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Patrimoine et musique : Quand un art en magnifie un autre

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Le patrimoine musical de Wallonie possède des pépites à découvrir ou redécouvrir sans plus tarder, dès que le confinement sera terminé.

Par Frédéric Marchesani

Au début du XIXe siècle, le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel dresse une liste de cinq arts dans le cadre des cours d’esthétique qu’il donne à l’université de Berlin. Revu et corrigé à la fin du XXe siècle, ce relevé en compte aujourd’hui dix. Si l’architecture reste à la première place de cette fameuse liste, la musique est placée en quatrième. Ces deux arts si différents se retrouvent toutefois lorsque germe dans les esprits la nécessité de les faire cohabiter. La Wallonie, comme bien d’autres régions d’Europe, conserve ainsi un patrimoine architectural lié à la musique de grande qualité. On ne compte pas les théâtres, opéras, conservatoires, salles de concerts et autres lieux de divertissement qui, depuis leur édification, ont été protégés par des mesures de classement. C’est dans le patrimoine que ces deux arts majeurs se retrouvent.

La verrière du péristyle du Forum de Liège.
L’orgue et les peintures d’Edgar Scauflaire au conservatoire royal de Liège.
Le théâtre royal de Mons, situé sur la célèbre Grand-Place.
Le théâtre royal de Namur et son élégante façade.
Le conservatoire de musique de Tournai, œuvre de Bruno Renard.

Un lieu d’éducation à part

Chapelle musicale Reine Elisabeth. ©DR

Parmi les nombreux monuments du domaine royal d’Argenteuil, à Waterloo, se trouve un lieu d’enseignement de la musique qui tient une place toute particulière en Wallonie : la chapelle musicale Reine Elisabeth, bijou de l’architecture Art déco bien que déjà empreinte d’une touche de modernisme. Construite d’après les plans de l’architecte Yvan Renchon, elle a été inaugurée le 11 juillet 1939.
Le bâtiment a été spécialement étudié pour l’activité qui lui était destinée : accueillir et loger de jeunes prodiges de la musique tout en leur donnant la possibilité de se perfectionner et de se produire en concert. La chapelle, une institution d’enseignement supérieur artistique, fut en effet fondée par la Reine, passionnée de musique classique. Jusqu’en 2004, elle accueillit en résidence une douzaine de jeunes musiciens accompagnés par un professeur pour des cycles de trois ans, avant de fermer ses portes et de procéder à une intense campagne de restructuration.

Le projet a depuis été entièrement rénové et se consacre pleinement à la formation de haut niveau dans six disciplines (chant, violon, piano, violoncelle, alto et musique de chambre) et à l’insertion professionnelle à travers un réseau de partenaires culturels en Belgique et dans le monde entier. Depuis 2004, la chapelle accueille chaque année une cinquantaine de jeunes talents et prépare leur participation à différents concours musicaux internationaux, parmi lesquels le célèbre concours Reine Elisabeth.

Des théâtres royaux et des endroits uniques

Le théâtre royal de Liège, siège de l’Opéra royal de Wallonie, et la grande salle avec sa coupole et son lustre. ©DR

Liège, Mons et Namur ont en commun, en plus d’être chefs-lieux de province, d’accueillir toutes les trois un théâtre royal, chacun avec ses spécificités.

Le théâtre royal de Liège abrite l’Opéra royal de Wallonie, centre lyrique de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’édifice a été érigé sous le régime hollandais sur les plans de l’architecte Auguste Dukers, et inauguré en grande pompe le 4 novembre 1820. Le vénérable bâtiment, aujourd’hui à l’aube de son bicentenaire, a connu bien des modifications au cours de son histoire. Du théâtre d’origine subsiste la façade principale, caractérisée par ses colonnes en marbre rouge de Saint-Remy provenant de l’ancien couvent des Chartreux. Le superbe foyer du théâtre a lui aussi conservé ses caractéristiques du début du XIXe siècle.

