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Ce qu’on ne vous dit pas sur la très romancée #vanlife

Elise et Samuel arpentent dans leur Westfalia California les routes américaines depuis quatre mois. | © Wild Wild Wheels

Voyages

Embrigadé dans la communauté des « vanlifers », un couple de Belges dévoile les coulisses de la vie sur la route, entre journal idéal et pression 2.0.

 

La recette est simple, invariable et – il faut bien l’avouer – efficace : un van vintage, une vue sublime et un couple ennamouré – ou sa version familiale, comprenant quelques gamins crapahutant sur le toit du véhicule. Il suffit de taper « #vanlife » sur Instagram pour voyager avec des centaines d’entre eux, de l’Amérique du Sud à l’Australie, en passant par les terres plus ou moins arides de l’Asie centrale : les « vanlifers » ont envahi les réseaux sociaux de leurs images d’aventures lointaines et parfaites, justement saturées et à haut potentiel Pinterest. Mais alors que les clichés carrés vantent une expérience à la portée de tous, ces souvenirs méthodiquement partagés réussisent en même temps le paradoxe de nous faire croire à une vie sur la route dénuée de toute embuche pratique ou humaine. La vie en Volkswagen grand format serait ainsi un idéal à atteindre, le Valhalla du millenial.

©Instagram

Attirés par les fards des camionnettes retapées et des pics enneigés, Elise Ghaye et Samuel Vandenberg, 27 et 28 ans, ont rejoint la communauté des vanlifers il y a quatre mois, en partant à la conquête de l’Amérique dans leur Westfalia California. « Les voyages en van sont à la mode. Quand on se déplace comme ça, le but est simplement d’aller d’une ville magnifique à une autre. D’une belle chute d’eau à une montagne sublime. Forcément, ça fait rêver », raconte Elise, à la frontière entre les États-Unis et le Canada.

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Un sponsoring de la marque allemande et quelques économies en poche, ils se sont lancés sur la route caméra au poing. Et leurs premiers vlogs – la contraction de « vidéo » et « blog », pour une nouvelle forme de reportage tout personnel -, léchés et sous-titrés sont idylliques. C’est que le couple belge mise sur ses talents pour créer une carte de visite professionnelle sur roues, en attendant le retour à la vie sédentaire. Tous les deux diplômés d’une école de communication bruxelloise, Elise est l’architecte de leur stratégie, tandis que Sam est son faiseur d’images. « Nos profils sont complémentaires pour cette expérience, et c’est d’ailleurs ce qui a convaincu des marques, qui nous ont sponsorisés », explique le vidéaste, dévoilant une petite partie du modèle économique de l’aventure qu’Elise complète : « Les vidéos peuvent nous permettre de faire des activités sur la route, parce qu’on n’a pas forcément le budget pour se les permettre ».

Les vieux vans d’époque sont photogéniques. L’idée derrière, c’est la célébration de la liberté. Quand on voit les photos de ce genre de voyage, on a l’impression qu’on fait ce qu’on veut, quand on le veut. – Elise Ghaye

Les premières images de ces vanlifers débutants collent ainsi à la perfection à l’esthétique toute californienne de la communauté. Mais au fil des kilomètres, du quotidien et d’un certain nombre de remises en question, les deux voyageurs ont fini par s’interroger sur ce concept éthéré : « Pour capturer un beau lever de soleil, il y a toute la marche avant, dans le noir et le froid », rappelle Sam. Plus qu’une escalade nocturne, c’est la réalité de la vie en van qui les fait se désintéresser de ses clichés. C’est ainsi qu’Elise et Samuel se sont mis à distiller subtilement dans leurs récits les détails pratiques – et pas forcément lumineux – de leur périple.

©Wild Wild Wheels

Pipi du matin et consommation new age

À commencer, dans une récente capsule, par une épreuve désagréable qui se répète chaque jour : le pipi du matin. « Aller aux toilettes, c’est souvent la première chose que les gens font en se levant… Et puis, du jour au lendemain, on se retrouve dans un van où on n’a pas de toilettes et où on doit trouver un endroit où se soulager à la première heure », soupire Elise, qui a filmé sa quête matinale dans une vidéo. Alors que l’expérience peut être bucolique en rase campagne, en pleine ville, « c’est un peu plus stressant. Ça nous arrive de le faire entre deux voitures. On ne s’en rend pas compte, mais c’est un besoin primaire. Quand on doit aller aux toilettes, la vie s’arrête un peu : ça devient vite infernal », explique Sam. Et encore, c’est le témoignage d’un homme : « En tant que fille, c’est déjà suffisamment compliqué comme ça une fois par mois. Mais dans un van, c’est encore tout autre chose. Une semaine par mois, il faut encore plus d’organisation », ajoute la globe-rideuse.

La vie quotidienne en van est plus compliquée, tout prend plus de temps. L’eau, le gaz et l’essence sont des préoccupations qui sont tout le temps dans un coin de notre tête. Ce n’est pas si idyllique ou reposant qu’on ne le pense. – Samuel Vandenberg

Elise, qui est en charge de l’intendance, a également dû apprendre à cuisiner dans un espace restreint. « Comme c’est très petit, tout est compliqué. La vaisselle sans eau chaude courante, les odeurs de cuisine… J’ai dû arrêter de cuisiner à l’ail, par exemple : tout pue, d’autant qu’on ne fait pas de lessives comme on pourrait en faire en Belgique. On cuisine dans notre chambre, au final ». De manière générale, c’est l’hygiène qui pose le plus problème lorsqu’on vit dans sa voiture. Une douche extérieure, chauffée à l’énergie solaire, a clairement moins de charme sous zéro degré, tandis qu' »en ville, les gens ont tendance à nous dévisager quand ils nous voient en maillot en rue ». « Le manque d’hygiène peut vraiment jouer sur le moral. Quand on est sales, on s’énerve plus vite, on se sent moins bien. C’est aussi une question de santé. Je me suis déjà lavé les cheveux dans une casserole posée sur des essuis par terre, avec des températures négatives dans le van », se souvient Elise, douchée par l’épisode.

