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La fabuleuse histoire de l’architecture judiciaire wallonne

La fabuleuse histoire de l'architecture judiciaire wallonne

Les cours de justice de Mons avec, à l’avant-plan, l’ancien corps de garde des casernes. | © Guy Focant / SPW-AWaP

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Patrimoine et justice. Les lieux de pouvoir en Wallonie sont d’une richesse infinie. Tour d’horizon avant ce qui pourrait être, pour chacun, une belle découverte de l’été.

Par Fredéric Marchesani

La justice, telle qu’elle est aujourd’hui organisée par le droit belge, est l’héritière et le résultat d’une évolution séculaire. Les lieux de pouvoir qui abritent les institutions judiciaires sont parfois aussi les héritiers d’une riche et longue histoire. En Wallonie, plusieurs palais de justice sont protégés par une mesure de classement tandis que d’autres, flambant neufs, constitueront peut-être le patrimoine de demain.

La cour d’assises de Liège est la seule salle d’un palais de justice wallon à faire l’objet d’une mesure de classement. De style néogothique, elle a été conçue en 1881 par l’architecte Lambert Noppius à l’occasion de travaux de restauration de l’aile orientale du palais. À son emplacement se trouvaient autrefois deux antichambres aménagées sous le règne de Jean-Théodore de Bavière et faisant partie des appartements princiers sous l’Ancien Régime.

L’exceptionnelle salle de la cour d’assises de Liège, classée comme monument. © Guy Focant / SPW-AWaP

La cour d’assises est d’un tout autre style et témoigne du courant néomédiéval qui soufflait sur nos contrées à la fin du XIXe siècle. La salle est constituée d’une grande nef couverte par une voûte en berceau. Un lambris composé de panneaux sculptés en motifs dits « serviettes plissées », surmontés d’une frise, donne de la verticalité à l’ensemble. Les boiseries des portes présentent des motifs géométriques, des rosaces et des grappes. Les poignées de porte prennent une forme qui s’inspire des lourds heurtoirs des portes gothiques.

De part et d’autre de l’allée centrale, deux enclos en fer forgé précèdent les rangées de bancs. Une cheminée monumentale, d’inspiration clairement médiévale également, occupe le fond de la salle. On y retrouve une série d’éléments rappelant les châteaux forts : linteau crénelé, meurtrières, blasons et arcatures aux décors trilobés. Le foyer est constitué de carreaux de terre cuite frappés du perron liégeois. L’ensemble dégage ainsi une atmosphère austère et solennelle, accentuée par la couleur lie-de-vin des murs et la pénombre qui règne en ce lieu.

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Des palais princiers devenus sièges de justice

Le pilori de Braine-le-Château avec, à l’arrière-plan, l’ancienne maison du bailli. © Guy Focant / SPW-AWaP

Outre les anciennes maisons de bailli (officier de justice dans les seigneuries féodales), anciennes cours et autres arbres et croix de justice, la Wallonie a conservé des dizaines de piloris. Egalement symbole de la juridiction seigneuriale, le pilori est un signe extérieur de haute justice. Il servait à exposer les condamnés aux quolibets de la foule et était dès lors fréquemment dressé sur la place principale de la ville ou du village. Sous l’Ancien Régime, il s’agissait d’une peine infamante, plus grave que le blâme 
et l’amende honorable.

Primitivement en bois au Moyen Age, il est par la suite érigé en pierre et prend parfois des proportions imposantes. C’est le cas du pilori de Braine-le-Château, récemment restauré et qui en est un des exemples les plus exceptionnels encore conservés. Comme l’indique une inscription présente à la base de la lanterne, ce monument a été édifié par « Maximilien de Hornes de Gasbecke, chevalier de la Toison d’Or de l’empereur Charles, 1521 ».

Situé sur la Grand-Place, à proximité des autres édifices liés au pouvoir seigneurial que sont la maison du bailli et le château, il constitue un des rares témoins datés de cette époque parvenus jusqu’à nous. Sa base, hexagonale, est surmontée d’une colonne de 3 m couronnée d’un chapiteau portant l’inscription dédicatoire, puis d’une lanterne de 2,7 m. Atteignant 8,4 m, cet imposant monument est le plus haut pilori conservé en Belgique. Bien d’autres peuvent encore être admirés à Attre, Enghien, Frameries, Graty, La Louvière, Petit-Rechain, Villers-lez-Heest…

 

L’ancien pilori de La Louvière, symbole de la justice de l’Ancien Régime. © Guy Focant / SPW-AWaP

À Liège et Namur, les vénérables palais de justice existaient bien avant l’indépendance de la Belgique. Plus imposant centre judiciaire de Wallonie, le palais de justice de Liège est installé dans l’ancien palais des princes-évêques, merveille érigée sous le règne d’Erard de la Marck dans les années 1520 et 1530 en style gothico-renaissant. De cette époque, il a conservé deux exceptionnelles cours bordées de colonnes à la décoration tant étonnante qu’inédite.

On y trouve des reliefs évoquant tant le thème de la folie, populaire à la Renaissance, que celui des grandes découvertes. Ravagée par un incendie en 1734, la façade située place Saint-Lambert est reconstruite en style classique sous le règne de Georges-Louis de Berghes. Après la révolution de 1789 et l’annexion de la principauté de Liège à la République française en 1795, le palais devient siège de la justice. À la fin du XIXe siècle, il est agrandi en style néogothique vers la place du Marché.

