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Tourisme : « Sincèrement, la France est encore plus belle aujourd’hui qu’il y a vingt ans… »

Rocamadour ou l’un des symboles des beautés de la France, dans la vallée de la Dordogne : le site emblématique du Lot, vertical et majestueux, couronné de son château, se déploie en plusieurs étages agrippés à la falaise. | © Denis Prezat/ABACAPRESS.COM

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Après quarante-trois ans de bons et loyaux services dans le tourisme, Vincent Toulotte, directeur d’Atout France, l’agence de développement touristique de l’Hexagone, tire sa révérence. Idéal pour dresser un bilan et faire face aux défis de l’avenir en raison de la crise énergétique.


Interview Christian Marchand

Paris Match. En plus de quarante ans de carrière, vous avez vécu une évolution profonde du tourisme. Avez-vous connu un « âge d’or » par rapport aux réalités actuelles ?
Vincent Toulotte. Je ne crois pas avoir connu une époque où tout se faisait tout seul. L’actualité de ces dix dernières années a été rude et ne nous a pas épargnés, mais j’ai eu la chance de promouvoir un pays dont les ressources touristiques sont inépuisables. L’offre française est capable de proposer en toutes circonstances tous types de vacances, et ce n’est pas un hasard si la France est toujours restée la première destination touristique au monde quel que soit le contexte. Malgré les crises, qu’elles soient financières, sécuritaires ou dernièrement sanitaires, le tourisme dans l’Hexagone s’en est toujours bien sorti. Et quand les marchés étrangers ont faibli, le relais a été pris par la clientèle nationale. On peut donc dire que le tourisme français, en comparaison de ses concurrents, a toujours fait preuve d’une remarquable résilience. Le poids du tourisme équivaut depuis de longues années à 7,5 % à 8 % du PIB. Il traduit un bon équilibre de l’activité économique de notre pays et constitue le premier secteur d’activité devant l’agriculture et l’automobile, que ce soit en termes d’emploi ou de recettes. Avec un atout supplémentaire incontestable : l’activité touristique n’est pas délocalisable !

Quels sont les moments les plus compliqués auquel le tourisme français a dû faire face ?
La dernière crise sanitaire a été extrêmement déstabilisante. Il a fallu faire preuve d’une forte capacité d’adaptation et de réaction. Faire et défaire en fonction de l’évolution du virus a été notre quotidien. Ce fut parfois épuisant, irritant, mais au final, on ne s’en est pas trop mal sortis.

Comment jugez-vous le contexte très difficile que nous connaissons maintenant, et quelles seront les retombées sur nos vacances ?
Il est très difficile de savoir de quoi sera fait demain, quelle sera l’incidence du coût de l’énergie dans le choix des vacances des touristes pour les mois à venir. S’orienteront-ils vers des destinations plus proches ? Diminueront-ils leur durée de séjour ? Réduiront-ils leurs dépenses de vacances en allant moins au restaurant, en pratiquant moins de loisirs, en choisissant des modes d’hébergement plus économiques, en préférant prendre leurs congés en dehors des périodes de grande fréquentation ? Je ne suis pas sûr que quelqu’un ait aujourd’hui la réponse à toutes ces questions. Pour l’instant, on y croit et on fonce.

Les sports d’hiver vont-ils être les premiers touchés, en raison du prix de l’énergie ? Quelles sont les parades du secteur ?
Cet hiver, le coût de l’énergie va représenter 20 % du chiffre d’affaires des sociétés de remontées mécaniques, au lieu des 5 % habituels. Cette augmentation est très inquiétante, même si elle est attendue. Pour autant, il est difficile d’imaginer que ces sociétés répercutent la totalité de cette hausse sur le prix des forfaits. Ce serait suicidaire et elles ont besoin de rassurer la clientèle des skieurs. On peut donc s’attendre à une augmentation raisonnable de 5 % à 8 % pour la prochaine saison. Parallèlement, ces sociétés vont tout faire pour réduire leurs factures énergétiques en contrôlant mieux, par exemple, le fonctionnement de certaines remontées en période de faible activité, en éliminant la pratique du ski de nuit, en ne chauffant plus les sièges de certains télésièges. L’objectif est de réduire la consommation d’énergie de 10 % en deux ans. Croisons les doigts pour que la neige soit au rendez-vous tout au long de la saison. Produire de la neige de culture est énergivore, comme on sait.

