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À la découverte des anciennes carrières de la Malogne : mystère et exception

Un haut lieu de l’histoire industrielle du Hainaut. Les galeries, parallèles entre elles selon deux axes perpendiculaires, forment un superbe damier. | © Guy Focant

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Le site des anciennes carrières de la Malogne se trouve au sud de Mons, entre Cuesmes et Ciply, dans le Borinage. Elles prennent place dans un paysage légèrement ondulé, au relief peu accusé, situé à quelque 60 m au-dessus du niveau de la mer.

 

Par Frédéric Marchesani / Photos Guy Focant

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le site était occupé par des cultures. Mystérieuses et interdites d’accès, ces anciennes carrières forment aujourd’hui un témoin exceptionnel et impressionnant d’une activité industrielle intense mais brève, qui a marqué la vie montoise pendant moins d’un siècle et laissé peu de traces apparentes dans le paysage, car elle se déroulait en sous-sol.

Au point de vue géologique, le Hainaut est caractérisé par la présence d’importants dépôts sédimentaires formés entre le Crétacé et le Néogène, soit entre -145 et -2,5 millions d’années. Très vite, l’homme a compris l’intérêt géologique du bassin de Mons, comme en témoignent les minières néolithiques de Spiennes, site d’extraction de silex exploité du cinquième au troisième millénaire avant notre ère. Mais le sous-sol de la Malogne, bien que tout proche, est pourtant resté vierge jusqu’au XIXe siècle.

Dans la première moitié du XIXe siècle, les progrès engendrés dans bien des domaines par la Révolution industrielle permettent de comprendre le rôle joué par le phosphore dans la croissance des végétaux et, dès lors, son intérêt dans la composition des engrais agricoles. Afin de trouver de la matière première, les géologues explorent tous les horizons à la recherche de gisements. C’est aux Montois Alphonse Briart et François-Léopold Cornet que l’on doit, en 1864, la découverte de nodules de phosphore dans les poudingues (des roches grossières) de la série crétacée du Hainaut. Poursuivant leurs études, ils mettent en évidence la nature phosphatée des petits grains présents dans la craie de Ciply en 1873.

 

D’anciens wagonnets rappellent l’activité industrielle d’autrefois ©Guy Focant

Dès l’année suivante, l’exploitation débute dans le village et, à partir de 1876, dans la localité voisine de Cuesmes. Le développement industriel de ces nouvelles carrières est exponentiel, si bien qu’on compte plus d’une quarantaine de sites d’extraction au début des années 1880. L’exportation permet aux phosphates montois de partir vers les îles britanniques. Mais la mise en exploitation de sites similaires en Hesbaye dans les années 1890 contraint les industriels montois à fermer certains puits et à se regrouper en sociétés. Parmi celles-ci, la Société anonyme des phosphates de la Malogne, qui assure une extraction journalière de l’ordre de 200 tonnes grâce au labeur de 80 ouvriers, parmi lesquels 35 abatteurs de fond.
Interrompue par la Première Guerre mondiale, l’activité reprend après le conflit et atteint son apogée dans les années 1920. Toutefois, la crise boursière de 1929 et l’arrivée de phosphates moins chers venus de Russie et d’Afrique du Nord sonne le glas de l’aventure de la Malogne. Peu après 1930, les activités industrielles cessent à Cuesmes et, en 1950, c’est à Saint-Symphorien que ferme le dernier souterrain du Hainaut.

Le site de la Malogne trouve toutefois une seconde vie dans l’entre-deux-guerres, où il est transformé en champignonnière grâce à un environnement idéal : obscurité, humidité constante et présence de craies phosphatées dans le sous-sol. Après l’arrêt de cette activité dans les années 1980, le site est à nouveau abandonné.

Le sous-sol de la Malogne témoigne encore de l’activité industrielle d’autrefois. Afin d’extraire la matière première, les ouvriers utilisaient la technique dite des chambres et piliers abandonnés. Ils ont ainsi métamorphosé les lieux en creusant un réseau de galeries parallèles entre elles, selon deux axes perpendiculaires. Ce damier a laissé de nos jours de solides piliers de 4 m de côté à intervalles réguliers pour assurer le soutènement du toit et éviter l’effondrement des terrains en surface.

