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Enghien : La chapelle des capucins

La chapelle Notre-Dame Reine de Grâce et son plafond stuqué. | © Guy Focant

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Un joyau bien préservé. La ville d’Enghien (Edingen en néerlandais) est le chef-lieu de la commune du même nom, à cheval sur la frontière linguistique, dans la province du Hainaut.

 

Par Frédéric Marchesani / Photos Guy Focant

Elle se situe entre Silly, Rebecq et les communes de Hérinnes (Herne) et Pepingen, dans le Brabant flamand. Sous l’Ancien Régime, elle fut le siège d’un baillage dépendant du comté de Hainaut. À l’époque moderne, elle connaît un important développement urbanistique, sous l’impulsion des riches et puissantes familles de Croÿ et d’Arenberg. Elle était alors réputée pour sa dentelle et sa tapisserie. De nos jours, le patrimoine enghiennois doit encore beaucoup à ses anciens seigneurs.

La ville abrite près de trente monuments et sites classés parmi lesquels les maisons de l’ancien béguinage, la très belle église Saint-Nicolas ou le splendide parc d’Arenberg, inscrit sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie. Enghien recèle pourtant d’autres trésors, méconnus et moins accessibles à la vue de tous. C’est le cas de l’ancien couvent des capucins et de sa chapelle, dédiée à saint François.

Le complexe est fondé en 1615 par le prince Charles d’Arenberg et son épouse, Anne de Croÿ, afin d’y créer une crypte pour leur famille. Ils l’offrent ensuite à cet ordre religieux à la condition qu’il veille sur leurs sépultures. L’ensemble a été construit sous la direction du frère Eustache de Templeuve, moine et architecte. Le plan comprend trois ensembles d’époques différentes. Au sud-est, on trouve le sanctuaire consacré à saint François d’Assise (1617), la sacristie (XVIIe siècle) et le faux transept composé à gauche de la chapelle Notre-Dame de Grâce (XVIIe siècle). Au nord-ouest du sanctuaire se place le couvent, démoli à la Révolution mais reconstruit entre 1843 et 1851. C’est ici que se trouve la chapelle Saint-Joseph, bâtie pour y recevoir le mausolée de Guillaume de Croÿ. À l’ouest de ce dernier bâtiment, une aile a été ajoutée en 1932.

 

Le portail du couvent et le mur de clôture dans la rue des Capucins.  ©Guy Focant

Du côté de la rue des Capucins, un mur de clôture est percé d’un portail sous pignon à rampants concaves. Au tympan, on trouve les blasons en pierre peinte des fondateurs Charles d’Arenberg et Anne de Croÿ soulignés d’un court motif feuillagé cantonné de volutes. Le pignon est doté d’une plaque commémorative rappelant la fondation du site. Une fois entré dans la cour, on accède à la chapelle Saint-François, construite en briques et calcaire et composée d’une nef de trois travées et d’un chœur droit sous une bâtière d’ardoises prise entre des pignons débordants. Elle est précédée d’un portail d’entrée de la fin du XIXe siècle surmonté d’une niche accostée de deux colonnes et décorée d’une Vierge à l’Enfant datée de 1616.

La chapelle et sa crypte cachent des trésors insoupçonnés. Le très riche mobilier comprend un maître-autel en ébène avec des incrustations d’ivoire réalisé en 1615-1617. Il est orné d’un tableau de Servaes de Coulx évoquant l’Adoration des Mages. Le sanctuaire est également orné de nombreux portraits des membres de la famille d’Arenberg.

Dans la chapelle Saint-Joseph, on trouve le très beau mausolée de Guillaume de Croÿ, cardinal-archevêque de Tolède, datant de 1528 et réalisé par Jean Mone. Ce monument, qui se trouvait à l’origine dans l’église des célestins à Heverlee (Leuven), est représentatif de la Renaissance italienne dont il constitue l’un des rares témoins conservés dans nos régions. Il affiche une représentation peinte du défunt, en grisaille, dans la partie basse de la composition. On y retrouve aussi le vocabulaire architectural typique de la Renaissance : coquilles, colonnes, chapiteaux corinthiens, rinceaux et feuillages qui forment une dentelle de marbre. Quatre statues représentant les Docteurs de l’Église entourent la figure du défunt, tandis que la partie haute compte deux figures féminines en prière encadrant un retable. Fortement endommagé à la Révolution, amputé de plusieurs éléments, il a été transféré à Enghien en 1842 et restauré minutieusement afin de lui rendre toute sa superbe.

 

 La chapelle Saint-François et son très beau maître-autel en ébène incrusté d’ivoire. ©Guy Focant

La chapelle Notre-Dame Reine de Grâce, ornée de multiples blasons, abrite également une statue de la Vierge millésimée 1606. L’édifice comprend aussi un plafond en berceau à panneaux stuqués et peints, prolongé par des lambris ornés de multiples statues.

