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Pourquoi Brigitte Lahaie a raison (et tort) quand elle dit qu'on peut jouir lors d'un viol

Le visuel du film "Le couteau sous la gorge" de Claude Mulot, avec Brigitte Lahaie. | © L.C.J. Editions et Productions

Société

"On peut jouir lors d'un viol". Oui, mais pourquoi ? La science a déjà répondu à cet argument lancé hier sur BFM TV dans le cadre du récent débat autour de la "liberté sexuelle".

Actrice de films pornographiques durant l'âge d'or du genre en France, ensuite reconvertie en animatrice radio, Brigitte Lahaie, aujourd'hui 62 ans, devrait savoir que les apparences peuvent être trompeuses. Et que derrière ce que l'on pense savoir sur les gens et les choses, peut se cacher une toute autre vérité. Pourtant, l'ex-performeuse du nord de la France n'a pas hésité une seconde avant de déclarer, tout-de-go et comme argument irréfutable, que l'on "peut jouir lors d'un viol, je vous signale ». Face à elle, accusant le "signalement », une Caroline De Haas elle-même victime de viol, défendant sur plateau le combat contre les violences sexuelles et la difficulté à retrouver l'entiereté de son plaisir après une agression.

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©BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ - Brigitte Lahaie lors de la 16ème édition du Festival international du Film d'Amour de Mons.

Signataire de la tribune parue dans Le Monde pour la "liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », Brigitte Lahaie entendait encourager sur BFM TV les femmes à rencontrer la "puissance de leur corps et leur capacité à jouir ». Ce qu'elle aura probablement réussi davantage à faire, c'est en indigner un certain nombre. Choquées par les propos de l'animatrice radio, elles sont nombreuses à avoir pris le clavier pour dénoncer une remarque non seulement dure, mais aussi décontextualisée par rapport à ce que représente un viol - à savoir, un rapport sexuel imposé à une personne sans son consentement, qui peut dans certains cas être violents, et dans la plupart, laisser des conséquences physiques et psychologiques difficiles à surmonter. Certaines indignées ont également pris le temps de réexpliquer à Brigitte Lahaie les raisons pour lesquelles, en effet, certaines femmes peuvent atteindre une forme de climax durant une agression sexuelle. Et "surprise », point de plaisir derrière le viol.

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Avant toutes, Caroline De Haas elle-même, qui, hors antenne, a déclaré sur Twitter : "Le corps d'une victime de violence peut réagir de plein de manières différentes. Cela ne change rien au fait que le viol est un crime ». La journaliste militante Clara Gonzales, créatrice du numéro anti-relous, ensuite : « Le 'plaisir physique' parfois ressenti est un mécanisme de défense que votre corps et votre cerveau mettent en œuvre pour vous protéger. Rien à voir avec votre jouissance sexuelle libre qui ne saurait vous être volée, jamais ».

Le corps a ses raisons que la raison ignore

La presse scientifique a déjà expliqué par le passé ce phénomène troublant pour les victimes, utilisé ici comme un argument massue : "Le corps n'en profite pas - il tente de se protéger », relate ainsi la revue Popular Science, sur base de nombreux entretiens et recherches. "L'orgasme durant le viol n'est pas un exemple de l'expression du plaisir. C'est un exemple d'une réponse physique, que l'esprit soit à bord ou non, comme haleter, transpirer, ou avoir un pic d'adrénaline. Les thérapeutes utilisent souvent l'analogie des chatouilles. Bien que les chatouilles puissent être agréables, quand elles sont faites contre le souhait de quelqu'un, elle peuvent être une expérience très désagréable. Et durant cette expérience désagréable, bien qu'il demande d'arrêter, celui qui est chatouillé peut continuer de rire », explique la journaliste scientifique Jenny Morber. "Dans les rapports violents, l'excitation physique intense provenant de la peur peut augmenter les sensations sexuelles dans un processus appelé 'transfert d'excitation' ».

De manière assez simple, nos corps répondent au sexe. Et nos corps répondent à la peur. Nos corps répondent. Ils le font de manière unique et bien souvent entièrement sans notre permission.

L'article assure : "La sensation n'est pas l'expression d'un plaisir ou du consentement... c'est simplement un sensation physique ».

Si Popular Science relaie une étude qui fait état d'une proportion de 4 à 5% des viols ponctués par un orgasme, il semblerait que la réalité excède ce nombre. Dans un article daté de 2004, un clinicien rapportait : "J'ai rencontré un plutôt grand nombre de victimes [masculines] qui avaient eu une réponse sexuelle à un viol... J'ai rencontré de nombreuses femmes victimes d'inceste et de viol qui faisaient état de lubrification et d'orgasme ». À vrai dire, toujours selon le site scientifique, on en saurait même encore bien peu sur ce que signifie exactement l'euphorie sexuelle, de manière générale.

Extrait du site belge "Non aux violences", violences sexuelles.be.

L'orgasme comme réaction instinctive et naturelle n'est pas sans conséquence pour les victimes : en plus du trauma que constitue l'expérience d'une agression sexuelle, celles-ci font état d'une honte à ne pas avoir su "contrôler » leur corps et d'avoir ressenti ce climax. Il donne aussi du grain à moudre à ceux et celles qui entendent encore, en 2018, déposséder les personnes ayant subi ces abus de leur statut de victime, pour en faire des complices qui s'ignorent. "La réalité est que la réponse d'excitation sexuelle du corps n'est pas plus une indication de culpabilité ou de maladie mentale qu'une fréquence cardiaque élevée ou qu'un rush d'adrénaline ne le serait dans de pareilles circonstances », conclut Jenny Morber.

Pas de pudibonderie voilée qui ne tienne, donc : c'est physique, imprévisible et inévitable, tout simplement. Et ce ne sera probablement jamais un argument à lancer pour défendre la liberté sexuelle.

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