Paris Match Belgique

Freÿr : le chateau et les jardins en bord de Meuse

Le long de la Meuse, le château et ses jardins éblouissent les visiteurs. | © ©Guy Focant

Voyages

Entre Hastière et Dinant, la vallée de la Haute-Meuse offre un intérêt paysager de première qualité par sa nature sauvage, admirablement préservée et comme rebelle à toute tentative d’intervention organisée ou méthodique.


Par Florence Pirard/Photos Guy Focant

« Un oranger sur le sol irlandais, on ne le verra jamais. » Mais, cher Bourvil, nous ne sommes pas en Irlande, mais en Wallonie, au château de Freÿr, dont les jardins sont pourvus d’orangers, parfois très anciens. Le chemin de fer lui-même semble serpenter dans la plaine alluviale avec autant de discrétion que d’humilité. C’est dans ce cadre naturel unique en Belgique que le château de Freÿr a vu le jour. C’est sans doute l’une des compositions humaines les plus réussies, qui contraste par sa régularité et son agencement ordonné avec les roches abruptes et la sauvagerie des lieux, entièrement boisés depuis le XXe siècle.

Au Moyen Age, le comté de Namur et la principauté de Liège, sans nécessairement s’affronter en permanence, servent des intérêts divergents. A Freÿr, un gué dans la Meuse, point de passage obligé vers la terre namuroise, fait office de frontière : un château fort en ponctue la berge dès le milieu du XIIIe siècle. Il est détruit en 1554 durant le long conflit qui oppose le roi de France aux Habsbourg. Est-ce à son emplacement que l’actuel château vit le jour ? Aucun vestige visible, aucune donnée archéologique ou historique ne permet de l’affirmer.

Quoi qu’il en soit, les bâtiments actuels remontent au XVIe siècle, puisque l’aile bordant la Meuse est datée de 1571. Ils appartiennent alors aux Beaufort-Spontin. Le château a connu plusieurs phases de construction du XVIe au XVIIIe siècle. Il s’articule en un vaste quadrilatère composé de quatre ailes, flanquées aux angles de tours coiffées d’une toiture en forme de petit bulbe. Construit en briques et pierre calcaire, il constitue une belle expression du style Renaissance en vallée romane. L’horizontalité des volumes du château est accentuée par les multiples bandeaux de pierre qui courent sur les façades.

Lire aussi >Chateau de Harzé : bienvenue dans l’antre de la puissante famille ardennaise des Montaigu


Les deux bassins de fontaine rectangulaires sont bordés d’orangers. ©Guy Focant

A l’est des bâtiments, les douves résultent d’un aménagement tardif, effectué au XIXe siècle lors de la création de la route. Auparavant, les voyageurs venant du sud arrivaient face au château pour le contourner par l’ouest. Accolée à l’aile ouest du château, une ferme en carré élevée en 1765 tranche par la tonalité grise de son matériau de construction, un calcaire clair. Elle est suivie d’une grange remontant à 1777. Plus loin, quelques maisons, essentiellement du XVIIIe siècle, constituent le petit hameau de Freÿr, étagé sur le versant de la vallée.

La décoration intérieure Louis XV et Louis XVI est bien conservée depuis de nombreuses générations. Certes, dans le saisissant décor de stucs, de toiles peintes et de pavements de marbre, la disposition des pièces a subi, au XXe siècle surtout, l’une ou l’autre modification destinée à davantage de commodité, parce que Freÿr est un endroit vivant et non figé. C’est ainsi qu’ont été placés, par exemple, certains lambris ou une cheminée Renaissance monumentale parmi un mobilier parfois rare et fragile, souvent impressionnant. On épinglera le grand vestibule doté d’un plafond peint et de scènes de chasse de l’atelier anversois de Frans Snyders, le grand salon au beau mobilier de style Louis XVI, le salon Louis XVI et, à l’étage, la grande salle à manger aux murs recouverts de cuir de Cordoue.

