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À la découverte des anciens bains et thermes de la Sauvenière à Liège

La façade donnant sur la place Xavier Neujean. Lors de la restauration, la gare routière a été supprimée et les espaces ont été réutilisés pour en faire notamment un restaurant et une salle de concert. | © Guy Focant / SPW-AWaP

Voyages

Un joyau de l’architecture moderniste situé dans la ville de Liège.

 

Par Florence Pirard

En octobre 1936, l’échevin liégeois Georges Truffaut fait adopter par le conseil communal un projet visant à construire un établissement de bains place Xavier Neujean. C’est une véritable nécessité pour la ville, car les salles de bains sont encore rares dans les foyers de la Cité ardente. Un concours est organisé. Cette construction emblématique possède un programme ambitieux : celui-ci prévoit, sur un terrain de 80 m sur 29 m, une gare routière au rez-de-chaussée, deux bassins de natation, une section d’hydrothérapie, des locaux annexes, un café-restaurant et un dancing. Quarante-neuf projets sont soumis à la première épreuve, parmi lesquels six sont retenus. En mai 1937, c’est un projet de style moderniste à ossature en béton armé, proposé par l’architecte Georges Dedoyard, qui est choisi au terme du second tour. La construction débute en 1938, mais prend du retard avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Le bâtiment est finalement achevé en 1941 et ouvert au public en mai 1942.

Une architecture innovante

La grande verrière du hall de 80 m de long.© Guy Focant / SPW-AWaP

Le vaste immeuble est bâti en style « paquebot ». La station d’autobus au rez-de-chaussée est accessible tant par le boulevard de la Sauvenière que par la place Xavier Neujean, ce qui permet de les relier en créant une nouvelle circulation urbaine. Côté boulevard de la Sauvenière, la façade comprend huit niveaux, occupés dès l’origine par un ensemble complet de bains publics avec bains-baignoires et bains-douches, bains hydrothérapiques, massages, sauna, solarium et des salles pour de multiples clubs sportifs (judo, boxe, lutte, tennis de table, escrime). En pierre calcaire, céramique turquoise, granit et briques de verre, elle est marquée par une ligne axiale correspondant à la cage d’escalier et une ligne horizontale en encorbellement, au sixième étage, soulignant une salle initialement occupée par le restaurant.

Eclairé côté place Xavier Neujean par une grande verrière rectangulaire, un vaste hall de près de 80 m de long abrite les deux bassins de natation. Il est couvert par une voûte en berceau en béton translucide réalisée par les Cristalleries du Val-Saint-Lambert, portée par huit arcs en béton armé et culminant à 30 m de hauteur. La salle est entourée de tribunes pourvues de garde-corps tubulaires et de banquettes pouvant accueillir 1 250 personnes. Au sous-sol sont logées les installations techniques ainsi qu’un abri antiaérien pour 400 personnes, utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale.

La disposition interne répond à deux préoccupations essentielles : d’une part, faciliter les déplacements des différentes catégories d’utilisateurs (baigneurs, nageurs, écoliers, spectateurs assistant aux compétions), dont les parcours ont fait l’objet d’une étude très poussée ; d’autre part, assurer les conditions d’hygiène des installations, en séparant les bassins de natation des lieux de propreté et en faisant en sorte que les nageurs soient toujours obligés de passer par les douches avant d’accéder aux bassins. L’hygiène est une préoccupation dominante.

Un ensemble menacé

La piscine de la Sauvenière a accueilli des nageurs jusqu’en l’an 2000. La verrière éclairait le petit bassin et l’aire de jeux. © Guy Focant / SPW-AWaP

Au milieu des années 1990, le projet de démolition du bâtiment ne suscite d’abord pas d’émoi particulier dans l’opinion publique. Mais à la suite d’une campagne citoyenne, une pétition est lancée et de nombreux Liégeois s’inquiètent de l’avenir de ce lieu connu de tous, où des milliers d’entre eux ont appris à nager. Car la Sauvenière a connu très vite un immense succès : plus de 800 000 baigneurs y seront enregistrés en 1943. Les bassins de natation, à la pointe du progrès, sont équipés d’appareils de suspension permettant de soutenir cinquante apprentis nageurs simultanément. Une révolution ! La natation scolaire va largement se développer, drainant chaque année des milliers d’écoliers. En 2001, la piscine ferme ses portes pour non-conformité aux normes de sécurité. Le bâtiment est petit à petit partiellement abandonné, seules quelques installations fonctionnant encore, notamment les bains publics. Tous les projets de restauration sont successivement abandonnés.

