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Souffle d’espoir sur le Nil

À Assouan, aujourd’hui comme il y a 3 500 ans, le ballet des felouques devant la nécropole des nobles nubiens. Au sommet, le mausolée de l’Aga Khan. | © Flickr / Ilirjan Rrumbullaku

Voyages

Huit ans après la révolution et les bouleversements qui ont failli perdre le pays, retour en Égypte. La splendeur pharaonique est intacte mais le tourisme, crucial pour l’économie, se fait encore désirer. Derrière l’époustouflante carte postale, la société est tiraillée entre islamisation et avancée vers la modernité à marche forcée. Désormais stable mais autoritaire, le pouvoir doit relever le défi du développement, de la surpopulation, et contrer le terrorisme. Carnet de voyage au fil du Nil et rencontres avec des Égyptiens éprouvés, qui aujourd’hui relèvent la tête.

La verticale d’Alexandrie, le Boeing aborde le rivage égyptien : retour au pays. Après la révolution de 2011, nous avons voulu prendre le pouls d’une société vivace, maltraitée par l’histoire récente, déroutante. Le pays m’est coutumier, car une tenace légende familiale raconte qu’un de mes aïeux, officier de son état, débarqua ici par la mer au matin du 13 messidor de l’an VI (1er juillet 1798), le torse bombé par la fierté de participer à la campagne d’Égypte entreprise par un certain général Bonaparte. Le militaire sentimental tomba amoureux des lieux et décida de s’y établir. Des générations plus tard, c’est à ce soldat – tombé amoureux tout court – que je dois une partie de mes racines, et mon père, d’être né français en Égypte.

La natalité, voilà précisément une richesse et un péril pour le pays. Dans ce qui fut le berceau de la civilisation naît un enfant toutes les quinze secondes ! Galopante, la croissance démographique est hors de contrôle. Ici, l’avortement est interdit, l’éducation sexuelle inexistante – pas ou peu de planning familial – et les moyens de contraception sont haram, contraires à l’islam rigoriste. En 2017, le président al-Sissi doit « affronter deux défis : le terrorisme et la surpopulation ». Une campagne sur cinq ans incite à limiter la natalité à deux enfants par femme. Un vœu pieux dans un pays qui compte 105 millions d’habitants et dont la population croît d’un million et demi d’âmes par an.

Progressivement, les touristes reviennent à Karnak, le plus vaste temple du pays.
Progressivement, les touristes reviennent à Karnak, le plus vaste temple du pays. © Getty Images

À Louxor, l’ancienne capitale des pharaons, les chiffres prennent corps. Dans les rues, la jeunesse de la population saute aux yeux. Ici et là, des grappes de gamins rigolards abordent les touristes pour se faire un peu d’argent en vendant des marque-pages en papyrus, des breloques ou des demi-bouteilles d’eau pour une poignée de livres égyptiennes, 1 euro ou 1 dollar. Non loin, une ribambelle de petites têtes bigarrées s’agite. À l’initiative de leurs institutrices, plusieurs dizaines de jeunes filles, 12-13 ans, visitent le temple de Karnak, le plus vaste de l’Égypte antique, dont l’édification s’étira sur mille trois cents ans. Signe distinctif, toutes, sans exception, portent le foulard : rose bonbon, vert pomme, bleu ciel… Derrière elles, les trois accompagnatrices ont, elles, revêtu de stricts hidjabs. Ici, il n’est pas question de « choix », de « liberté ». Hormis certains quartiers occidentalisés des très grandes villes, le voile est devenu une injonction qui s’impose à toutes les femmes. Ces écolières vont découvrir que le plus bel obélisque du pays fut érigé, il y a plus de trois mille cinq cents ans, sur ordre… d’une femme ! Une femme détentrice d’un pouvoir sans pareil dans l’histoire antique et devenue pharaon : Hatchepsout. Ces gamines vivent-elles sous la coupe de parents intégristes et archaïques ? La réalité est plus complexe. Assurément issue de la classe aisée, chacune exhibe un Smartphone dernier cri et arbore une tenue branchée savamment étudiée, entre jeans et petits sacs de marque. Ces collégiennes semblent incarner un islam à la fois intransigeant, fashion et 2.0.