 

 Les carrières abritent une colossale réserve de 800 000 m³ d’eau. ©Guy Focant

Les galeries ne dépassent guère une profondeur de 60 m et sont reliées à la surface par des puits de remontée et d’aération. Afin d’extraire la craie phosphatée, les ouvriers procédaient en premier lieu à une dislocation à la poudre noire. Les roches étaient ensuite débitées manuellement au pic, à la lueur des lampes à huile. Ensuite, les minerais étaient broyés et lavés pour dégager les grains et assurer une première concentration en phosphate. Venait enfin l’ultime transformation en engrais, dans des usines généralement éloignées des carrières.

Depuis les années 1980, le site a été rendu à la nature. Il est devenu une réserve naturelle domaniale en 1987 et a été classé en 1990. Il figure également sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie, en raison de ses nombreux atouts dans divers domaines. La Malogne est avant tout un site d’intérêt en tant que haut lieu d’archéologie industrielle, mais possède aussi une valeur sociologique en permettant d’entretenir la mémoire collective et de contribuer à l’histoire industrielle et technique.

Les carrières possèdent également un indéniable intérêt hydrologique. Comme bien d’autres sites d’extraction souterraine, leur exploitation était accompagnée d’un pompage incessant. L’arrêt des activités a entraîné la montée des eaux dans une partie du réseau, formant un lac souterrain d’une centaine de mètres de large sur deux kilomètres. La Malogne abrite dès lors une réserve d’eau potable de 800 000 m³ à protéger à tout prix : ce volume astronomique correspond en effet à près de 10 % de la production d’eau de toute la Belgique.

À côté de cette importance hydrologique, le site possède un évident intérêt géologique : il permet l’étude de la transition entre l’Ère secondaire (qui se termine avec le Crétacé) et l’Ère tertiaire, mais aussi d’analyser des phénomènes comme les perturbations tectoniques. La Malogne intéresse également les paléontologues, qui y ont trouvé quantité de fossiles allant des coquilles d’invertébrés aux squelettes de grands reptiles. C’est à Ciply que les plus beaux spécimens de mosasaures ont été découverts en 1885. Enfin, ce site d’intérêt biologique fournit de nos jours un environnement particulier à une faune d’une grande variété. Chaque hiver, plus d’un millier de chauve-souris d’une dizaine d’espèces différentes viennent y trouver refuge.
Non visitables, protégées pour les générations futures, les anciennes carrières de la Malogne sont à la fois une pépite de notre patrimoine et l’un des sites les moins connus de la région.

 

 Les galeries, d’une profondeur de 60 m maximum, forment un véritable labyrinthe souterrain. ©Guy Focant

Phosphore ou Phosphate ?

Le phosphore est un élément chimique, portant le numéro 15 et représenté par le symbole P sur le tableau de Mendeleïev. Naturellement présent sur terre, on le trouve souvent dans les mines, qui sont en grande partie constituées de dépôts organiques fossiles d’animaux marins ou lacustres. Il est extrait du sous-sol afin d’être transformé à l’acide pour en donner une forme oxydée qu’on appelle le phosphate. Celui-ci est soluble dans l’eau et peut dès lors être utilisé en agriculture comme fertilisant minéral. Site d’extraction de phosphate, les carrières sont devenues un lieu de mémoire sociale et industrielle caractéristique du Borinage.

Après l’arrêt des activités de pompage, la Malogne est devenue une réserve hydrologique stratégique. ©Guy Focant

Une protection indispensable

Les multiples intérêts des anciennes carrières de la Malogne ont entraîné leur surveillance constante. C’est la raison pour laquelle elles sont interdites d’accès. On peut toutefois y pénétrer de manière exceptionnelle, notamment à l’occasion des Journées du patrimoine. Le périmètre du site en surface (7,56 ha) a été clôturé et des panneaux informant le public de ce statut de protection ont été placés en divers endroits. Depuis 1986, la gestion des carrières a été confiée à l’asbl Malogne, créée au sein du service de géologie fondamentale et appliquée de la faculté polytechnique de Mons et dont le but est d’étudier, de sauvegarder et de préserver les sites géologiques du bassin montois. L’asbl organise notamment des visites du terril
de l’Héribus, sur réservation pour les groupes de minimum 20 personnes.

INFOS
asblmalogne@gmail.com

 

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