En 1860, l’institution est déjà à l’étroit en ses murs et l’architecte de la ville, Julien-Etienne Rémont, est chargé de le rénover et de l’agrandir. C’est à l’occasion de ces travaux que le théâtre acquiert une partie de ses proportions actuelles. En 1903, le peintre Emile Berchmans réalise la superbe toile de la coupole, dont la composition représente le panthéon de la musique. Au même moment, son frère Oscar sculpte le splendide lustre en bronze massif de style Louis XVI, doré à l’or fin et orné de cristaux. Le même Oscar Berchmans est l’auteur, en 1930, du fronton du théâtre : œuvre monumentale, il présente deux femmes drapées à l’antique entourant Apollon.

Vieillissant et mal adapté aux conditions du XXIe siècle, le théâtre royal de Liège profite d’un imposant lifting entre 2010 et 2012. Une restauration complète de l’intérieur et de l’extérieur est entreprise afin de revenir à l’état d’origine et de moderniser les équipements. Il est alors doté d’une annexe en toiture, seule partie de l’édifice ne faisant pas l’objet d’une mesure de classement. Visible de loin, elle est enveloppée d’une double peau métallique ajourée créant des effets de lumière sur la façade, qui a retrouvé son badigeon blanc d’origine.
Idéalement installé en plein centre-ville, sur la célèbre Grand-Place, le théâtre royal de Mons est érigé au coin de la rue Neuve par l’architecte de la ville, Charles Sury.

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De style néoclassique, il est inauguré en 1843 et présente une façade en briques enduites dotée de colonnes de pierre et de baies aux encadrements stuqués. Elle est couronnée par un fronton et ouverte, au rez-de-chaussée, de trois baies centrales fermées par d’élégantes portes métalliques, ornées de médaillons représentant les armes de la ville de Mons ainsi que les profils de Racine, Molière, Grétry et Roland de Lassus, compositeur montois. A l’intérieur, on trouve une salle en hémicycle richement décorée. Celle-ci a plusieurs fois été modifiée depuis lors, notamment au cours de deux grandes campagnes de restauration, en 1947-1948 puis entre 1997 et 2006.

Théâtre royal de Namur. ©DR

Egalement situé dans l’hypercentre, le théâtre royal de Namur affiche une élégante façade de style néoclassique, érigée en 1868 sur les plans de l’architecte de la ville, Thierry Fumière, assisté par Julien-Etienne Rémont, fort de sa récente expérience liégeoise. La façade principale, caractérisée par son imposant portique d’entrée, a été érigée, comme le reste du bâtiment, en pierre de Savonnières. Ce calcaire de la Meuse française, de couleur presque dorée, fait du théâtre de Namur un véritable repère dans une ville dont la plupart des bâtiments utilisent la brique et le calcaire gris-bleuté de nos régions. A l’intérieur, on trouve une salle à l’italienne d’esprit Napoléon III, un style de décoration du Second Empire rare en Wallonie. La coupole est ornée d’une toile en trompe-l’œil néobaroque évoquant un ciel nuageux où se déploie une iconographie renaissante : putti musiciens, amours, guirlandes de fleurs.

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Des lieux d’enseignement

Depuis bien longtemps, les conservatoires et académies sont les principaux lieux d’éducation à la musique. Toutes les villes wallonnes en possèdent. Parmi ces lieux d’éducation, la Fédération Wallonie-Bruxelles compte trois conservatoires royaux, l’un à Bruxelles et les deux autres en Wallonie.

 

Théâtre royal de Mons. ©DR

Le conservatoire royal de musique de Mons est l’héritier d’une académie de musique fondée au XVIIIe siècle. L’institution est installée dans un bâtiment classé d’une grande qualité architecturale, l’ancien refuge de l’abbaye d’Epinlieu, très bel exemple de l’architecture montoise de la fin de l’Ancien Régime. L’ancienne chapelle est dotée d’un campanile et ouverte d’un portail d’entrée de style baroque, sommé d’un fronton brisé doté d’une niche à ailerons. A l’intérieur, on conserve un très bel escalier à volées droites séparées par des paliers, un des premiers exemples du genre construits dans nos régions. Le bâtiment a été restauré entre 1982 et 1987 lors d’une campagne qui a permis de remettre en valeur ce patrimoine architectural.

