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Plongée sur les arbres classés et remarquables de Wallonie

À gauche et à droite, le chêne des Quatre Frères, dans le bois Massart, à Sivry-Rance, dont le tronc principal se partage en quatre troncs parfaitement distincts et symétriques. Ci-contre, la chapelle Sainte-Barbe et le tilleul des Lognards à Xhoris. | © Vincent Rocher

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Des arbres d’exception jalonnent l’ensemble de la Wallonie. Partons à la découverte de quelques spécimens qui méritent notre attention.

 

Par Florence Pirard / Photos Vincent Rocher et Guy Focant

Certains arbres et certaines haies, au même titre que les églises ou certaines fermes traditionnelles, font partie de notre patrimoine. S’ils s’inscrivent aujourd’hui de manière monumentale dans le paysage, ils sont de plus en plus menacés par différents facteurs. Les identifier et les protéger est une priorité pour maintenir et valoriser notre cadre de vie.

L’arbre des Quatre Frères à Sivry-Rance (province du Hainaut). C’est sa silhouette qui a donné son nom à l’arbre ou chêne des Quatre Frères, dans le bois Massart. À l’entrée, une stèle est érigée à la mémoire du propriétaire, Arthur Massart, qui à sa mort légua à la commune ses 200 hectares de bois. Lors du défrichement presque total de la zone, vers 1860, afin de créer un centre de cultures céréalières, le garde forestier principal remarqua un très beau chêne dont le tronc principal se partageait en quatre troncs parfaitement distincts et symétriques. Il fut alors décidé de le conserver. En 1870, il trônait donc seul au milieu de vastes cultures céréalières.

La chapelle Sainte-Barbe et le tilleul des Lognards à Xhoris (Ferrières, province de Liège). Ce site classé comprend une croix et une chapelle, placés au pied d’un magnifique tilleul séculaire. La croix et le Christ en fonte de tradition baroque sont datés de 1767 sur le socle quadrangulaire. En face, une chapelle néoromane en briques et calcaire est dédiée à sainte Barbe. Un chronogramme indique la date de son édification : 1862.

Pouvant mesurer jusqu’à 25 m, les tilleuls sont des arbres fréquents dans nos régions, et plus largement en Europe. Ils sont souvent placés sur les places publiques et le long des avenues pour leur volume et l’ombrage qu’ils fournissent, auxquels s’ajoutent une valeur esthétique non négligeable, notamment au cours de la floraison.

 

La chapelle Sainte-Barbe ©Vincent Rocher

En raison de l’odeur de leurs fleurs, leurs essences, auxquelles les Celtes accordaient déjà des vertus magiques, sont considérées comme sacrées par la religion chrétienne. Depuis le Moyen Âge, ils sont souvent plantés à côté d’un lieu de culte ou d’un témoin de la ferveur populaire, comme c’est le cas ici. L’arbre de Xhoris est également lié à une croyance populaire, puisqu’il s’agissait d’un arbre à clous : on y venait pour soigner les maladies de peau et les maux de dents. La croyance populaire précisait que l’on pouvait exorciser ce genre de mal au moyen d’un chiffon qui, une fois cloué à l’arbre, transmettait le mal au tilleul. En 2014, le tilleul des Lognards possédait une circonférence de 4 m.

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Les arbres à clous, un petit air de vaudou. Ce folklore wallon attire toujours autant la curiosité et la sympathie. La tradition de planter un clou dans un arbre pour guérir a traversé le temps jusqu’à nous. Interface entre le ciel et la terre, l’arbre possède une symbolique extrêmement riche.

Présentes dans la plupart des cultures occidentales, certaines des vertus qui lui sont attribuées semblent universelles : l’arbre serait un passeur de messages, un vecteur de vie, et posséderait un pouvoir de guérison. Le principe de la guérison par transfert est simple : un clou en fer est frotté contre la partie du corps souffrante, le matériau réputé maléfique attire et retient les émanations négatives, et celles-ci sont transférées à l’arbre puis annihilées par celui-ci lorsque le clou y est enfoncé. Le rituel se pratique essentiellement pour des maux de dents et de peau.