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Port-Grimaud ©Victor Joly/ABACAPRESS.COM

Concernant les vacances d’été, la France connaît aussi d’inquiétants bouleversements : les températures extrêmes sur la Côte d’Azur, sans oublier les incendies sur la côte Atlantique, commencent à faire réfléchir les touristes. Quelles solutions les patrons du secteur envisagent-ils ?
Ces chaleurs extrêmes ne se sont pas limitées aux seules régions du Sud. Depuis quelques années, le thermomètre en Belgique n’a-t-il pas dépassé en été les 35 degrés ? Aucune destination n’est malheureusement à l’abri. Prendre de l’altitude pourrait être une réponse. Et pourtant, la canicule sur la côte cet été n’a pas déplacé la clientèle sur la montagne. Je crains qu’il faille apprendre à vivre, où que l’on soit, avec de telles températures.

On parle beaucoup aujourd’hui de « tourisme vert ». C’est devenu un véritable phénomène de société. Comment cernez-vous son potentiel et quelles sont les régions et les lieux les plus concernés par l’écotourisme en France ?
Développer l’écotourisme est une préoccupation de l’ensemble des régions françaises et les initiatives, qu’elles soient privées ou institutionnelles, commencent à voir le jour, même si le rythme est encore assez lent. Toutefois, il faut garder raison et même si cette forme innovante de tourisme respectueuse de l’environnement et des habitants s’ancre progressivement dans nos mentalités, nos pratiques restent encore très classiques. Dès la sortie de la crise sanitaire, alors même qu’on n’a cessé de parler de tourisme « slow », durable, les vacanciers se sont précipités dans les aéroports, au point de les saturer, pour se retrouver tous sur la plage et au soleil. Ce phénomène sera donc lent à voir véritablement le jour. La question de fond est de savoir si la pratique du tourisme durable sera à prix constant ou générera un surcoût. Pour bon nombre de touristes, c’est le porte-monnaie qui décide.

« Sincèrement, la France est encore plus belle aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Les collectivités territoriales ont su valoriser leur patrimoine »

Quelles seront les autres tendances à l’avenir ?
Elles sont de plusieurs natures : le développement du ferroviaire me semble irréversible, comme le fractionnement des vacances (partir moins longtemps mais plus souvent), même si cette pratique génère plus de coûts, de transports, et une empreinte carbone plus forte. La tendance cependant la plus marquante sera le choix de destinations plus proches, plus facilement accessibles. En cela, en raison de sa situation géographique centrale en Europe (plus de 80 % des touristes étrangers fréquentant notre pays sont européens) et de la variété de ses ressources touristiques, la France a une incontestable carte à jouer. Elle est capable de satisfaire n’importe quel besoin vacancier. Notons encore que sur les treize régions qui composent notre territoire national, quatre d’entre elles concentrent plus de la moitié des touristes étrangers. C’est dire qu’une grande partie de la France reste encore à découvrir pour bon nombre de touristes.

Êtes-vous optimiste pour ce marché condamné à se réinventer ?
Qui n’avance pas recule. Le tourisme n’y échappera pas. Et c’est sans doute l’attrait principal de ce métier, qui nécessite en permanence d’être créatif, inventif, réactif… et passionné.

La France a-t-elle changé ? Est-il plus difficile aujourd’hui de la « vendre » ?
Je n’habite plus en France depuis trente-deux ans et je consacre à chaque fois mes vacances d’été à découvrir une nouvelle région française. Je surpris de constater à quel point ce pays est inépuisable. Une vie ne suffirait pas à tout connaître ! Cet été, je suis allé dans le Vercors. En regardant ses falaises impressionnantes, je me suis demandé pourquoi les gens faisaient des milliers de kilomètres pour visiter le Colorado aux États-Unis, alors que cette majestueuse beauté se trouve à leur porte ! J’ai eu la chance, dans ma vie, de parcourir une partie du monde. Souvent, j’ai remarqué qu’on avait tendance à chercher très loin ce qu’on trouvait en fin de compte au coin de la rue. On ne prenait pas le temps de le regarder. Sincèrement, la France est encore plus belle aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Pour répondre à votre question, je suis admiratif de constater à quel point les collectivités territoriales ont su valoriser notre patrimoine culturel, l’animer et prendre conscience de la nécessité de protéger nos territoires. Dans ce contexte, je ne crois pas qu’il soit de plus en plus difficile de vendre les atouts de ces régions. Nous devons simplement inviter nos touristes à les redécouvrir, ou à en découvrir d’autres facettes.

