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Cerrone, le boss de la French Touch

Cerrone

Cerrone, Nile Rodgers and Quincy Jones | © Jill Cerrone

Musique

« Paradise », la bio de Marc Cerrone vient de sortir. C’était un entretien qui devait durer une heure. Il s’est prolongé quinze ans. La journaliste belge Bee Gordon (*) retrace avec la fantaisie satinée, la rigueur des références musicales, foisonnantes, le sens de l’anecdote inédite et le talent qui sied au personnage le parcours dingue du boss du disco grande époque, le pionnier de la French Touch qui sévit aujourd’hui aux manettes sur les scènes des plus grands festivals.

Maestro du grand show et de la patte d’éléphant en son temps, as de la provoc sexy et faussement machiste (ses pochettes vintage sont un must), Cerrone est un paradoxe ambulant, entre ambition spatiale et extra-lucidité. Il explose dans les années 70 chez l’Oncle Sam – le récit de sa première émission américaine est un nectar – avant de reconquérir la mère patrie. Cette France qui l’aura parfois boudé avant de le porter aux nues. Il célèbre son demi-siècle de carrière plus fringant que jamais. Sa biographie en est le témoignage fantasque et palpitant.

L’aventure démarre avec la petite batterie que lui offre sa mère à 12 ans, histoire de canaliser les énergies. Elle se poursuivra au gré des belles rencontres : Gilbert Trigano et le Club Med  où Cerrone imposera des groupes de rock et fera ses armes; le patron du Papagayo à Saint-Tropez, où le premier groupe de Cerrone, Kongas, se produira ; la création par Cerrone toujours d’un supermarché du vinyle, ensuite l’incroyable envol. A cette époque où l’import est un vrai métier, une caisse de disques invendus de Barry White qui doit être renvoyée aux Etats-Unis est remplacée par erreur par des exemplaires de « Love in C Minor », le premier album de Cerrone. Celui-ci circulera parmi les DJ’s qui font le dance-floor des seventies en Amérique du Nord. Cerrone l’ignore. Son nom figure sur la pochette bien sûr, mais sans adresse, juste un « recorded in England » qui brouille les pistes (Cerrone a une prédilection pour les très cultes studios Trident à Londres, les récits liés à ses enregistrements londoniens sont épiques). Les DJ’s américains cherchent à retrouver l’auteur de ce qui fait un massacre en boîte, cet inconnu qui emballe dans les fiestas. Cerrone sera informé avec des mois de retard de ce succès inopiné, franchira l’Atlantique dare-dare pour négocier ses droits.

C’est un businessman qui s’est construit à la force du poignet. A 12 ans déjà, dans cette banlieue de Paris où il grandit, il doit gagner sa croûte. Il compense sa petite taille en attirant les talents de caïds protecteurs. Cerrone restera dans sa tête ce fils de cordonnier italien, appliqué, un hyperactif du gros son et de l’image qui décolle.

L’autobio de Cerrone aurait pu s’appeler « Supernature », en hommage à son hit monstre, nous dit Bee Gordon, tant son tempérament est infatigable et bouillonnant. Parmi les périodes de folie, les excès qui ont fait la toile de fond du disco des origines, le vrai. Celui qu’il aime, qui associera jazz, funk ou African beats. Au-delà du cul et du culte, l’artisan de shows immenses se décrit comme un concepteur d’ambiances.

Fabricant de spectacles déments (pour le bicentenaire de la Révolution française, commandité par Jack Lang, le lancement d’une tv à Tokyo ou le passage au nouveau millénaire à Hollywood – aventure qui provoqua des cauchemars petersellers-esques, voir la chorégraphie burlesque décrite par Bee Gordon), il raconte à sa biographe les épisodes délectables, tétanisants ou glamoureux d’une vie.

Les Python au montage

L’humour est omniprésent dans l’ouvrage, entre l’évocation du clip « Cerrone’s Paradise » (1977) réalisé par les Monty Python (Cerrone qui apparaît minuscule à côté de sa batterie monstre, se voit contraint de fuir les assauts d’une série de sirènes pailletées), ou ce shooting réalisé avec les moyens du bord dans un hôtel monégasque : une jeune femme nue censée bloquer l’ascenseur où elle va être filmée, lâche le bouton le temps de se refaire une beauté. La séquence provoque un début d’esclandre dans le respectable établissement.

Il y aussi, douces, amères et drôles, les réflexions de père de Cerrone qui s’était agacé, alors que celui-ci venait lui rendre visite, de le voir apparaître dans une Rolls rutilante etet lui avait solennellement intimé, sur un mode « mais que vont penser les voisins ! », de se garer plus loin.

Il y a encore ce cauchemar pyrotechnique lors de la préparation du nouvel an 2000 où Cerrone voit, dans son sommeil, les lettres de Hollywood s’enflammer et s’écrouler piteusement.

Autre épisode culte qui ravira les aficionados du guitariste de légende : la poudre blanche de Jimmy Page, qui vient contribuer à un album de Cerrone, se voit soufflée par un visiteur impromptu. On songe aussi à cette délicieuse évocation de la rencontre de Cerrone avec le Dalaï-Lama dans une chambre d’hôtel à Bruxelles. Avec, en sobre nature morte, une demi-pomme posée sur la table de nuit.

Emaillé d’anecdotes sur les collaborations de dingue (une boîte de nuit avec Delon, son travail avec La Toya Jackson, les textes de Lene Lovich, figure baroque du punk d’époque…) ou les amitiés inoxydables (les potes du Studio 54 – Grace Jones, Jean-Paul Gaultier… -, le boss d’Atlantic USA, Nile Rodgers, tant d’autres), le récit retrace, avec panache et la flamboyance qui colle à la peau du maître, la ligne de vie de l’incroyable génie. Qui caracole aujourd’hui en tête d’affiche, aux côtés des DJ’s majeurs du siècle nouveau.

* Bee Gordon est journaliste, née à Liège. Elle a travaillé pendant une vingtaine d’années  à New York,  en Afrique et dans les Caraïbes, pour les Nations Unies ainsi que comme correspondante pour différents médias, dont la BBC. Elle a rencontré Marc Cerrone à Paris, en 2003, pour une interview d’une heure qui a duré quinze ans.

« Paradise », autobiographie de Cerrone, avec Bee Gordon. Editions E/P/A – Hachette.

 

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