La cour de l’ancien palais des princes-évêques de Liège à la tombée du jour. © Guy Focant / SPW-AWaP

Le palais de justice de Namur est, quant à lui, installé dans l’ancienne résidence des comtes locaux. La demeure a été édifiée en 1631 afin d’accueillir les gouverneurs du comté qui administraient le territoire au nom du roi d’Espagne. Au XIXe siècle, l’édifice est restauré en style néo-Renaissance par l’architecte Boveroulle afin de l’adapter à ses nouvelles fonctions de palais de justice. Bâti en briques et pierre bleue, il compte quatre ailes encadrant une cour rectangulaire. La façade principale, à rue, est la seule d’origine. Elle est caractérisée par un avant-corps en forme de tour-porche au centre de laquelle se trouve un portail encadré de colonnes toscanes.

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L’imposant avant-corps du palais de justice de Namur. © Guy Focant / SPW-AWaP

Anciens et nouveaux palais

Les cours de justice de Mons avec, à gauche, la salle de la cour d’assises et, au fond à droite, la tour Valenciennoise. © Guy Focant / SPW-AWaP

Dans le courant du XIXe siècle, la Belgique naissante organise son système judiciaire et bien des édifices doivent être érigés, Bruxelles en restant l’exemple le plus impressionnant. Les cantons judiciaires accueillent les justices de paix et les tribunaux de police. Les arrondissements judiciaires deviennent le siège du tribunal de commerce, du tribunal du travail (devenu de nos jours tribunal de l’entreprise) et du tribunal de première instance. Chaque chef-lieu de province devient le siège d’une cour d’assises tandis qu’au sud du pays, seules Liège et Mons accueillent une cour d’appel.

Plusieurs petites et moyennes villes wallonnes voient une justice de paix être installée sur leur territoire. Quelques beaux édifices patrimoniaux sont hérités de cette période. C’est le cas à Binche, qui conserve un édifice néogothique bâti en 1902 par l’architecte Paul Saintenoy, ou du très beau bâtiment néoclassique érigé en 1825 à Boussu. Autre exemple néoclassique, la justice de paix de Philippeville a été construite en 1878. Outre ces édifices neufs, les justices de paix sont parfois installées dans d’anciens bâtiments. À Florennes, l’institution est abritée dans l’ancien château des seigneurs du lieu tandis qu’à Andenne, c’est l’ancien hôtel de ville qui est réaffecté. Erigée en 1772, cette belle construction classique est ornée d’un fronton et sommée d’un clocheton hexagonal.

La salle des pas perdus des cours de justice de Mons. © Guy Focant / SPW-AWaP

D’autres villes, plus importantes, comptent même plusieurs palais de justice. C’est le cas à Liège qui, depuis quelques années, fait usage d’annexes modernes situées en face du palais des princes-évêques, ou à Namur, où un projet de nouveau palais est à l’étude. Arlon et Mons ont elles aussi leurs anciens et nouveaux palais. L’ancien palais de justice d’Arlon est aujourd’hui devenu une salle d’exposition. Situé sur la place Léopold, il a été érigé en style néogothique par l’architecte Albert-Jean-Baptiste Jamot entre 1864 et 1866. Les fenêtres ogivales voisinent avec les pinacles et les frises d’arcature. Le haut frontispice en saillie est flanqué des armoiries de la province du Luxembourg. Plus loin, dans les faubourgs historiques, le nouveau palais est composé de deux bâtiments de verre respectivement inaugurés en 1993 et en 2003.

À Mons, les deux palais abritent des services judiciaires. Situé à l’entrée de la rue de Nimy, à deux pas de la Grand-Place, l’ancien palais a été inauguré en 1848. De style néoclassique, bâti en pierre de Soignies, il est caractérisé par un imposant fronton reposant sur des colonnes toscanes. A l’intérieur, l’atrium est soutenu par d’élégantes cariatides. Inaugurées en 2007, les nouvelles cours de justice de Mons ont été réalisées par un trio d’architectes : Jean Barthélemy, Benoît Jonet et Michel Poulain.

Elles sont le parfait exemple de l’alliance entre l’architecture contemporaine et le respect du patrimoine car elles intègrent la tour Valenciennoise, seul vestige conservé hors sol de la seconde enceinte médiévale de Mons. La salle circulaire de la cour d’assises rappelle d’ailleurs l’architecture de cette tour de défense. Le nouveau bâtiment s’inscrit également dans le site des anciennes casernes, dont le corps de garde érigé au XIXe siècle a été préservé à l’entrée du site pour rappeler la mémoire du lieu. Son architecture néogothique et le badigeon rose de ses façades s’intègrent parfaitement au complexe judiciaire.

Au détour d’une promenade urbaine, ne manquez pas de jeter un œil à l’architecture judiciaire wallonne. Bien d’autres édifices d’importance auraient pu être cités : les palais de justice de Verviers, Marche-en-Famenne, Neufchâteau, Dinant, Nivelles ou encore Tournai ne manquent pas d’intérêt.

Le bâtiment A du palais de justice d’Arlon, inauguré en 1993. © BELGA PHOTO / EMILIE RENSON
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