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Le centre d’interprétation de la pierre à Sprimont, ca vous dit quelque chose ?

Une vue aérienne du Centre. | © Vincent_Rocher

Voyages

Après des années de chantier, cet extraordinaire lieu de patrimoine, d’industrie et d’histoire rouvre ses portes au public ce dimanche 25 septembre. À voir !

Par Florence Pirard / Photos Vincent Rocher

Sprimont est une commune liégeoise dont l’histoire et l’identité ont été marquées par une importante activité d’extraction de la pierre, surtout au cours des XIXe et XXe siècles. De ce passé prestigieux subsistent encore aujourd’hui de nombreuses marques dans le paysage bâti et naturel. Ici, des carrières et des fours à chaux abandonnés où la faune et la flore reprennent peu à peu leurs droits ; là, des habitations modestes d’ouvriers carriers et tailleurs de pierre côtoyant de prestigieuses demeures édifiées par des maîtres d’industrie.

À compter du XIXe siècle, les vallées de l’Ourthe et de l’Amblève ainsi qu’une bonne partie du Condroz deviennent des bassins carriers importants, dont Sprimont sera un des premiers de cordée. Les paysages se creusent de trous d’extraction et se hérissent de cheminées industrielles, tandis que le bruit métallique des outils taillant le roc se répand dans les rues et les campagnes. Cette aventure est intimement liée à une pierre : le petit granit.

À partir de 1887, toutes les exploitations sont raccordées au chemin de fer vicinal, infrastructure qui participera grandement à un succès déjà bien établi. Avec l’indépendance de la Belgique s’amorce effectivement une intense politique de travaux publics gourmande en ressources lithiques : il faut construire de grands édifices pour abriter les nouvelles administrations, développer les usines et les infrastructures, promouvoir l’habitat privé et le bâti public, restaurer les monuments historiques, aménager le territoire, assainir, canaliser, etc.

 

La carrière Sprimont Blue. @Vincent Rocher

La sculpture monumentale et funéraire n’est pas en reste. En raison de ses qualités intrinsèques, le petit granit est érigé comme la pierre nationale par excellence. Elle est rapidement demandée aux quatre coins du pays. Pour la région sprimontoise, Liège, l’Allemagne et les Pays-Bas sont les principaux clients de premier choix.

L’entre-deux-guerres marque les prémices du déclin de l’activité extractive. L’art de bâtir et d’aménager le territoire évoluant au gré des techniques et des besoins de la société, l’industrie de la pierre est irrémédiablement confrontée à une concurrence de plus en plus féroce avec d’autres matériaux (briques, béton, etc.). S’ensuivent la crise économique de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, des épisodes douloureux qui meurtrissent le secteur.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la plupart des entreprises mettent progressivement la clé sous la porte, tandis que d’autres réorientent leur production vers du granulat, du concassé, de la chaux ou des produits finis comme des dallages, des encadrements, de l’empierrement, etc. À Sprimont, seules trois carrières subsistent aujourd’hui, totalisant moins de quarante ouvriers.

 

Le superbe tableau de commande Art nouveau. ©Vincent Rocher

La nouvelle muséographie du Centre.

En 1840, une partie du terrain de la carrière de Correux, détenue par l’administration communale et dont l’histoire retient le caractère « inculte et rocailleux », est louée à un entrepreneur. En 1883, l’exploitation est vendue à Mathieu Van Roggen. Ce jeune entrepreneur hollandais d’à peine 20 ans va progressivement moderniser cette carrière en la dotant de bâtiments, d’infrastructures et d’équipements de pointe : extraction à l’aide d’explosifs et de fils hélicoïdaux, atelier de menuiserie, de mécanique et de forge, centrales électriques, ateliers de sciage à fils et lames, ateliers de taille de pierre munis d’outils pneumatiques, ateliers d’apprentissage, etc.

Au moins trois ponts roulants sont déployés entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Le plus impressionnant dessert le trou d’extraction. Installé en 1897, il mesure 110 m de long, 10 m de haut et est capable de hisser des blocs de 50 tonnes.

Mathieu Van Roggen témoigne par ailleurs d’une habile et intense stratégie promotionnelle en participant avec succès aux expositions universelles de Bruxelles en 1888 et de Liège en 1905, pour lesquelles il fournit des matériaux et expose le savoir-faire de son entreprise. Outre ces événements, de prestigieuses commandes lui assurent une visibilité accrue, comme la fourniture des matériaux pour l’hôtel du ministère des Chemins de fer à Bruxelles en 1889. On peut également citer le monument dédié à Zénobe Gramme sur l’esplanade du pont de Fragnée, en 1905.