En 2003, on dénombrait 57 arbres à clous et à loques. En 2013, il en restait 28. Leur emploi populaire ne serait pas étranger à leur mortalité : en plus d’être souvent des sujets âgés, le nombre de clous en fer plantés dans leur écorce les transforme en paratonnerre !
Déjà combattus (en vain) par les Romains, les rites liés aux arbres subissent les assauts répétés du christianisme naissant. La dendrolâtrie, c’est-à-dire le culte des arbres, entre en concurrence directe avec les nouvelles croyances et les arbres à clous sont abattus sans états d’âme. Les premiers saints tentent d’éradiquer le phénomène, probablement gaulois.

Aux VIe et VIIe siècles, les saints Adalbert, Martin et Valery entreprennent une croisade avant l’heure contre les arbres à clous, soutenus dans leur démarche par des textes légaux tels que, par exemple, des édits de Childéric (544) et de Charlemagne (IXe siècle), ainsi que les conciles de Tours (567) et de Nantes (658). Paradoxalement, les arbres de guérison ont survécu à l’évangélisation de nos régions, se trouvant même intégrés à la religion chrétienne.

Plusieurs arbres à clous ou à loques sont célèbres dans nos contrées. Surnommé « el quêne à claus », le chêne Saint-Antoine de Herchies (Jurbise) est un illustre représentant de la pratique. Toujours utilisé par les habitants de la région, il aurait été planté au XVIIe siècle. La ferveur populaire est parfois si forte que, lorsqu’un arbre à clous est malade ou sur le point de s’effondrer, il est remplacé par un de ses voisins proches. Le chêne à clous près de la potale dédiée à saint Antoine de Padoue est d’ailleurs un tout jeune individu. Le premier chêne a été abattu par la foudre en 1961.

Quelques années auparavant, le propriétaire du terrain avait planté à ses côtés un arbrisseau. Le tronc du vieux chêne, couché sur le sol et en train de pourrir, a été récupéré vers 1964 et est entré dans les collections du Musée de la vie wallonne à Liège, comme l’a d’ailleurs été le tilleul de Soleilmont (Gilly), aux 70 000 clous.

Aujourd’hui, les villageois viennent toujours invoquer les forces de la nature, souvent en dernier recours, mais pas toujours. En effet, comme le disait en 1959 une habitante de Herchies, « il existe d’excellentes pommades antibiotiques qui vous font le même effet dans les huit jours, mais c’est probablement moins gai ».

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Le chêne Saint-Antoine de Herchies (Jurbise), arbre à clous et à loques. ©Guy Focant

À CLOUS OU A LOQUES ?

Si planter un clou dans un arbre induisait la guérison des maladies de peau, fixer dans l’écorce un pansement ou un textile ayant été en contact avec une blessure ou une plaie relevait du même principe. L’arbre, dit à loques dans ce cas, absorbait le mal et permettait le rétablissement du malade.

ORGANISEZ VOTRE VISITE

Lors de vos balades et randonnées à travers la Wallonie, vous pourrez admirer de nombreux arbres exceptionnels. Le parc naturel de la Vallée de l’Attert propose une balade en vélo de 41 km qui vous permettra de découvrir vingt-huit des soixante arbres remarquables qui y sont répertoriés, mais aussi les quatorze principaux villages de la commune. Des panneaux explicatifs devant certains arbres vous donneront des indications sur leur histoire ou leurs caractéristiques botaniques.
www.pnva.be/circuits-carte/arbres-remarquables/

L’Appelboom à Warsage (Dalhem, province de Liège). Le village de Warsage, à la limite avec l’entité d’Aubel, abrite un arbre centenaire qui daterait de la première moitié du XVe siècle. À l’époque, situé sur les terres de l’abbaye du Val-Dieu à Sart-les-Moines, il servait de délimitation entre les villages d’Aubel et de Warsage.

