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Retour à l’ancienne abbaye bénédictine de Saint-Laurent fondée en 968

Une vue générale de l’abbaye. | © Guy Focant

Voyages

Un endroit majestueux, à l’histoire riche et mouvementée, situé sur le Publémont surplombant Liège et la Meuse.

 

Par Florence Pirard / Photos Guy Focant

L’ancienne abbaye bénédictine de Saint-Laurent a été fondée à la suite de la construction par l’évêque de Liège Éracle, en 968, d’un oratoire dédié à saint Laurent. Ce dernier a probablement été influencé par sa visite de la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs, lors de son voyage à Rome en compagnie de l’empereur Otton Ier le Grand. L’évêque Réginard (de 1025 à 1037) offre au monastère sa charte de donation en 1034. L’abbaye reste, jusqu’à l’annexion française, un foyer intellectuel de premier plan jouissant d’un rayonnement exceptionnel.

La grande abbaye bénédictine du Publémont, relevant de la célèbre abbaye bourguignonne de Cluny, rayonne au milieu du XIe siècle grâce à l’érudition de ses moines musiciens, lettrés, mathématiciens, hagiographes et théologiens, parmi lesquels le futur abbé Rupert de Deutz (de 1120 à 1129), commanditaire de la célèbre « Madone allaitant l’Enfant », dite « Vierge de Don Rupert », conservée au Grand Curtius à Liège. Une nouvelle ère de prospérité coïncide avec le moine Jean de Stavelot (1388-1449) qui enrichit la bibliothèque du monastère de ses écrits, parmi lesquels une chronique latine relative à l’histoire de Liège.

Au XVe siècle, Charles le Téméraire, venu mater les rebelles liégeois, prend ses quartiers à l’abbaye. La courageuse intervention des 600 Franchimontois ne peut éviter à Liège le terrible sac de 1468 par les hordes bourguignonnes. Le pillage n’épargne pas l’abbaye, à l’exception de son trésor, placé en lieu sûr à Huy.
L’appétit de l’italianisme, caractéristique de la Renaissance septentrionale, correspond au XVIe siècle, sous le règne notamment du prince-évêque Érard de la Marck (de 1505 à 1538), au mécénat fastueux de l’abbé Gérard van der Stappen (de 1520 à 1558) que rappellent, comme vestiges, les piliers du réfectoire achevé en 1542. La cheminée commémorative de son règne fait aujourd’hui partie du décor immobilier du Grand Curtius de Liège.

 

L’escalier d’honneur de l’aile gauche.  ©Guy Focant

En 1568, le prince calviniste Guillaume de Nassau laisse derrière lui des dégâts dus aux sévices de la soldatesque : destruction de l’église, du cloître, de la crypte, du réfectoire, du quartier de l’abbé, des dortoirs et des étables. Les moines se réfugient alors dans le château de Kinkempois, demeure de plaisance de l’abbaye. Le chantier de restauration de l’église abbatiale s’échelonne de 1576 à 1601. Les travaux de reconstruction et d’embellissement se poursuivent de la seconde moitié du XVIIe siècle à la dernière décennie du XVIIIe siècle.

Cette période faste s’achève avec la fin de l’Ancien Régime et la Révolution, qui sonnent le glas de la prospérité de l’abbaye bénédictine. Répondant à l’appel à l’aide du prince-évêque, la Prusse dépêche un état-major pour rétablir l’ordre dans la principauté. L’ultime abbé de Saint-Laurent, le Liégeois Servais Lys (de 1790 à 1792) assiste, marri, à l’occupation de l’abbaye par les Prussiens, qui perturbe l’activité religieuse et obère à nouveau ses finances. Acclamée par la population liégeoise, l’armée de la Ire République française entre à Liège en 1792 et les moines prennent la fuite.

Les bénédictins se résignent à convertir l’abbaye en hôpital militaire le 1er février 1793 pour accueillir, au rez-de-chaussée, dans le cloître et l’église abbatiale, les soldats républicains, malades, blessés, galeux, vénériens. Cette affectation sauvera en partie le site. En 1795, l’ex-principauté épiscopale de Liège est absorbée par la Ire République française et Liège devient le chef-lieu du département de l’Ourthe.