 

©Vincent Rocher
La nouvelle muséographie du Centre d’interprétation de la pierre
de Sprimont, abritée dans un écrin d’architecture. ©Vincent Rocher

Avec ces investissements et cette gestion optimale, le site devient la plus vaste carrière de la province de Liège et est sans conteste l’une des plus importantes de Belgique. D’aucuns l’appellent « la Reine du Pays » ! Au tournant des XIXe et XXe siècles, c’est une véritable fourmilière humaine : on y croise entre 270 et 350 ouvriers.

À la mort de l’entrepreneur en 1909, l’activité extractive se poursuit sous la houlette de son fils, également dénommé Mathieu Van Roggen. En 1922, la société fusionne avec la Société anonyme de Merbes-le-Château, une importante entreprise marbrière du Hainaut créée en 1880, digne héritière d’une marbrerie remontant au XVIIIe siècle.

Ensemble, ces entreprises forment la Société Merbes-Sprimont, empire marbrier et carrier mondial au capital colossal de 70 millions de francs-or. Ce vaste conglomérat, qui compte à son apogée pas moins de 120 carrières et plusieurs milliers d’employés (5 000 ouvriers et 400 salariés), sera rudement mis à mal par la crise économique de 1929, ainsi que par le déclin du secteur après la Seconde Guerre mondiale.

La centrale électrique

La maîtrise de l’électricité marque une évolution cruciale dans le domaine de l’industrie extractive de la pierre. À la fin du XIXe siècle, plusieurs grandes entreprises telles que les carrières du Hainaut à Soignies, les carrières Rivière à Maffle ou les carrières Dapsens à Yvoir se dotent de centrales électriques pour faire fonctionner, grâce à la force motrice, les machines d’exhaure, les treuils et les armures de sciage. L’éclairage fait également son apparition dans les installations et les infrastructures, ce qui a pour effet de moduler la journée de travail, autrefois calquée sur la durée d’ensoleillement.

En 1889 ou peu après, Mathieu Van Roggen installe des machines à vapeur dans sa carrière, pour ainsi bénéficier d’une énergie mécanique profitable à ses équipements. Rapidement, il couple ces appareils à une dynamo pour éclairer le site. Ce faisant, l’entrepreneur hollandais participe à l’introduction de l’électricité dans le monde carrier, même si à la différence de ses confrères, cet usage se cantonne strictement à l’éclairage, et non au fonctionnement des machines.

Avec le développement de la carrière de Correux naît l’idée d’une source plus importante pouvant fournir l’énergie nécessaire aux équipements industriels désormais nombreux : fil hélicoïdal, ponts roulants, grues et véhicules, scieries à fil et à lames, etc. En 1904-1905, une nouvelle centrale électrique est érigée au sud de la carrière, sur une terre jusqu’alors inexploitée.

Le bâtiment comprend trois volumes. À droite, le magasin à charbon, d’une capacité de 200 tonnes. Le combustible était acheminé sur le site par des wagonnets et déversé dans l’édifice par une large ouverture située directement sous la toiture. Aujourd’hui, des toises en pierre, qui servaient autrefois à mesurer les quantités de charbon livrées, sont toujours visibles dans les maçonneries intérieures.

Au centre, la salle des chaudières, qui accueillait d’importantes machineries destinées à produire de la vapeur en chauffant de l’eau avec le charbon. À gauche enfin, la salle des génératrices, qui permettait de transformer la vapeur d’eau sous pression en électricité à l’aide d’une machinerie complexe faite de machines à vapeur et de génératrices (la vapeur, compressée par les premières, était envoyée vers les secondes). Cette grande pièce est doublée d’un sous-sol, bien pratique pour l’entretien des équipements et l’encombrement de tuyaux divers et est flanquée, à l’arrière, d’un local faisant office de bureaux pour le personnel.

Derrière le bâtiment se distinguent deux formes élancées : une haute et fine cheminée, qui rejetait dans l’air les fumées de combustion, et un condensateur plus trapu, qui retransformait la vapeur d’eau en eau liquide pour la réinjecter dans le système de chauffe. Il faut souligner la grande qualité architecturale de l’édifice et en particulier le soin apporté aux deux grandes salles, aussi bien dans leurs matériaux et leur volumétrie générale que dans les détails et aménagements intérieurs.

