité aussi retentissante que malvenue s’est ainsi abattue sur la rue Crémieux, dans l’Est parisien. Depuis que cette ruelle pavée et colorée fait le buzz, les habitants doivent déloger les fans qui posent assis devant le pas de leur porte. Une Estonienne en robe vaporeuse, une Brésilienne bondissante, et même une prof de yoga australienne qui fait le poirier au beau milieu de la voie … Désormais, pour qualifier les lieux photogéniques, on les dit « instagrammables ». Malgré la légèreté de son nom, le plus élégant des réseaux suscite des néologismes en plomb. Et ses joujoux virtuels pèsent on ne peut plus concrètement sur la vraie vie.

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