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Eben-Emael : épisode douloureux de la Seconde Guerre mondiale

Le fort d’Eben-Emael en province de Liège

Reconstitution en costumes au fort d’Eben-Emael.

Voyages

A la découverte de curiosités patrimoniales en Basse-Meuse.


Par Frédéric Marchesani / Photos Guy Focant

En province de Liège, dans la région de la Basse-Meuse, la commune de Bassenge occupe une partie de la vallée du Geer, avant son confluent avec la Meuse à Maastricht. Elle est voisine des communes liégeoises de Juprelle, Oupeye et Visé et se situe le long de la frontière linguistique, à proximité de Riemst et Tongres (Limbourg). En passant d’amont en aval, le Geer traverse les six villages de la commune d’ouest en est : Glons, Boirs, Roclenge-sur-Geer, Bassenge, Wonck et Eben-Emael.

L’histoire de ce dernier est particulière. Distincts pendant des siècles, les villages d’Eben et d’Emael ont fusionné sous le régime français, au tout début du XIXe siècle. L’entité se trouve alors dans le département de la Meuse-Inférieure, dont la préfecture est installée à Maastricht. Sous le régime hollandais (1815-1830) puis après la Révolution belge, Eben-Emael se trouve dans la province du Limbourg. La fixation de la frontière linguistique en 1963 la fait passer en province de Liège. Ce charmant village, qui conserve deux églises, Saint-Georges à Eben et Saint-Joseph à Emael, est aujourd’hui connu pour deux curiosités patrimoniales : le fort d’Eben-Emael et la tour d’Eben-Ezer.

Le fort d’Eben-Emael. À la sortie de la Première Guerre mondiale, la position internationale du pays va considérablement évoluer. Les leçons de l’invasion d’août 1914 mettent un terme à la politique de neutralité de la Belgique. Celle-ci rejoint même des institutions internationales telles que la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, dont elle est membre fondateur en 1919. En 1925, elle est signataire du pacte de Locarno.

 

Quelques pièces d’artillerie sont encore visibles. ©Guy Focant

Les montées nationalistes en Italie puis en Allemagne, à partir de la fin des années 1920, provoquent une réaction au plus haut niveau. Dès octobre 1926, le ministre de la Défense, Charles de Broqueville, met en place une commission d’étude des positions fortifiées belges. En 1930, le chef d’état-major propose d’achever la position fortifiée de Liège en y ajoutant six forts, dont seuls quatre seront finalement bâtis : Aubin-Neufchâteau, Battice, Eben-Emael et Tancrémont. Envisagés, les fort des Waides (Herve) et de Sougné–Remouchamps n’ont jamais été construits.

La position fortifiée de Liège, conçue par Brialmont entre 1888 et 1891, connut des sorts divers. Totalement détruit le 15 août 1914, le fort de Loncin est abandonné. Ceux de Hollogne, Lantin et Liers sont transformés en dépôts de munitions. Quant aux autres ouvrages, ils sont réarmés et modernisés. C’est le cas des forts de Barchon, Boncelles, Chaudfontaine, Embourg, Évegnée, Flémalle, Fléron et Pontisse. De très nombreuses petites installations sont également érigées à la frontière avec l’Allemagne (postes de défense ou d’observation). Ces forts seront bien malgré eux les acteurs de la célèbre campagne des 18 jours (10-28 mai 1940).

Construit entre 1932 et 1935 en tant que pièce maîtresse de la ceinture des forts Liégeois, le fort d’Eben-Emael se situe sur la rive ouest du canal Albert, à environ 10 km de la ville néerlandaise de Maastricht. Le site se place sur la montagne Saint-Pierre, qui sépare les vallées du Geer et de la Meuse. Il surplombe ainsi le canal à 65 m de hauteur et surveille cet axe important reliant la Meuse au port d’Anvers. Il adopte la forme d’un pentagone irrégulier, dont la configuration est inspirée des constructions françaises similaires de l’Époque moderne.

 

Le fort compte d’innombrables dédales. ©Guy Focant

Eben-Emael est alors le fort de tous les superlatifs : doté de dix-sept bunkers dispersés sur une étendue de 75 ha, équivalente à 150 terrains de football, il est le plus grand encore jamais construit en Europe. De très nombreux dispositifs, tels des fossés, sont également installés dans le but d’assurer une protection contre les attaques de blindés. Un réseau de plus de trois kilomètres de souterrains relie les différentes parties du fort, et ses canons combinent une puissance de feu de 2 100 kg de projectiles par minute. Pour l’armée belge comme pour les observateurs aguerris, un seul mot convient alors pour le décrire : imprenable.