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Le temple de Philae a été sauvé des eaux. La construction du barrage d’Assouan, en 1971, devait l’engloutir. Pierre par pierre, il a été remonté sur une île voisine.
Le temple de Philae a été sauvé des eaux. La construction du barrage d’Assouan, en 1971, devait l’engloutir. Pierre par pierre, il a été remonté sur une île voisine. © Getty Images

Plus au sud, le long du Nil, je visite le temple de Philae, dédié à la déesse Isis. Superbement conservé, lieu de tous les apaisements, il a été sauvé des eaux. Alors que la construction du grand barrage d’Assouan, achevée en 1971, menaçait de le submerger, le temple fut démonté pierre par pierre puis rebâti sur une île voisine. Ici, les monuments sont « récents », édifiés à partir du IVe siècle avant notre ère ! Le sait-il, ce couple d’Égyptiens venu découvrir cette merveille avec leur bambin ? La mère porte le niqab, voile intégral qui ne laisse deviner que son regard fuyant. Ainsi vêtue, elle déambule au milieu d’édifices gallo-romains, dévolus à des dieux pharaoniques on ne peut plus « mécréants ». Le site fut ensuite investi par les premières communautés chrétiennes qui ont défiguré les visages des idoles sur les bas-reliefs et gravé des croix. Alors qu’en France des islamistes d’estrade professent la hargne, le communautarisme et n’ont de cesse de pourfendre le « blasphème », ici, une fidèle pratiquant un islam fondamentaliste vient avec son enfant admirer les richesses historiques d’une foi qui n’est pas la sienne. Une scène paradoxale, à l’image de la société.

Sur le bateau qui remonte le Nil, au détour d’une coursive, je fais la connaissance de Mohamed Kotb. Un gaillard de 49 ans, carrure imposante, verbe haut et large sourire. «  Mon grand-père tenait au Caire une affaire de taille de diamants et d’usinage de l’or. J’y ai d’abord travaillé puis j’ai ouvert plusieurs boutiques. Ensuite, j’ai tout vendu et je suis parti en Chine avec un ami pour y trouver des objets souvenirs à la mode “égyptomanie” ; le succès a été immédiat. Mais aujourd’hui toutes les pièces proposées aux touristes doivent être fabriquées en Égypte. » Après ces deux premières vies, Mohamed a voulu mettre à profit ses études, deux années d’égyptologie, d’histoire et une formation en hôtellerie, le bagage obligatoire pour exercer en tant que guide. Parfaitement francophone et anglophone, il a fait découvrir pendant vingt-deux ans les trésors exceptionnels de son pays à des milliers de touristes français, canadiens ou américains.
Coïncidence, nos pères respectifs sont tous deux nés à Tanta. Une ville moyenne nichée au cœur du delta du Nil. La nostalgie toujours présente, nous évoquons ensemble une dolce vita à l’égyptienne que nous n’avons connue que dans les récits familiaux. Sur des photos de rues de Tanta des années 1960-1970, des jeunes femmes portant jupes et robes, ongles vernis et lunettes noires de starlettes hollywoodiennes, sirotent une orangeade à la terrasse des cafés. Une époque révolue.

Sissi a heureusement éjecté les Frères musulmans du pouvoir, sinon c’était une catastrophe pour l’Égypte

Les Frères musulmans et leur chef politique aujourd’hui défunt, Mohamed Morsi, ont beau avoir été chassés du pouvoir qu’ils ont exercé pendant un an, boutés à la rue et en prison par un coup d’État en juillet 2013, l’islam rigoriste, tendance fondamentalisme, n’en irrigue pas moins l’ensemble de la société. « Tu sais, ça aurait pu être pire », me glisse Mohamed. Est-ce pour me consoler ou s’en persuader lui-même ? « Non, je vais t’expliquer. Vous, les Occidentaux, avez été d’une incroyable naïveté. Ce que vous appelez le “printemps arabe”, moi, je l’appelle la “tempête arabe”. Les Frères musulmans avaient un plan. Sissi les a éjectés du pouvoir avec violence, et heureusement ! Sinon, c’était une catastrophe pour l’Égypte et toute la région. Le pays aurait été divisé en trois : les musulmans au nord, les chrétiens au sud et dans le désert du Sinaï le regroupement de toutes les tendances islamistes et activistes radicales. » En clair, Mohamed en est persuadé, le pays aurait sombré dans le chaos et un califat islamiste serait né dans les sables. Vision cauchemardesque. Ne restait plus qu’à former une sainte alliance avec les fanatiques de Daech… Le pire, tous n’ont pas pu l’éviter et en gardent un souvenir cuisant. Bienvenue à Edfou !