Comment expliquez-vous l’attachement des Belges à la France ?
Qu’ils soient francophones ou néerlandophones, les Belges partagent beaucoup de points communs avec les Français, et d’abord celui de l’art de vivre. Bien manger et bien boire – en toute modération – sont une composante incontournable de leurs vacances. À cela s’ajoutent la langue, la proximité géographique et culturelle, l’étendue et la variété de nos espaces, la diversité de notre offre touristique.

 

Le village de Conques dans l’Aveyron ©Denis Prezat/ABACAPRESS.COM

Quel est le classement des nationalités qui viennent passer des vacances en France ?
Le Royaume-Uni et l’Allemagne se partagent les deux premières places. La troisième est traditionnellement occupée par la Belgique. Rapportée à sa population, celle-ci est de loin le pays le plus émetteur de touristes vers notre territoire.

Comment décririez-vous le touriste belge qui vient en France ?
Il vient majoritairement en famille ou avec des amis, il a 45 ans et plus et appartient aux classes sociales supérieures.

Vous êtes né à Bergues. Les gens du Nord chantés par Enrico Macias sont-ils vraiment les plus attachants ? Et est-ce pour cela que vous avez vécu de grands moments avec les Belges ?
Incontestablement ! Mes meilleurs amis sont belges. Je me sens chez moi au Plat Pays. Je retrouve ici la mentalité des gens du Nord que j’ai quittés il y a près de cinquante ans. Même sens de l’humour, même simplicité, même accessibilité. Même chaleur de cœur. Même générosité et convivialité. Je me sens bien en Belgique. Un ami belge qui aime me taquiner m’a dit un jour : « Mais pourquoi les Français s’entêtent-ils à vouloir être parfaits, alors qu’il suffit d’être belge ? » Après réflexion, je me suis dit : « J’ai mon permis de conduire belge, j’ai une carte d’identité provisoire belge, je réside en Belgique. Peut-être est-il venu pour moi le moment d’être parfait. »

Port-Grimaud, le village de Conques dans l’Aveyron, Serre-Chevalier et ses pistes de ski : l’offre française reste inépuisable. « Cet hiver, le coût de l’énergie va représenter 20 % du chiffre d’affaires des sociétés de remontées mécaniques, au lieu des 5 % habituels », note Vincent Toulotte. « Il est difficile d’imaginer que ces sociétés répercutent la totalité de cette hausse sur le prix des forfaits. Ce serait suicidaire et elles ont besoin de rassurer la clientèle des skieurs. »

BIENVENUE LE CH’TI !

« Originaire de Bergues (la ville rendue célèbre par le film “Bienvenue chez les Ch’tis” de Dany Boon), j’ai eu la chance de pouvoir consacrer toute ma carrière professionnelle à l’activité touristique », explique Vincent Toulotte. « J’ai ainsi commencé comme directeur d’une station de sports d’hiver – ce qui ne manquait pas d’originalité pour un Ch’ti – et suis devenu responsable du développement et de la promotion touristique du massif pyrénéen à Toulouse. En 1990, j’ai traversé les Pyrénées pour intégrer la Maison de la France, l’agence en charge du développement et de la promotion de la France à l’international, et j’ai pris la direction du bureau espagnol, à Madrid. J’ai ensuite enchaîné les postes de directeur à Vienne, avec en charge tous les pays d’Europe centrale, à São Paulo, avec en charge toute l’Amérique latine, et à Amsterdam. Depuis 2011, je suis installé à Bruxelles. C’est ici que s’achève mon parcours professionnel, après quarante-trois ans de métier. En fait, j’ai quitté le nord de la France à l’âge de 18 ans avec une folle envie de découvrir le monde… pour me retrouver cinquante ans après à une heure de voiture de là où je suis né, et avec l’envie d’y rester. La vie est parfois surprenante ! »

 

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