Un escalier de style Louis XV en fer forgé.  ©Guy FocantLe 1er septembre 1796, l’ancienne abbaye bénédictine voit la confiscation de ses biens, puis leur dispersion l’année suivante au nom de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » de la République française : le mobilier est cédé en vente publique, les livres sont acheminés à la bibliothèque nationale aménagée dans le palais des princes-évêques. L’église abbatiale est démolie en 1809, sous Napoléon Ier. Même les cloches, descendues en 1797 et entreposées à Sainte-Agathe puis au palais, sont vendues au poids.

Le régime hollandais (de 1815 à 1830) convertit le quartier abbatial en caserne. De 1839 à 1970, l’hôpital militaire bénéficie du service de treize religieuses augustines venues de l’Hôtel-Dieu. Durant la Seconde Guerre mondiale, en 1940, la Croix-Rouge reprend la direction de l’hôpital militaire, qui sert d’abri et de lieu d’aide aux familles des soldats, des prisonniers de guerre et des victimes des bombardements. Quatre ans plus tard, le voici occupé par les Allemands puis, en septembre, par les Américains. En juin 1945, les services hospitaliers militaires belges réintègrent le site, restauré et réaménagé trois ans plus tard par le service des constructions militaires, jusqu’en 1953. Avec la restructuration des forces armées belges, les activités médicales du quartier Saint-Laurent disparaissent. Aujourd’hui, le site est encore occupé par l’armée.

 

Fût et chapiteau composite d’une des anciennes colonnes provenant de la cour intérieure de l’ancien palais des princes-évêques, aujourd’hui le palais de justice de Liège.  ©Guy Focant

Les bâtiments subsistants s’articulent autour de deux vastes cours jointives plantées d’arbres. Au sud-ouest, la cour d’honneur, accessible par un beau porche du XVe siècle, est bordée par le bâtiment dit du Vivier et par l’ancien hôtel abbatial, construit aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le troisième côté, vers la rue Saint-Laurent, est une construction en style néogothique datant de 1904 et remplaçant les anciennes écuries. La seconde cour est constituée par les trois côtés de l’ancien cloître, lui aussi du XVIIIe siècle, autrefois complétés par l’église abbatiale, démolie en 1809. Un bâtiment surmonté d’une tour relie le quartier abbatial et le bâtiment conventuel.

L’hôtel abbatial est un bâtiment du XVIIe siècle, transformé en 1727. La façade côté cour, longue de seize travées sur deux niveaux, a gardé son aspect primitif, excepté l’avant-corps central. Couronnant les trois travées, un fronton est orné des armes de l’abbé Grégoire Lembor, avec la devise « Suavitate ac robore » et la date de 1727. La façade sud, vers la ville, date aussi de cette année.

Le cloître du XVIIIe siècle. Une vue générale du rez-de-chaussée. ©Guy FocantLe bâtiment du Vivier ferme la cour à l’ouest. Il doit son nom au vivier qui occupait jadis l’emplacement du jardin Émile Wiquet. Une fontaine néoclassique datant de la première moitié du XIXe siècle, partiellement restaurée, s’adosse à la façade. Le cloître, en briques et calcaire, déploie un plan en U et est attribué à Barthélemy Digneffe. Sa construction commence en 1748 par l’aile nord-est, se poursuit en 1758 par l’aile sud-est, et en 1770 par l’aile sud-ouest. Cette dernière est prolongée en 1920 par sept travées réalisées dans le même style. La façade sud-est, vers la ville, est particulièrement majestueuse et large de vingt-cinq travées.

Entre le cloître et l’hôtel abbatial, un bâtiment date d’environ 1770. Côté ville, il se présente comme une tour de cinq niveaux. Vers la ville, les vignes et jardins qui occupent la colline étaient enclos par des murs en grès houiller et calcaire, partiellement conservés. Un pavillon, ancien vide-bouteille, s’élève au fond, vers la rue Monulphe.

 

 La façade surplombant la ville. ©Guy Focant

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L’ancienne abbaye Saint-Laurent de Liège, par Bernard Wodon, Namur, Institut du patrimoine wallon, 2010, 32 pages.

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