Depuis l’âge de 12 ans, Yasser conduit les touristes en calèche jusqu’au temple d’Edfou.
Depuis l’âge de 12 ans, Yasser conduit les touristes en calèche jusqu’au temple d’Edfou. © DR

Pour découvrir la magnificence du temple de l’ère ptolémaïque, une seule solution : monter à bord d’une des calèches qui conduisent au site antique à travers les rues populaires et animées de la ville. Mon cocher se prénomme Yasser, il a 42 ans, dont déjà… trente passés la bride à la main. « Je suis indépendant, me dit-il avec fierté. Cette calèche m’appartient et j’ai deux chevaux. » Dès 6 heures du matin, il embarque ses premiers touristes. Une pause déjeuner à midi – « J’en profite pour changer de cheval, car eux aussi doivent se reposer » – et c’est reparti jusqu’à 18 heures. Après la révolution, à cause des troubles puis l’accession au pouvoir des Frères musulmans, les touristes se sont envolés et ne sont pas revenus huit ans durant. Régime pain noir, au sens propre. « À l’époque, je ne pouvais plus nourrir convenablement ma famille, se souvient-il avec amertume. On ne mangeait plus de viande, plus de poulet, la soupe de lentilles devait durer deux ou trois jours. » Pour tenir la tête hors de l’eau, Yasser s’est improvisé taxi tiré par son cheval. « Je conduisais les gens de la ville à l’hôpital ou à une administration, mais ça n’a pas suffi. » Alors, il a été contraint de se reconvertir en ouvrier agricole. « 50 livres par jour, un petit déjeuner et un repas à midi pour travailler au champ du matin au soir », soit… 3 euros, l’équivalent des pourboires quotidiens d’antan. Les troubles se sont dissipés. Yasser a retrouvé sa calèche, ses chevaux et le sourire. « J’ai trois enfants aujourd’hui dont un bébé, la vie a repris ! »

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Avec le retour encore timide des touristes, Rekabi a conservé une clientèle locale

Mêmes causes, autre histoire. Pour les malades, un pèlerinage au temple de Kôm Ombo s’impose. Seul lieu de culte dévolu à deux divinités distinctes : Sobek, le crocodile dieu de la Fertilité, et son homologue pour la Médecine, le faucon Horus. La médecine antique semble plus évoluée que les remèdes de nos grands-mères. Les Égyptiens pratiquaient déjà la trépanation, comme en attestent certains crânes de momies. Pour méditer sur les progrès de la science, je m’accorde un thé à la menthe au Café nubien, tout proche. L’échange s’engage avec Rekabi, le directeur de l’estaminet, 39 ans dont dix-neuf de boutique. Pour lui aussi, le choc de la révolution de 2011 a eu un coût sonnant et trébuchant. « Du jour au lendemain, plus un seul touriste. Je réalisais un chiffre d’affaires équivalant à 5 000 euros mensuels, il s’est effondré à 500 ! » Comment ne pas tirer le rideau ? Par bonheur, le propriétaire du Café nubien l’est aussi du terrain. Pas de loyer à acquitter, une charge en moins. « Et puis nous avons eu de la chance, raconte Rekabi. À Kôm Ombo, il y a une très grande usine de transformation de canne à sucre. Lorsque les touristes sont partis, ce sont les locaux qui ont découvert mon café. Ils sont venus, de plus en plus nombreux, nous avons organisé des cérémonies de mariage, des jeux pour les enfants durant les vacances. » Un mal pour un bien. Avec le retour encore timide des touristes, Rekabi a conservé une clientèle locale. Précisions à l’attention des futurs voyageurs : le Café nubien sert un savoureux thé à la menthe (y ajouter du sucre serait une hérésie), est ouvert 24 heures sur 24 et emploie 40 personnes.