Actuellement, on peut le retrouver sur un terrain privé, le long du chemin du Sart, grâce à un panneau explicatif qui borde la balade no 13. Si son nom suggère un pommier, il s’agit en réalité d’un tilleul à grandes feuilles. L’Appelboom est la traduction hybride des parlers d’alors (roman et germanique) et signifie « arbre de l’appel ». Il fait référence à la procession du Saint-Sacrement, qui eut lieu jusqu’en 1860.

Partant de Fouron-Saint-Martin, elle attirait les habitants de Saint-Jean-Sart, qui se rassemblaient autour de l’arbre pour ensuite festoyer. Classé en 1964 pour sa valeur esthétique et historique, l’arbre a néanmoins subi à travers le temps de nombreux dommages. Dernièrement, en 2020, victime des intempéries, il a été brisé en deux, mais de nouvelles souches justifient que son classement demeure.

Le Vieux-Chêne ou Gros-Chêne à Liernu (Éghezée, province de Namur). Considéré comme un des arbres les plus remarquables d’Europe, le Vieux-Chêne de Liernu l’est notamment par ses dimensions – un tronc de 10,27 m de circonférence pour une hauteur de 18 m – et par son ancienneté. Élu « Arbre belge de l’année » en 2015, il est réputé être le plus gros de Belgique, toutes espèces confondues. Malheureusement, son tronc s’est évidé au fil des ans, rendant toute analyse dendrochronologique quasiment impossible. Les naturalistes lui attribuent cependant au moins sept siècles d’existence. Cette constatation est intéressante, dans la mesure où elle complète utilement les informations que livrent les sources historiques.

 

Le Gros-Chêne à Liernu. ©Guy Focant

Située à la frontière entre le duché de Brabant et le comté de Namur, la localité de Liernu, mentionnée dès la fin du Xe siècle, acquit avec le développement des principautés territoriales une importante valeur stratégique. Ainsi, dès la fin du XIIe siècle, les textes prouvent que Liernu constituait un village fortifié avec portes, tours et fossés.

Ces remparts entouraient la butte naturelle au sommet de laquelle se trouve encore l’église. Mais, dans le courant du XIIIe siècle, le déplacement du centre du village fit que les habitants le désertèrent progressivement. Cette circonstance conduisit le comte de Namur à n’octroyer une charte de franchises qu’à une partie du village, sans doute pour inciter les habitants à revenir s’installer dans l’entourage immédiat de l’église, au sein de l’enceinte, afin qu’ils continuent à assurer l’entretien et la défense des remparts. C’est peut-être à cette occasion que fut planté le chêne de Liernu, symbole vivant à la fois des libertés récemment acquises et de l’autorité du comte qui nommait, dès 1290, les maïeurs et échevins, membres de la juridiction locale qui jugeaient en plein air toutes les matières criminelles et civiles, probablement sous le chêne.

La chapelle Saint-Anne et son environnement à Beyne-Heusay (province de Liège). Située au sommet du plateau dominant la vallée de la Vesdre à hauteur de Vaux-sous-Chèvremont, la chapelle Sainte-Anne est un édifice calcaire de la fin du XIXe siècle. Le site est classé en 1945 ; c’est le seul bien à l’être dans la commune de Beyne-Heusay. La petite construction porte l’inscription « Sainte Anne 1889 » et abrite, derrière une grille en fer forgé, une potale plus ancienne.

Érigé près d’un siècle après les faits qu’elle commémore, l’édifice mêle la symbolique religieuse et la symbolique révolutionnaire en rendant hommage à des soldats français tués au cours d’un combat contre les Autrichiens, en 1794. À l’intérieur, une plaque commémorative rappelle cet état de fait : « Chapelle dédiée à sainte Anne d’Auray en Bretagne. Les tilleuls et la potale datant de 1794 évoquent le souvenir de cinq soldats bretons tombés lors de l’offensive française. » Aujourd’hui, seuls trois arbres subsistent.