Ironie de l’Histoire, la conquête rapide du fort par la Wehrmacht les 10 et 11 mai 1940 marque l’entrée du pays dans la Seconde Guerre mondiale. La principale faiblesse de l’ouvrage est son toit, une vaste étendue plane trop peu défendue. Espoir de la Belgique, prouesse technologique, fierté des ingénieurs militaires, le fort d’Eben-Emael est un colosse aux pieds d’argile. Sans même avoir déclaré officiellement la guerre, l’armée allemande y dépose par les airs une unité d’élite.

Des charges creuses, nouveaux explosifs, détruisent immédiatement tous les canons et placent le fort hors d’état de nuire. En un quart d’heure, tous les ouvrages d’artillerie sont éliminés. Les contre-attaques sont inutiles : le plus grand fort d’Europe est pris en un temps record. Le moral des troupes, à l’aube de l’invasion, est fortement mis à mal. Le 11 mai 1940 à midi, la reddition d’Eben-Emael est effective.

 

Un réseau de trois kilomètres de souterrains relie les différentes parties du fort. ©Guy Focant

Depuis quelques années, le fort est devenu un musée. Les installations extérieures sont visitables. Blindages et armements sont visibles.
La tour d’Eben-Ezer. Silhouette étrange, plantée au milieu d’un site isolé et sauvage dominant la vallée du Geer, la tour d’Eben-Ezer est l’œuvre d’un autodidacte, Robert Garcet (1912-2001). Né à Ghlin, dans le Borinage, il arrive dans la vallée du Geer à 18 ans. Il devient tailleur de pierre, puis exploitant de carrière. Tout au long de sa vie professionnelle, il a exhumé un nombre considérable de fossiles, dont un squelette de mosasaure.

Débutée en 1948 et achevée en 1963, sa tour est édifiée en gros moellons de silex provenant d’une carrière toute proche. Ses proportions s’inspirent de celles de la Nouvelle Jérusalem ou Jérusalem céleste, concept traditionnel juif et chrétien parfois associé au jardin d’Éden. La tour mesure ainsi 33 m de hauteur et est érigée sur un puits de 33 m de profondeur. À sa base, on trouve un cromlech, référence aux monuments mégalithiques préhistoriques composés de menhirs disposés en cercle.

Chaque pierre y est placée à une distance de 3,33 m de l’autre. Les six niveaux de la tour se terminent par une terrasse flanquée aux angles par quatre tourelles. Celles-ci sont sommées des symboles des quatre évangélistes : le lion de Marc, le taureau de Luc, l’aigle de Jean et un homme ailé représentant Mathieu. Ces figures renvoient également au tétramorphe, les quatre êtres vivants qui tirent un char dans la vision d’Ézéchiel, puis réapparaissent dans l’Apocalypse de saint Jean. Le nom de la tour est également une référence religieuse : dans la Bible, Eben-Ezer est la pierre d’aide, une pierre commémorative établie par Samuel après une victoire contre les Philistins, comme mémorial de l’aide reçue de Dieu.

Œuvre totale, la tour d’Eben-Ezer est surmontée de statues symbolisant les quatre évangélistes. ©Guy Focant

Cette construction de renommée internationale, relevant de l’architecture dite naïve, constitue un cas unique en Belgique. L’édifice a été classé comme monument avec établissement d’une zone de protection le 15 juin 2021. La tour abrite aujourd’hui le musée du silex. Il évoque sa construction et retrace l’historique de l’exploitation de cette pierre. On y trouve également plusieurs salles d’exposition, qui abritent notamment des sculptures fantastiques de Robert Garcet.

INFOS
Le fort d’Eben-Emael, rue du Fort 40 à 4690 Eben-Emael. Visite libre ou guidée selon le calendrier établi (voir site internet). Adultes : 10 euros. 65+, étudiants, profs : 8 euros. Moins de 12 ans : 4 euros. Gratuit pour les moins de 7 ans. Dans les galeries du fort, il fait une température constante de 11° C. Prenez un pull !
+32 (0) 4 286 28 61 – secretariat@fort-eben-emael.be
www.fort-eben-emael.be

La tour d’Eben-Ezer, lieu-dit Krokay, rue du Thier à 4690 Eben-Emael. Visite en semaine de 11 h à 18 h et le week-end de 11 h à 19 h du 01/04 au 31/10. Fermeture une heure plus tôt le reste de l’année. Visites guidées pour les groupes sur réservation. Adultes : 6,50 euros. 65+, étudiants, seniors : 6 euros. Moins de 18 ans : 4 euros. Gratuit pour les moins de 6 ans.
+32 (0) 4 286 92 79 – eben.ezer@cybernet.be
www.musee-du-silex.be

 

©Guy Focant

 

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