 

Au sommet du long mur de soutènement, des bustes double-face en terre cuite représentent reines, rois et valets. ©Guy Focant

A Freÿr, l’espace rigoureusement ordonnancé des jardins, dont l’expression graphique se trouve renforcée par les axes et les masses végétales taillées, contraste avec le paysage environnant. Le parc constitue un témoignage exceptionnel de l’art classique français conservé en Wallonie. Avant 1740, le château était encadré de jardins au sud et au nord. La terrasse nord actuelle a été redessinée dès 1760 par le chanoine-prévôt Guillaume de Beaufort-Spontin en style classique en trois parties : deux ensembles de bassins de fontaine rectangulaires et, au centre, un quinconce de tilleuls palissés avec bassin circulaire.

A partir de 1770, Philippe, frère cadet de Guillaume, agrandit les jardins en dessinant un second axe perpendiculaire au fleuve et s’étageant le long des côtes de Meuse jusqu’au pavillon Frédéric Salle (1774), décoré de beaux stucs dus aux Moretti. Le long de cet axe se déploie un jardin dans le style de Le Nôtre encadré de labyrinthes plus intimistes (fin XVIIIe siècle). Des bustes double-face en terre cuite représentant reines, rois et valets (œuvres du sculpteur Paul-Louis Ciflé de Hastière) sont disposés au sommet du long mur de soutènement. Deux volées d’escalier contournant une fontaine adossée sommée d’une œuvre contemporaine (à la suite de la disparition du cygne originel) interrompent le mur.

Le beau pavillon Frédéric Salle, ainsi nommé en l’honneur du neveu des frères Beaufort, est élevé dès 1774. La tradition rapporte qu’y fut reçue en visite, en 1785, l’archiduchesse Marie-Christine, gouvernante générale des Pays-Bas autrichiens. D’inspiration classique, l’édifice comprend une haute salle centrale sous coupole, épaulée de deux salons respectivement dédiés aux « Quatre Parties du Monde » et aux « Quatre Ages de la Vie » et à la déesse Freya.

L’ensemble des décors a été réalisé par les stucateurs italiens Paolo Antonio et Carlo Domenico Moretti, qui ont apposé leur signature en bas d’un médaillon de la rotonde. De belles grilles en fer forgé fixées à des pilastres en pierre calcaire marquent les allées d’accès nord et sud (pour partie conservées) et les différentes entrées des jardins. Deux orangeries abritent en hiver une exceptionnelle collection d’arbres parfois âgés de 250 ans, l’une des plus anciennes de Belgique.
Le château a été classé comme monument en 1956, et le parc – y compris les trente-trois orangers bicentenaires – comme site en 1997. L’ensemble est inscrit sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie.

Lire aussi >Le château de Bouillon, haut lieu d’histoire et de patrimoine

Les secrets des orangeries

Deux orangeries abritent en hiver une exceptionnelle collection d’orangers parfois âgés de 250 ans. ©Guy Focant

Une orangerie est un bâtiment clos, doté de vastes fenêtres faisant face au sud et d’un chauffage, dans lequel sont abrités, durant la mauvaise saison, les agrumes plantés dans des bacs ou pots ainsi que d’autres végétaux craignant le gel. La hauteur sous plafond est calculée de manière à ce que les plus grands sujets du jardin d’été puissent y séjourner. L’hiver, lorsque le soleil est bas, il apporte à la pièce sa lumière directe et sa chaleur. L’été, lorsque le soleil est haut, à l’aplomb du bâtiment, il n’entre pas directement dans celui-ci. Ainsi, la température d’une orangerie conçue selon les règles de l’art est maintenue à l’optimum en toute saison.

 

Organisez votre visite

Actuellement, les Bonaert administrent le domaine par le biais d’une asbl qui gère les visites et les nombreuses activités culturelles. Le château et ses jardins sont accessibles tous les week-ends d’avril à novembre de 11 h à 17 h. Le site est également ouvert du mardi au dimanche en juillet et août de 11 h à 17 h. Le prix de la visite s’élève à 8,50 euros par adulte et 7 euros pour les seniors, adolescents et étudiants. L’entrée est gratuite pour les enfants jusqu’à 12 ans.

 

Le vestibule du château, paré de très belles toiles. ©Guy Focant

INFOS
www.freyr.be

 

CIM Internet