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Trésors wallons : Le Fort de Loncin, la mémoire d’une tragédie

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Vue aérienne du Fort de Loncin. | © DR.

Voyages

Chaque année, le 15 août, une foule nombreuse assiste aux commémorations : le fort de Loncin est devenu l’un des plus émouvants lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale en Wallonie.

Par Frédéric Marchesani

15 août 1914. 17 h 20. Comme les autres forts de la position liégeoise, Loncin résiste depuis dix jours à l’invasion allemande. Bombardé par la célèbre Grosse Bertha, une arme novatrice qui permet de tirer des obus de 796 kilos, il est à l’aube d’une tragédie. L’un des tirs ennemis termine sa course dans une réserve de munitions, mettant le feu à douze tonnes de poudre. L’explosion entraîne la mort de 350 soldats et la destruction presque totale du site. Depuis, ce dernier a obtenu le statut de nécropole nationale, bien des corps étant encore prisonniers des gravats un siècle après les faits.

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« Aux héros de Loncin morts pour la patrie »

Non loin du fort se situe le monument commémoratif de la tragédie, érigé par souscription publique en 1923. Situé dans un parc ombragé, il est l’œuvre du sculpteur Georges Petit et culmine à 18m de hauteur. Au sommet trône un groupe sculpté en bronze représentant deux guerriers antiques, un grec et un romain, qui agrippent de leur main gauche une couronne de laurier et de feuilles de chêne, symbole de reconnaissance envers l’héroïsme de leurs homologues modernes. Au pied du monument, un groupe sculpté en pierre cette fois, se compose d’une allégorie de la ville de Liège, sous les traits d’une femme drapée se tenant au-dessus d’un homme dévêtu, étendu et tenant un pommeau d’épée dans la main. La pierre sur laquelle il gît est flanquée de l’inscription « Aux héros de Loncin morts pour la patrie le 15 août 1914, ce fort en ruines est leur tombeau ». A l’arrière, un médaillon est orné du profil du capitaine-commandant Naessens qui se trouvait à la tête du fort au moment du conflit.

Le but était de préserver Liège de l’artillerie moderne allemande en cas de conflit

À partir de 1888, les villes d’Anvers, Liège et Namur sont dotées d’une position fortifiée neuve, conçues sous la direction de l’ingénieur Henri-Alexis Brialmont. Douze forts sont ainsi érigés en périphérie de la métropole mosane. Ceux-ci sont établis à sept ou neuf kilomètres de la ville et sont espacés entre eux de trois à six kilomètres. Le but était de préserver Liège de l’artillerie moderne allemande en cas de conflit. À la pointe de la modernité pour l’époque, ils présentent tous des obusiers et canons sous tourelle blindée et ont été érigés en utilisant du béton, composé de ciment, sable et galets, deux grandes nouveautés. Ils présentent, pour la majorité, une forme de triangle isocèle dont le sommet est tourné vers l’objectif.

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Vue aérienne du site avec les coupoles. DR.

Mis à part Loncin, les forts renfermaient peu de provisions permettant de subvenir à l’intendance quotidienne d’une garnison en temps de guerre. Les latrines, douches et cuisines étaient souvent situées dans la contrescarpe, une position intenable lors des combats. Cela entraîna de lourdes conséquences sur la capacité à soutenir un assaut prolongé de l’ennemi.

Une opposition héroïque

Après la déclaration de guerre de l’Empire allemand à la Belgique, six brigades tentent de briser la ceinture des forts dans la nuit du 5 au 6 août 1914. Cinq d’entre elles sont repoussées par la 3e division du général Leman, mais la 6e parvient à forcer le passage entre les forts de Fléron et d’Evegnée. Une colonne allemande de 180 000 hommes, aidée par une lourde artillerie, parvient ensuite à faire tomber les forts liégeois les uns après les autres jusqu’à la reddition du dernier, le 16 août. Cette opposition de près de deux semaines, héroïque et inattendue pour l’armée allemande, permet aux armées françaises de se positionner à la frontière et d’ainsi freiner considérablement l’invasion allemande de la France. Cette résistance permit à Liège de recevoir la Légion d’Honneur en 1919 de la part du président Raymond Poincaré. Rappel majeur de cet événement historique, le 14 juillet est toujours célébré chaque année à Liège par un grand feu d’artifice.