On peut y admirer un colossal sous-bassement à bossage, d’immenses façades vitrées à armatures métalliques, de gracieuses charpentes métalliques apparentes, des lambris en bois et en pierre où se profilent des jeux de moulures, un sol en granito et mosaïques particulièrement riche ou encore des portes, lampadaires et horloge qui ne s’épargnent aucune folie ornementale.

Dans ce plat architectural alléchant, la pièce de résistance est sans contexte le tableau de commande de la centrale. Conçu dans un esprit Art nouveau, il allie un somptueux décor composé de pierres polies moulurées, de ferronneries travaillées et de vitres colorées où virevoltent les lumières du soleil de fin de journée. L’ensemble est spacieux, lumineux, aéré et luxueux et tranche avec les autres centrales électriques bâties à cette époque, nettement moins ornées et soignées en raison de leur caractère strictement utilitaire.

Du musée au centre d’interprétation

Le Musée de la pierre voit le jour dans les années 1960 dans les locaux de l’administration communale, ancienne demeure de la famille Van Roggen, appelée la Witte Huis. Les collections du musée visent la sauvegarde des sculptures sur pierre, de l’outillage et de la documentation relative aux carrières régionales. Envisagées dans le cadre d’un musée folklorique, elles proviennent essentiellement de dons de familles et de carriers sprimontois.

À la fin des années 1970, le musée est installé dans l’ancienne école industrielle, endroit tout aussi désigné pour son passé intimement lié au sujet. Mais, en 1985, les bâtiments de l’école industrielle sont transformés en école communale. Le musée est alors déplacé définitivement dans l’ancienne centrale électrique de la carrière de Correux. La centrale est classée comme monument en 1988. Depuis le début des années 2010, une refonte complète du musée, de ses objectifs et de sa scénographie est en route. À cette occasion, l’ancienne centrale est intégralement rénovée en 2015. En 2018, l’institution change de nom et devient le Centre d’interprétation de la pierre. Après d’importants travaux, celui-ci rouvre ses portes au public.

LE SYMPOSIUM DE SCULPTURE

 

Œuvre réalisée lors d’un symposium de sculpture. ©Vincent Rocher

En 1994, le symposium de sculpture alors organisé dans la commune de Clavier est annulé. Les abords du Musée de la pierre de Sprimont sont rapidement considérés comme une terre d’accueil idéale pour recevoir en urgence la petite dizaine de sculpteurs et de sculptrices qui y participent. Précipitation oblige, seuls des artistes belges sont invités cette année-là. Dès l’année suivante, l’événement prend de l’ampleur et s’ouvre à l’international.

Le symposium de Sprimont est conçu comme une rencontre de sculpteurs et non un concours. L’objectif est de permettre aux artistes confirmés de travailler ensemble dans une ambiance conviviale, tout en bénéficiant d’un maximum de moyens techniques.

Depuis 1994, le symposium de sculpture a lieu chaque année à la fin de l’été. Les œuvres sculptées réalisées à Sprimont appartiennent aux artistes. Elles doivent rester en exposition sur le site durant l’année qui suit leur réalisation avant de pouvoir être emportées par leurs auteurs. Un certain nombre d’artistes les laissent sur leur lieu de création après cette échéance. Année après année, un véritable parc de sculptures s’est ainsi créé autour du bâtiment.

ORGANISEZ VOTRE VISITE
Bloquez la date de ce dimanche 25 septembre ! Pour cette belle journée d’inauguration, un programme festif (et gratuit) vous sera proposé : visite guidée du nouveau parcours muséal et du bâtiment, petite restauration, bar… Réservation obligatoire via le site internet
www.cip-sprimont.be

UN FORMIDABLE ESPACE MUSEAL
Le Centre d’interprétation de la pierre a conçu une exposition interactive qui fera la part belle aux animations. Vous avez envie de partir à la chasse aux fossiles ou de vous prendre pour un archéologue ou un tailleur de pierre ? Une immersion totale vous permettra de découvrir l’environnement géologique, les découvertes archéologiques ou le fonctionnement d’une centrale électrique dans un lieu superbe, chargé d’histoire, au cœur d’un site carrier en activité. Le slogan de l’espace muséal pourrait être : « Vous ne verrez plus jamais votre environnement de la même manière. »

INFOS
Centre d’interprétation de la pierre, rue Joseph Potier 54,
B-4140 Sprimont – 04 382 21 95 – cip@sprimont.be
www.cip-sprimont.be

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