Sous une partie de la chapelle et de la sacristie, la crypte abrite les cercueils des membres de la famille d’Arenberg. On y trouve notamment une série d’urnes funéraires en pierre noire richement décorées de guirlandes et de baldaquins, mais également de symboles funéraires tels des anges ou des chouettes qui, dans le passé, étaient considérées comme des oiseaux annonciateurs d’une mort imminente. Parmi les sépultures présentes, plusieurs appartiennent aux La Marck.

Elle se trouvent dans des caveaux en alcôves de briques peintes en noir et blanc. Certains membres de la famille, issus de la branche La Marck-Lummen, avaient été enterrés dans l’église de la ville limbourgeoise de Lummen. Celle-ci fut démolie en 1865. Le 16 octobre 1872, la famille d’Arenberg fit procéder au retrait des cercueils de leurs aïeux afin de les transférer dans la chapelle des capucins d’Enghien. Parmi ceux-ci figurent Jean Ier de La Marck († 1519), son fils Jean II de La Marck († 1552) et sa fille Odile de La Marck († 1558). Le caveau abrite également la sépulture de Marguerite de La Marck, princesse et comtesse d’Arenberg, décédée à Zevenbergen le 18 février 1599. Comtesse héritière d’Arenberg, épouse de Jean de Ligne, elle transmit à ses héritiers le nom et les armes d’Arenberg. Enfin, Louise-Marguerite, comtesse de La Marck, duchesse douairière de Son Altesse Sérénissime Monseigneur Charles-Marie-Raymond d’Arenberg, décédée au château d’Heverlee le 18 août 1820, repose également à Enghien.

 

La chapelle Saint-Joseph et l’exceptionnel mausolée de Guillaume de Croÿ. ©Guy Focant

Le couvent, accolé au flanc nord-ouest de l’église, est constitué d’un ensemble de bâtiments en briques sur deux niveaux sur caves hautes. Sur la façade sud-ouest, un cartouche millésimé 1851 orné de deux blasons rappelle qu’il a été bâti grâce à l’aide du duc Prosper d’Arenberg et de son épouse la princesse Ludmille Lobkowicz. Au-dessus de la porte d’entrée, une autre pierre commémorative évoque la donation aux capucins des bâtiments par le duc Englebert-Marie d’Arenberg en 1932, pour agrandir une dernière fois le couvent.
Les parties anciennes du couvent, c’est-à-dire tous les édifices à l’exception des bâtiments des années 1930, ont été classés comme monument le 14 juillet 2011. Une zone de protection a été établie afin de préserver l’intégrité architecturale de cette pépite patrimoniale.

Qui sont les capcusins ?

La crypte des capucins, insolite et mystérieuse. ©Guy Focant

Le mot capucin vient du nom qui a été donné à un ordre de religieux catholiques qui portaient une robe de bure dotée d’une capuche. Tissu de laine assez grossier, la bure servait de base à la confection de vêtements religieux. La création des capucins découle d’une des nombreuses réformes de l’ordre de saint François d’Assise, celui des frères mineurs. Mendiants, les capucins se caractérisent par une apparence pauvre et austère, et portent la barbe et un habit de couleur brune avec un capuchon, d’où l’attribution du même nom à des animaux ou objets ayant un aspect similaire.

La Marck et Arenberg

La crypte du couvent abrite des cercueils et urnes funéraires des familles d’Arenberg et de La Marck. ©Guy Focant

En 1298, le mariage de Mathilde d’Arenberg avec Englebert II de La Marck rapproche ces familles qui régnaient dans les actuels « Länder » allemands de Rhénanie-Palatinat et Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Mathilde, unique enfant survivant de Jean d’Arenberg, décédé en 1281, devient la sauveuse de la lignée. Le patrimoine familial des Arenberg passe dans celui des La Marck lorsqu’elle épouse le fils aîné et héritier du comte de La Marck, Englebert II.

Ce dernier décide, à cette occasion, d’adopter les armes des Arenberg et de faire apparaître dans des documents officiels le titre de seigneur d’Arenberg, apporté en dot par son épouse. À la mort de son père, il devient comte de La Marck. Les deux familles sont nommément liées. Des siècles plus tard, le 18 juin 1748, la dernière descendante de la famille, Louise-Marguerite de La Marck, épouse le duc Charles-Marie-Raymond d’Arenberg. Au XXIe siècle, le sang des La Marck coule encore dans les veines de cette illustre famille. En 1299, une Arenberg épouse un La Marck. En 1748, une La Marck épouse un Arenberg. La boucle est bouclée, les familles restent définitivement liées.

 

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