C’est en 2005 qu’un nouvel élan apparaît, avec le classement de l’édifice comme monument du patrimoine wallon. « La Sauvenière, témoin de la vie intense qui s’y est développée pendant plus de soixante ans, reste évidemment chère aux cœurs des Liégeois qui l’ont connue dans sa période de gloire. Son intérêt architectural, mais aussi social, justifie largement le classement. » C’est le début d’une renaissance.

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Une restauration de haut vol

La cage d’escalier qui dessert les six étages côté boulevard de la Sauvenière. © Guy Focant / SPW-AWaP

En 2009, les travaux de restauration débutent afin d’accueillir le projet de la Cité Miroir, un lieu culturel et d’éducation permanente au service de la citoyenneté, de la mémoire et du dialogue des cultures : théâtre, musique, conférences, débats, ateliers, expositions permanentes et temporaires… Les travaux de réhabilitation sont confiés au bureau d’études Pierre Beugnier et à Triangle Architectes. Le changement de fonction est radical : le lieu doit se muer en un espace culturel, avec lieux d’exposition et salle de spectacle, le tout équipé des dernières techniques de pointe en termes d’isolation, de chauffage et d’éclairage. En janvier 2014, les anciens bains de la Sauvenière revivent enfin.

Une figure emblématique de l’architecture moderniste

Georges Dedoyard (1897-1988) est un architecte et urbaniste belge. Diplômé en 1923 de l’Académie des Beaux-Arts de Liège, il y a reçu l’enseignement de Joseph Moutschen. Il est une figure emblématique de l’architecture moderniste à Liège et à l’origine de nombreux édifices publics et privés majeurs de la ville, mais aussi de Wallonie. En voici quelques exemples :

Bains et thermes de la Sauvenière, à Liège (1938-1942)

Pont des Arches, à Liège (1947)

Résidence Windsor, immeuble à appartements, rue des Vingt-Deux, à Liège (1950)

Mémorial du Mardasson, monument commémoratif de la bataille des Ardennes, à Bastogne (1950)

Grand magasin « Au Bon Marché », aujourd’hui Galeria Inno, place de la République française, à Liège (1952)

Centrale hydro-électrique, à Ivoz-Ramet (1954)

Pont Albert Ier, à Liège (1957)

Pont Kennedy, à Liège (1960)

Tour des Finances, à Liège (démolie en 1965)

Organiser sa visite

En cette période de déconfinement, la Cité Miroir vous accueille sur réservation du mercredi au samedi. L’exposition temporaire « Goulag » et les deux expositions permanentes sont accessibles. « Plus jamais ça ! » évoque le cheminement des déportés vers les camps nazis. Guidé par la voix de l’acteur Pierre Arditi, le visiteur est amené dans des espaces qui explorent l’une des pages les plus sombres de notre histoire. L’exposition « En Lutte » revient sur la mémoire des luttes ouvrières. Conçue sous la forme d’un voyage dans le temps, elle est guidée par la voix de l’acteur Philippe Torreton.

Vous pourrez aussi vous rendre dans la librairie Stéphane Hessel, située au deuxième étage de la Cité Miroir. Spécialisée dans les thématiques liées à la transmission de la mémoire et à la citoyenneté, elle propose une riche sélection de publications engagées. Ses rayons principaux sont l’histoire internationale des résistances pour la liberté, la Seconde Guerre mondiale, le dialogue des cultures et l’histoire des luttes sociales. Elle est riche de nombreux romans, romans graphiques, bandes dessinées et ressources pédagogiques, ainsi que d’une belle sélection de livres jeunesse.

INFOS

www.citemiroir.be

 

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