Prisonniers pour l’éternité

Epousant comme ses voisins la forme d’un triangle, le fort de Loncin se différencie d’eux par un armement plus puissant et par une garnison plus nombreuse. Celle-ci compte 350 artilleurs et 200 fantassins, placés sous l’autorité du capitaine-commandant Victor Naessens. Sa position à valeur stratégique ajoutée, au bord de la route et du chemin de fer reliant Liège à Bruxelles, en fait un lieu à part dans l’histoire de la position fortifiée liégeoise. Sa destinée tragique n’a fait que renforcer cet état de fait. Le visiteur, rapidement pris par l’émotion qui se dégage des lieux, ne peut enlever de son esprit le fait que seule une infime partie des corps a pu être récupérée avant d’être ensevelie dans une crypte. Les héros de Loncin sont prisonniers de leur forteresse pour l’éternité et veillent à jamais sur ses ruines.

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Parmi les monuments présents à Loncin, celui-ci symbolise les soldats prisonniers des décombres. DR.

En 2004, le fort a été classé comme monument pour ses indéniables caractéristiques. Il reste l’un des plus beaux témoins de l’architecture militaire défensive belge de la fin du XIXe siècle, sa funeste destinée lui ayant permis de conserver ses équipements d’origine. En octobre 2007, l’équipe des démineurs de l’armée a permis de remonter à la surface 142 tonnes de munitions. Cette opération délicate a également rendu possible la découverte de vingt-cinq corps qui ont été transférés dans la crypte au cours d’une poignante cérémonie. A la faveur royale, le site a été élevé au rang de nécropole nationale par le roi Philippe, le 3 août 2014.

Une page sombre de notre histoire

Muni d’un audioguide, le visiteur explore les ruines et découvre divers témoignages. Un parcours scénographique, mis en place en 2006, permet de visiter les quelques pièces du fort ayant résisté à l’explosion, mais surtout d’arpenter le gigantesque cratère et d’y voir les vestiges du massif central du fort. Point fort de la visite, l’imposante sculpture en bronze surplombant l’ancienne salle de rassemblement marque les esprits. Elle représente un homme enseveli dont la tête et les épaules sortent de terre. Il brandit vers le ciel un bras tenant un flambeau, symbole de fraternité. Un musée permet de découvrir des objets rares, curieux, voire étonnants. On y trouvera des armes et autres uniformes, mais également des objets personnels ayant été retrouvés dans les décombres.

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Le canon de 5,7 cm, présent sous la coupole, fonctionne toujours, plus d’un siècle après la destruction du fort. DR.

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Témoin d’une page sombre de notre histoire et de l’héroïsme dont peut faire preuve l’être humain, le fort de Loncin mérite amplement la visite.

La route de la mémoire en Wallonie

La collection « Itinéraires du patrimoine wallon », dont ce titre constitue le dixième numéro, rassemble une série de guides à destination du grand public axés sur la découverte active du patrimoine de la Wallonie. Ces livres, véritables outils pratiques de visite, sont déclinés à travers différentes thématiques dont, cette fois, le patrimoine mémoriel des conflits majeurs de l’Epoque contemporaine.

Cet « Itinéraire » propose une sélection de lieux liés à la campagne de 1815 et aux deux guerres mondiales. Chargés de sens et d’émotion, liés à des événements marquants, les lieux de mémoire de ces conflits structurent notre identité. Ils ont fait l’objet, immédiatement après les événements, d’un devoir de mémoire qui se poursuit encore à l’heure actuelle. Erigés dans un souhait de perpétuation du souvenir, ces diverses traces (cimetières, monuments aux morts, mémoriaux, stèles, statues…) demeurent aujourd’hui les témoins tangibles d’événements tragiques dont la commémoration constitue un devoir citoyen.

Loin de recenser toutes les traces mémorielles de ces moments majeurs de notre Histoire, « La route de la mémoire en Wallonie – Les conflits de l’époque contemporaine » met l’accent sur les plus emblématiques d’entre eux. Outre ces lieux patrimoniaux, l’ouvrage recense également bon nombre de musées et de centres d’interprétation wallons, avec une incursion au Grand-Duché de Luxembourg. En y ajoutant tous les renseignements pratiques destinés à l’organisation des visites, il s’inscrit dans une vocation essentiellement touristique.

L’ouvrage est dès à présent disponible en librairie ou auprès de l’Agence wallonne du Patrimoine au prix de 12 euros.

Informations : publication@awap.be ou +32 (0) 81 230 703

INFOS

Où ? Rue des Héros 15 à 4431 Loncin (Ans) –
Tél : +32 (0) 498 38 76 93 – contact@fortdeloncin.be ; www.fortdeloncin.be

Quand ? Pour les visiteurs individuels, le fort et le musée se visitent avec un audioguide du mardi au dimanche de 14 h à 18 h (dernière entrée à 16 h 30) en juillet-août. En septembre-octobre, visites uniquement les samedis et dimanches. Le port du masque est obligatoire et le nombre de visiteurs limité à cinq dans l’espace muséal.

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