Paris Match Belgique

Perdu au milieu de nulle part, se cache la Verbeke Foundation, le musée le plus fou de Belgique

Bienvenue -non pas au McDo- mais à la Verbeke Foundation. | © Kathleen Wuyard

Voyages

Derrière ce grand poteau brandissant le ‘M’ de McDonald’s -mais qui indique en fait un musée-, se cache la Verbeke Foundation qui regorge de trésors artistiques et insolites. Un lieu trop injustement méconnu en Belgique et aux secrets qui méritent de ne plus être gardés.

 

On y vient pour faire l’expérience de dormir dans un anus géant à environ 25 kilomètres d’Anvers, et on en revient les étoiles plein les yeux et le cœur tout chamboulé. Depuis 2007, le CasAnus fait beaucoup parler de lui. Cet « hôtel » en forme de colon est en fait l’œuvre de l’artiste hollandais Joep Van Lieshout. D’interieur tout blanc et très sommaire (un lit, une table, des toilettes et une petite douche) et d’extérieur marron, le CasAnus est planté aux abords d’un lac, sur un îlot perdu au milieu de nulle part. On y passe une nuit particulière, un peu flippante même, partagée entre les insectes et des bruits bizarres. À Vice, celui qui a également construit le BarRectum expliquait : « j’ai travaillé sur une série de boulots ayant pour thème le corps humain et plus particulièrement les organes internes du corps humain, du cœur au foie, en passant par le rectum et les organes génitaux mâles et femelles. Le CasAnus fait partie de cette série – il reprend la forme du tube digestif. Il commence avec la langue, puis l’estomac, les intestins (le petit et le gros) et se clôture sur l’anus ».

Pour voir la Verbeke Foundation en images > Plage, anus et taxidermie : bienvenue au musée le plus dingue (et méconnu) de Belgique

Mais le CasAnus n’est en fait qu’une infime partie de la Verbeke Foundation qui a été séduit par ce projet artistique, et n’est finalement qu’un prétexte à la découverte d’un lieu complètement dingue et qu’on ne soupçonnait pas. À l’origine, un couple : Geert et Carla Verbeke-Lens. Après avoir bossé pendant cinquante ans dans une société de transports maritimes qu’il avait créée « tout seul, sans aucune aide financière de [sa] famille », Geert décide de réaliser son rêve il y a maintenant treize ans : « J’ai tout vendu sauf le terrain et les bâtiments nous explique-t-il. Je travaillais avec plus de 80 personnes de 5h30 à 21 heures… Je n’étais pas heureux au quotidien. Et je pense que si j’avais dû continuer à bosser comme ça jusqu’à mes 60 ans, je n’aurais jamais tenu. Je voulais vivre de ma passion. On m’a dit que j’étais fou et on me le dit encore ! »

Carla Verbeke-Lens, la maîtresse des lieux.

Tout plaquer pour réaliser son rêve fou de musée

Car avec sa femme, Geert a toujours été un grand passionné d’art. Pendant plus de 27 ans, il collectionne des œuvres d’art, ses « trouvailles personnelles » dénichées un peu partout, comme ce vase immense qui allait partir à la casse :

Son temps libre, il le passe à faire des collages, des assemblages, à aller d’exposition en exposition, à la recherche du musée parfait. Mais à chaque fois qu’il en visite, il lui manque quelque chose : « Je ne trouvais jamais des musées qui me plaisaient vraiment. En Europe, je n’en aime que deux ou trois. J’adore le Musée Vostell Malpartid en Espagne ». Car Geert aime les grands espaces verts, aime faire vivre l’art de l’intérieur comme de l’extérieur : « Ici, j’ai 12 hectares et 20 000m2, on peut ainsi faire des expositions avec des grandes sculptures en extérieur… Et on ne se rend pas compte quand il y a foule. En Belgique, il n’y a aucun endroit comme cela ». Alors Geert, avec l’aide de sa femme, décide de montrer sa collection personnelle et d’inviter des artistes du monde entier à exposer dans son géant musée de l’étrange.

Aucune subvention pour une plus grande indépendance

Mais un tel lieu, ça se finance. Sauf que Geert ne souhaite pas d’aide de l’État : « Si nous n’avons aucune subvention, c’est parce que l’on n’en veut pas. C’est un choix. On ne veut pas perdre notre indépendance : la plus grande chose dans la vie et le plus important, c’est l’indépendance. Jamais un politicien n’est venu ici et c’est tant mieux ». Geert vit modestement de sa pension mensuelle : « Mon but dans la vie, ce n’est pas de gagner de l’argent, mais de faire ce que j’aime. J’ai à manger matin midi et soir, j’ai un toit pour dormir et ça me suffit ». L’argent, il provient essentiellement des visiteurs (environ 35 000 par an), du CasAnus et des nombreux événements qui y sont organisés tant l’endroit y est magique. En témoigne cette plage artificielle :

« On a des mariages chaque semaine. Là, nous sommes complets tous les samedis jusqu’à fin novembre. On n’est pas cher, et cela nous permet de faire découvrir le musée à d’autres personnes. Des enfants ont déjà cassé une œuvre d’art, mais c’est un risque que l’on prend ». Car le musée, situé à Kemzeke, est en effet totalement méconnu en Belgique : « Déjà, on n’a jamais fait de publicité. Et on ne peut pas faire de signalisation car on n’est pas un musée agréé. Je n’ai pas le fameux ‘M’ de musée ». Ce qui explique l’absence de la Verbeke Foundation dans les guides touristiques. Et le ‘M’, Geert a décidé de se le construire lui-même :

Si vous venez ici, vous voyez ma collection, vous voyez moi, du collage, du bio-art.

Le public de la Verbeke Foundation est assez jeune nous confie Geert, et les adultes viennent souvent accompagnés de leurs enfants : « 65 % de nos visiteurs sont Hollandais. En Hollande, ils sont plus ouverts à ce genre d’endroits. Ce n’est pas un musée traditionnel. Certaines personnes aiment bien, d’autres non… Mais le plus important, c’est qu’ils regardent. Par exemple, la tête de vache, elle est ici depuis 27 ans. Vous voyez Damien Hirst ? Eh bien lui, Martin uit den Bogaard, il était là avant Damien Hirst, et pourtant, il est moins connu. Je trouve qu’il y a trop de collectionneurs qui collectionnent les grands noms alors qu’il y a des choses plus fortes et moins connues qui méritent de l’être, et je souhaite les mettre en lumière justement ».

Et bien-sûr, il y a le CasAnus, qui brasse pas mal de monde : « Normalement dans un musée, à 18 heures, tout est fermé, ici, on invite à prolonger l’expérience. On peut rester dormir dans une œuvre d’art dans un musée ». Mais qui sont donc ces gens qui décident de passer la nuit dans un anus géant ? « Des gens de tous les horizons et de toutes les origines ! Ce sont vraiment des gens intéressés par l’art. Ils ne viennent pas au CasAnus pour rigoler. Ils sont respectueux. Il y a aussi de nombreux Hollandais qui partent en France et qui s’arrêtent ici pour se reposer après une visite du musée. Et des Français également, car nous sommes dans un livre qui conseille des endroits insolites où dormir ».

Quand on demande à Geert de définir l’ADN des lieux, il nous répond tout simplement : « Si vous venez ici, vous voyez ma collection, vous voyez moi, du collage, du bio-art. C’est ma vie ici. Je suis enfin heureux aujourd’hui ». Un bonheur et une passion que l’on ressent dès qu’on pénètre dans ce nouveau monde, à la beauté quasi-surréaliste.

CIM Internet