Le conservatoire royal de musique de Liège abrite également l’Orchestre philharmonique royal de Liège. L’institution, fondée en 1826 sous le régime hollandais, s’installe dans un nouvel édifice érigé par l’architecte Louis Boonen entre 1882 et 1886. La monumentale façade de style néo-Renaissance est richement décorée et composée de trois avant-corps. On y découvre une multitude de détails, parmi lesquels de superbes masques renvoyant aux arts de la scène. A l’intérieur, la salle de spectacle mérite la visite : la musique jouée par l’orchestre en magnifie véritablement l’architecture.

La salle, une des plus grandes d’Europe au moment de son édification, est décorée en style Louis XIV. La coupole du plafond est percée en son centre d’une splendide verrière entourée de dix compartiments contenant dix toiles de l’artiste Emile Berchmans, également auteur de la coupole du théâtre royal. La scène est surmontée d’un exceptionnel orgue composé de 3 676 tuyaux, installé en 1888 par le facteur d’orgues Pierre Schyven. De part et d’autre, les murs de scènes sont décorés de peintures à l’huile ajoutées entre 1952 et 1954. Elles sont l’œuvre d’Edgar Scauflaire et magnifient à la fois la mythologie et la musique. Les peintures font notamment référence à deux grands compositeurs liégeois, André-Modeste Grétry et César Franck.

A Tournai, le conservatoire de musique est l’œuvre du prolifique architecte Bruno Renard. Intégré à l’ensemble architectural de la place Reine Astrid, entièrement dessinée par Renard en 1822, il est resté inachevé. Très bien restauré, il se caractérise par la présence d’un hémicycle porté par deux rangs de colonnes toscanes.µ

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Des lieux de divertissement

Impossible d’être exhaustif lorsqu’il s’agit de faire la liste des biens patrimoniaux liés au divertissement musical. Parmi ceux-ci, l’un sort toutefois du lot, car il est le seul à être inscrit sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie. De style Art déco, le Forum de Liège a été construit entre 1921 et 1922. Il allie les matériaux de prédilection de cette architecture de l’entre-deux-guerres : le béton, le fer et le verre. Il possède deux façades, l’une située dans la rue Pont d’Avroy et l’autre, la plus belle, rue du Mouton blanc. Celle-ci accueille aujourd’hui un cinéma et est caractérisée par sa vaste baie en anse de panier ornée d’un superbe vitrail figurant une salle de spectacle stylisée. La salle de spectacle possède un décor de staffs peints, à motifs géométriques et dorés à la feuille de laiton.

Les kiosques, un patrimoine méconnu

Le kiosque du parc de l’Harmonie à Verviers. ©DR

Dans la lignée des innovations architecturales du XIXe siècle, les kiosques apparaissent dès les années 1820-1830 sous forme d’édicules provisoires et démontables. Jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, ils sont le produit de l’engouement musical qui se propage dans les villes et villages par le biais des sociétés de musique, des harmonies, des fanfares et des fêtes locales.

Dès 1840, ces lieux privilégiés souvent situés sur  la place communale s’implantent de façon permanente, comme un symbole du nouvel art musical. Ils sont un moyen de rendre cette culture accessible à tous. Mais si aujourd’hui nombre d’entre eux ont disparu, d’autres bénéficient de mesures de protection. Témoins de notre histoire et véritables repères dans le paysage, onze kiosques sont classés comme monument en Wallonie. Bien d’autres mériteraient de suivre cette voie. Parmi les biens protégés, on peut citer le très beau kiosque de Verviers : restauré et bien entretenu, il confère au parc de l’Harmonie un charme tout particulier.

 

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