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D’Est en Ouest, Berlin, bastion de l’exploration urbaine

Les ruines du dépôt de tram Berlin Pankow-Heinersdorf | © Flickr @ ANBerlin

Voyages

Hôpitaux abandonnés, bunkers désertés et salles d’anatomie fantomatiques : pour les adeptes d’exploration urbaine, Berlin est une étape incontournable. Qui draine toujours plus de curieux, faisant de la capitale allemande la capitale mondiale du genre. 

« C’est incroyable, je n’ai jamais vu autant de monde » s’étonne Ciaran Fahey, explorateur urbain chevronné. En cet après-midi ensoleillé, une vingtaine d’Allemands, Russes ou Lettons déambulent dans les ruines d’une ex-maternité de l’ancien Berlin-Est. Abandonnée depuis 1991, ravagée par le temps et les éléments, elle a depuis été rebaptisée « Zombie Hospital », surnom lugubre tiré d’un des graffitis qui recouvrent ses murs. Lors de ses visites précédentes, l’auteur du blog Abandonned Berlin, une référence en matière d’exploration urbaine dans la capitale allemande, avait croisé beaucoup moins de monde.

Une passe-temps (plus tellement) discret

Mais l’urbex, pour « urban exploration », longtemps marginale, est devenue tendance partout dans le monde. Signe de ce succès: sur Google, le terme rencontre plus de 7 millions d’occurrences. Née dans les années 1980, l’urbex consiste à s’introduire dans un lieu abandonné, public ou privé, pour l’explorer, souvent de façon illégale. Ses règles sont strictes: pas d’effraction, pas de vandalisme, on ne prend rien sur place, sauf des photos ou des vidéos. Et on ne donne jamais l’adresse des lieux visités.

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Flickr @ Stefano Corso

Vestiges du passé

Héritage de son passé mouvementé, Berlin regorge d’endroits à explorer : anciennes casernes soviétiques désertées, parc de loisirs abandonnés, centres commerciaux en déshérence, institut d’anatomie vides ou bunkers oubliés… Autant de vestiges de l’histoire berlinoise, marquée au 20e siècle par le nazisme, la Deuxième Guerre mondiale, la partition Est/Ouest puis la chute du Mur et l’écroulement de la RDA, qui a abandonné aux ronces une foule de bâtiments devenus inutiles.

Tourisme de friches

De véritables pépites pour les amateurs de tourisme de friches qui ont fait de Berlin l’un des hauts-lieux de l’urbex, à l’image de Detroit ou de Melbourne. « L’intérêt a explosé ces dernières années », confirme Ciaran Fahey, même si, clandestinité oblige, il est impossible de dire combien de personnes pratiquent l’urbex. D’autant que le phénomène n’est plus marginalisé et s’étend désormais aux touristes.

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Flickr @ mompl

Frissonner de plaisir, mais plus de peur

Plutôt que de partir en repérage discret et de se glisser sous les barbelés, ces derniers s’inscrivent pour des visites urbex de la ville. L’occasion de découvrir des lieux abandonnés tels que le parc d’attraction de la RDA, Spree Park, ou le village olympique de 1936, et d’avoir le frisson de l’exploration sans craindre  de tomber sur la police ou des rôdeurs.

La montagne du diable

Et si Berlin est la capitale de l’urbex,Teufelsberg en est son ambassade. Perchée sur la montagne du diable ( « teufelsberg » ), cette ancienne station de la National Security Agency américaine a été construite par les alliés après la deuxième guerre mondiale. Une tour de 120 mètres de haut, érigée à partir des gravats des ruines berlinoises, et sous laquelle est enterrée une université militaire nazie. Durant la guerre froide, c’est du haut de la colline que les Américains écoutaient les fréquences en provenance de la RDA et de l’URSS.

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Vocativ / Joel Stonington

Vue imprenable

Aujourd’hui, avec son allure fantômatique et son dôme métallique hautement photogénique, l’endroit fait l’effet d’un aimant sur les explorateurs urbains. Sans compter qu’il offre aussi un des plus jolis panoramas sur la ville.

Des lieux qui racontent une histoire

En bordure de Berlin, dans la campagne de Brandenburg, se trouve Beelitz, sanatorium abandonné et étape obligée pour tout explorateur urbain qui se respecte. Une visite que l’un d’eux a décrit sur son blog, Les voyages de Mat. « Au détour d’une clôture, une façade apparaît dans une trouée de végétation. Émotion. La silhouette orgueilleuse d’un grand bâtiment au clocheton élégant. Chaque pièce est une scène inerte et surréaliste. Lit déglingué sous la lumière d’une verrière. Frigo béant et solitaire. Chaise tordue. Les objets sont les derniers pensionnaires du lieu. Ils semblent murmurer des histoires ».

Flickr @ Wendelin Jacober

Popularité dangereuse

Des histoires qui abordent aujourd’hui un nouveau chapitre, à l’image de la ville. Longtemps réservée aux aventuriers et aux initiés, l’exploration urbaine est aujourd’hui l’apanage des touristes qui se photographient devant les lieux abandonnés comme autant de trophées de voyageur. Un engouement que les urbexeurs ne voient pas d’un bon oeil. Tout comme les Berlinois s’agacent de l’afflux constant d’expatriés dans la capitale, transformant les squats d’artistes en lofts hors de prix. Berlin, victime de son succès ? Alors que son caractère unique attire les déçus de la mondialisation et de la conformité, la capitale allemande est elle-même menacée de devenir un bastion de plus de la hype internationale. En témoigne le sort de la clinique gynécologique désaffectée de Neukölln, un temps pleine de jeux pour ravers et explorateurs, et rachetée récemment par un investisseur irlandais qui compte y établir des logements de luxe.

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