Les Nubiens, un peuple sacrifié sur l’autel de la modernité

Les Nubiens, une population égyptienne méconnue. On redécouvre cette minorité de 1,5 million d’habitants à Assouan, deuxième ville du pays, au sud, frontière avec l’Afrique noire. L’ethnie est aisément reconnaissable. Dans les rues, des hommes à la peau sombre s’affairent, longues silhouettes flottant dans leurs galabiyas blanches ou ocre. Sur la rive ouest se niche un village nubien traditionnel, qui se visite – non pas comme une réserve indienne mais comme un moment de rencontres. Hadj Rabya en est le chef respecté – hadj étant un titre honorifique indiquant qu’il a effectué le pèlerinage à La Mecque  –, la peau noire, les traits marqués par ses 80 ans. Les Nubiens furent un peuple sacrifié sur l’autel de la modernité. Plus de 100 000 furent chassés de leurs terres en 1971, date de l’ouverture des vannes du grand barrage sur le fleuve qui a submergé leurs villages. Certains sont partis au Soudan, la plupart sont restés en Égypte, s’installant plus au nord. Le vieil homme en tient-il rigueur à l’Égypte ? Avare de mots, Rabya confie : « C’est une blessure. Nous avons abandonné nos maisons. Elles sont sous l’eau. Mais ce n’est pas la faute de l’Égypte. C’est la décision d’un homme, Nasser, qui fit construire le barrage sans se soucier des hommes. » Citoyens égyptiens, les Nubiens veillent à leurs traditions. Leur dialecte est une langue bien vivante, plusieurs générations vivent sous le même toit (grand-mère, fille et petite-fille y disposent de leurs cuisines respectives), les différends sont réglés au sein de la communauté plutôt qu’en justice. Une autonomie de seigneurs.

D’autres minorités, chrétiens coptes (5 % de la population), quelques milliers de juifs, cohabitent avec la majorité musulmane. Tous constituent l’Égypte, un pays qui se résume à deux chiffres : 99 % des habitants vivent sur une bande de terre qui longe le Nil, à peine 6 % du territoire. Le reste n’est qu’un désert ponctué de quelques oasis. Le fleuve est la bénédiction immémoriale de l’Égypte, le tourisme est son bienfait contemporain, 11 % du PIB. Les autres grandes ressources économiques sont le pétrole, le gaz et le coton, réputé être de la meilleure qualité au monde.

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Le président Sissi ambitionne rien moins que de modifier la physionomie du pays. Un projet pharaonique : proposer aux habitants des régions qui bordent le Nil de migrer vers l’intérieur des terres. Là, des parcelles foncières équipées en électricité et arrivée d’eau leur sont données, gracieusement, en échange de l’engagement de s’y établir, de bâtir et d’y pratiquer une culture spécifique, définie à l’avance. Une initiative qui vise à décongestionner la pression urbaine et à occuper le terrain, surtout le désert du Sinaï, pour ne pas laisser le champ libre aux terroristes qui rêvent d’en faire leur sanctuaire.

L’an prochain, honneur au patrimoine avec l’ouverture du plus grand musée égyptologique du monde, au pied des pyramides, dans la banlieue du Caire. La collection complète du trésor de Toutankhamon, plus de 5 000 pièces, sera intégralement présentée sur un étage. En 2022, date de l’élection présidentielle, sera inaugurée la nouvelle capitale administrative du pays, 40 kilomètres à l’est du Caire. Un ensemble de bâtiments démesurés et fastueux qui abriteront la présidence, le gouvernement, le Parlement, les administrations centrales et les sièges des grandes entreprises, une ville de 5 millions de personnes qui émerge actuellement des sables du désert.

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Retour à Louxor. Mon voyage s’achève, le rituel du passage à la boutique souvenirs s’impose. Inutile d’espérer dénicher une authentique antiquité. Au début du XXe siècle, les antiquaires Mohammed Mohasseb et Abd el-Megîd tenaient le haut du pavé. Pour quelques francs, on en revenait avec une véritable petite amulette. L’arnaque est, elle aussi, une tradition ancienne. Remarquable de précision, le guide touristique Baedeker mettait ainsi en garde ses lecteurs dans son édition de 1908 : « On ne saurait être trop prudent. Les objets sont si magnifiquement fabriqués que même les connaisseurs sont mis dans l’embarras. » Un siècle plus tard, rien n’a changé. Les vieilles méthodes ont toujours cours. Illustration avec ce secret des faussaires pour fabriquer un scarabée de pierre plus authentique que nature. Un caillou anodin provenant d’un site antique est taillé avec minutie. La silhouette du coléoptère se dessine, on y ajoute quelques hiéroglyphes au dos. Puis, étape cruciale, cet artefact est enrobé d’herbes fraîches ou de feuilles de menthe. La suite de l’opération consiste à le faire gober à un dindon, et à patienter. Le temps du transit digestif, le gallinacé restitue notre scarabée, cette fois paré d’une sublime patine, à l’évidence millénaire. Un conseil, donc : toujours se méfier des magasins d’antiquités qui disposent d’un élevage de volailles dans l’arrière-cour. Cette année, j’ai acheté mes cadeaux de Noël en Égypte : une très belle collection de scarabées « authentiques ». C’est l’intention qui compte…

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