La drève du château d’Aineffe (Faimes, province de Liège). Le vieux château d’Aineffe, propriété clôturée par des murs de briques achevés à l’entrée par des piliers à refends et des grilles de la fin du XVIIIe siècle, est lové dans un beau parc. Celui-ci est accessible par une drève de châtaigniers, plantée en 1779 par Antoine de Fooz de Corbion.

Désignant une voirie carrossable plantée d’arbres, le mot drève est un presque un belgicisme : issu du néerlandais « dreef » qui signifie allée, il n’est utilisé qu’en Belgique et dans le nord de la France. La drève d’Aineffe compte des châtaigniers communs (aussi dits châtaigniers d’Europe) de près de 250 ans d’âge. Cette espèce majestueuse (jusqu’à 25 à 35 m de hauteur), à la cime large et bien branchue, connaît une croissance rapide et peut dépasser le millénaire. Les arbres d’Aineffe possèdent une circonférence de 5,85 m de large.

 

La drève du château d’Aineffe. ©Vincent Rocher

Plus loin, le château, de belle allure, prend la forme d’une demeure en L érigée en briques blanchies et calcaire à la fin du XVIIIe siècle, au départ d’un noyau du XVIIe siècle. L’aile droite, symétrique, a été ajoutée au XIXe siècle. Le site est classé depuis 1990.

Le chêne pédonculé dit Les Sept Frères à Sart-lez-Spa (Jalhay, province de Liège). Le hameau de Solwaster, dépendant de l’ancienne commune de Sart-lez-Spa, accueille un arbre classé quelque peu insolite. Il s’agit d’un chêne pédonculé, une espèce d’arbre à feuillage caduc originaire des régions tempérées d’Europe. Son fruit est porté par un long pédoncule (une pièce florale en forme de tige), d’où son nom. Il est parfois appelé chêne blanc, chêne femelle ou chêne à grappe. Ici, sept rejets d’un chêne se sont soudés en grandissant pour ne former qu’un seul corps de 8 m de tour.

Il a depuis été baptisé « Les Sept Frères ». On raconte qu’au XIXe siècle, le propriétaire du domaine de Gospinal, avocat de son état, avait installé son cabinet de consultation à l’intérieur des chênes et y recevait les personnes venues prendre avis. Autre anecdote : au mois de septembre 1904, les communes de Sart et de Jalhay eurent un différend relatif à la direction d’une route devant relier les deux villages. Les conseils communaux des deux localités, assistés des agents des services voirie et forestier, tinrent une séance officielle sous l’ombrage des Sept Frères. Après une discussion à l’amiable, un accord fut établi pour le tracé de la voie.

Le Vieux Tilleul à Macon (Momignies, province du Hainaut). La place Yvon Paul à Macon abrite un étonnant tilleul, classé depuis 1942 et inscrit sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie. Appelé Vieux Tilleul, il est maintenu par une architecture de poteaux de bois et de poutres chevillées. L’arbre vénérable a été planté en 1714, en remplacement d’un autre qui se trouvait ici depuis le XVe siècle selon la tradition, bien qu’il soit mentionné pour la première fois dans les sources seulement en 1603.

La structure actuelle, incontestablement marquée par la tradition du gothique hennuyer, a été restaurée en 1901 dans le respect des formes d’origines et peut-être avec des remplois d’éléments authentiques. À partir du tronc protégé par une vaste cuve carrée en calcaire, les frondaisons se répartissent sur trois étages dégressifs, selon un plan octogonal qui rappelle celui d’un kiosque.

 

©Vincent Rocher

POUR EN SAVOIR PLUS

Les arbres classés sont de la compétence de l’Agence wallonne du patrimoine (AWaP). Les arbres remarquables sont de la compétence du SPW Agriculture, Ressources naturelles, Environnement. Toutes les informations légales sur les arbres classés et remarquables sont reprises sur le site www.wallonie.be

 

Le chêne pédonculé dit Les Sept Frères à Sart-lez-Spa ©Guy Focant

 

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