Chaque soir, il faut également garer la grosse Westfalia bordeaux pour la nuit, tantôt à deux pas d’un torrent romantique, tantôt le long d’une bretelle encombrée. Les premiers jours, les voyageurs ne sont pas à l’aise : chaque bruit sonne l’alerte de leurs angoisses cachées sous le vernis de l’aventure. La recherche d’un lieu en sécurité est donc bien souvent la tâche qui occupe tout leur esprit, dès l’après-midi. « C’est une question de feeling. Est-ce qu’on ‘sent’ ce lieu ? Est-ce que le véhicule est stable ? S’il y a un problème, est-ce qu’on sait évacuer rapidement ? Toutes ces choses qu’on n’imagine pas en Belgique, quand on revient tous les soirs dans son lit », raconte Samuel. « De manière générale, on dort moins bien dans notre van ». Sans compter sur les températures, terriblement variables au Canada : « Quand il fait froid, on essaie de se réchauffer à tout prix, avec notre sac de couchage, une couverture et une bouillotte. Quand il fait chaud, il faut dormir les portes ouvertes, avec le risque de se faire dévorer par les moustiques ».

Quand on croise d’autres voyageurs, ils ont deux ou trois fois plus d’argent que ce qu’on a sur notre compte en banque. – Samuel Vandenberg

Mais la route est aussi faite de révélations salutaires et de nouvelles habitudes minimalistes. Au beau milieu d’une chaine de montagne, il n’y a pas un seul café branché ou publicité lumineuse pour attiser leurs instincts consuméristes. « Comme on a peu d’espace, on achète moins aussi, on fait les choses plus intelligemment », décrypte Samuel, dont l’expérience n’est pas à l’abri des critiques : « On nous reproche parfois d’être très portés sur le végétarisme, mais de rouler dans un vieux van qui roule au diesel et qui pollue beaucoup. C’est vrai, mais quand on fait le calcul, on consomme largement moins qu’une personne en Belgique. À deux, on tient une semaine avec un réservoir d’eau de 50 litres – ce qui n’est rien du tout. Pour l’électricité, on a un panneau sur le toit, et on ne mange pas de viande », professe-t-il, avant d’avouer : « Mais dès qu’on va en ville, tout revient ».

©Wild Wild Wheels

Vers l’équilibre

Un mode de vie finalement plutôt austère, encouragé par des fonds très limités : après quelques temps à arpenter le bitume américain, les vanlifers se sont rendus compte que leurs économies ne tiendraient pas un si long périple, alors que les petits contrats de freelance glanés sur la route ne suffisent pas à leur assurer des rentrées d’argent régulières. « Même en ayant aucune dépense de logement, on a quand même dépensé énormément d’argent – plus que ce qu’on imaginait. La nourriture nous coûte très cher, on ne s’y attendait pas. On doit trouver un équilibre entre se priver et ne pas être frustrés ».

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Frustration. Le mot est lâché aux côtés de « pression », celle inhérente à un voyage préparé en deux ans d’économies, de rêves et de compromis. Pour Elise, les premiers kilomètres ont été difficile à avaler : « une fois partis, on s’impose une certaine pression pour que tout soit génial, que chaque jour il se passe quelque chose de dingue. En réalité, ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. On n’a plus de repères, plus de contrôle. Au début, c’est compliqué de mettre des mots là-dessus », nous explique-t-elle, en parallèle d’un article posté sur leur site, « Wild Wild Wheels ».

 

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Loin de se plaindre pourtant, Samuel ajoute : « C’est la grosse différence avec le fait de partir en vacances deux semaines, quand on doit rentabiliser tout son temps. Ici, on doit accepter qu’il n’y aura pas que des hauts, mais aussi quelques bas. Et quand on va moins bien, on remet vite tout en question : ‘Est-ce qu’on a vraiment tout sacrifié pendant deux ans pour aujourd’hui, avoir une vie de merde sur la route ?’ Notre quotidien, c’est d’aller d’un bel endroit à un autre. Et parfois, c’est un peu ‘trop’ ». Car à force de sortir leur caméra et de s’improviser grands reporters à tout bout de champ, le risque de ne vivre leur expérience qu’à travers un écran, dans l’espoir d’être « repérés » sur les réseaux sociaux, est bien là.

Tout est alors question d’équilibre, dans une nouvelle vie qui ne bénéficie pas de mode d’emploi, à l’ère des vlogs et des comptes Instagram rêveurs. « Et l’équilibre, on ne l’a pas encore trouvé », confesse Sam, qui n’imagine pourtant pas la route sans son appareil photo, une passion qui l’a poussé à se jeter dans l’aventure. Alors, pour le couple de Belges, quand ces images parfaites hashtaguées « vanlife » représentent parfois la simple réalité, « parfois, on se réveille à côté d’une autoroute avec des jeunes qui nous balance des pétards pour rire. Mais c’est vrai qu’on peut faire ce qu’on veut, où on veut : on n’a aucune contrainte, puisqu’on voyage dans notre maison. Quoi qu’il arrive, quand on ferme les rideaux, on est dans notre petit cocon à l’autre côté du monde. Et ça, ça a un côté magique ».

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